CII.VI'nitK (jLAI lUK.Mi
suivies par le cruel nioiiie-iiiarin, au(|ucl Nolo croyait encore en l'an de grâce 1820; enlin le terrible évèciue de mer, coiffé de sa mitre i)hosi)liorescenle. Des harpies, drs chimères ailées rasaient cette mer innnobilc, choisissant une proie j)armi des troupeaux de lions, de tigres, d'éléphants marins, d'hippocampes, paissant de vastes prairies d'herbes aqualiles, dont nul vaisseau n'eût jamais pu se dégager.
Et tout cela n'était rien encore : avec de l'adresse, du courage et beaucoup de chance, on pouvait à la rigueur y échapper; mais, eût -on même évité la fameuse licorne de mer, qui, de sa lance contournée en spirale, pouvait embrocher à la fois les trois caravelles, restaient à affronter des ennemis et des obstacles hors de toute [jroporlion avec les forces humaines.
Du milieu de cet océan cliaoti(iue, sortait inie main colossale, velue, armée de griffes, la main de Satan, LA M.VIN N'OlltK, et, de cela, il n'y avait |ias à en douter : elle était ligurée, cette main, sur toutes les caries du temps.
^■2 CIJIUSTOPIIE COLUMl!.
Du Ibnd de l'abîme s'élevait aussi, mais par intervalles réguliers, le dos montueux du kraken, semblable à une ile naissante, à une île, les uns disaient deux fois, les autres trois fois grande comme la Sicile. Cet inunense polype, dont cliaque suçoir, et il en avait autant que la sèche, eût arrêté court la Pinta courant vent arrière, avait coutume d'émerger ainsi tous les jours. De SCS éveuts jaillissaient deux trombes d'eau six fois plus hautes que la Giralda de Sévillc. Cette eau vomie, il aspirait une égale quantité tl'air, ce qui créait des tourbillons dans lesquels la Nmaeùl pirouetté comme une toupie. Enlin, cette provision faite, le pauvre kraken aurait bien voulu s'ébattre un peu à la surface de la mer, mais une main de fer, LÀ MAIN NOIRE, le refoulait dans l'abîme, et du double mouvement de ce vivant poumon du glojje provenait le phénomène des marées.
Le kraken n'était pas méchant; mais on ne pouvait nier que ses énormes dimensions ne le rendissent au moins fort incommode pour trois petits navires comme ceux que montaient Colomb et son équipage. A son défaut, d'ailleurs, et LA MAIN NOIRE, la main de Satan n'osàt-elle point s'abattre sur une escadre ayant pour drapeau le Sauveur en croix, pour patronne la très-sainte Vierge, et pour couleurs celles d'Isabelle la Catholique, comment échapper à ces aigles à deux tètes, auxquels, cent ans plus tard, la science donnait encore des ailes d'une si énorme envergure? Comment fuir surtout ce formidable oiseau rock, qu'un voyageur arabe avait vu emportant dans ses serres un vaisseau monté par cent cinquante hommes !
Ce voyageur n'était pas le premier venu : célèbre dans tout l'Orient, sous le nom deSindbad, deux des matelots de /a Pinta, longtemps prisonniers chez les infidèles, l'avaient connu à Samarcandc; là, bien des fois, ils lui avaient entendu jurer que, pour rien au monde, il ne s'aventurerait dans la mer Ténébreuse, où le terrible oiseau faisait son séjour ordinaire, et dont il ne s'écarlail jamais que pour renouveler sa provision de chair humaine.
Ces fables, et bien d'autres, que j'ai entendu raillei', à bol'd de la Truile,
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par un fîabier esprit fort, — il ne croyait qu'au vaisseau-fantôme. — Christoj)lie Colonil) no les méprisait ]ias autant qu'on le fait aujourd'hui ; surtout il admirait ces matelots si superstitieux, qui, fout en croyant à de pareils contes, se laissaient néanmoins conduire aux lieux mêmes qu'ils leur dépeignaient sous de si affreuses couleurs.
Pour lui, à peu près sûr que Tévénement dissiperait bientôt ces illusions, il savourait déjà, en avançant vers cet enfer imaginaire, des réalités plus célestes qu'aucun de ses plus beaux rêves d'enfance.
A la fois observateur et contemplateur, par \in privilège des plus rares, avant qu'aucun de ses compagnons eût noté quelque différence entre l'iiémisplière natal et celui où ils |)énéfraient, il se voyait, se sentait déjà dans un nouvcMU monde.
Une température moins variable, et incessamment rafraîcliie par des brises aussi égales que constantes; un air imprégné de plus vivifiantes senteurs marines, d'effluves magnétiques, dont la puissance allait bientôt se révéler par le plus bizarre de ses caprices apparents ; des eaux plus cristallines, plus salées, ])lus phosphorescentes; des cieux plus resplendissants pendant le jour, et révélant, chaqu(> nuit, des astres nouveaux; tels étaient, en |)artie, les phénomènes (pii ravissaient son âme de poète, tandis (jue jour et nuit, — car il ne dormait presque pas, — assis ou debout sur la dunette du château de poupe, les yeux sur l'astrolabe ou sin- la barre du timon, la soude on la plume à la main, tout aux moindres détails, tout à l'ensemble, admirant, calculant, priant, agissant, éci'ivant, il tenait son livre d'estime avec la ponctualité d'un simple pilote.
Il tint même deux deceslivres, à partir du 0 septembre : l'un, exactement et poétiquement détaillé, était réservéà son propre usage: l'antre, fait pour rasa surer l'équipage, dissimidait une partie de la distance parcourue.
dette précaution était devenue indispensable.
Aux terreurs superstitieuses |)romptement évanouies devant la souriante
apparence des faits, avaient succédé d'autres inquiétudes, que ne désavouaient pas ces faits nièuios, interprétés par la science imparfaite du temps.
Si des membres éclairés de l'expédition, tels que Garcia Hernandez, les frêles Pinzon, oiPJuan de la Cosa, no croyaient guère aux difficultés d'un retour, soi-disant entravé par la convexité du globe; s'ils ne pensaient pas, avec quelques matelots et beaucoup de théologiens, qu'arrivés à un certain point de ce globe, ils se verraient emportés*dans la lune, par le déplacement de leur centre de gravité, du moins n'étaient-ils pas sans appréhension devant « cette protubérance s'élevant en forme de poire au nord-ouest de la mer Ôcéane, et au sommet de laquelle était le Paradis terrestre. »
En outre de cette crainte, basée sur une opinion que professait Colomb luimême, n'y avait-il pas ces vents d'est, dont la constance, évidemment propre à ces longitudes, empêcherait de les traverser au retour?
Tout, d'ailleurs, n'était pas à rejeter, dans les mauvais bruits qui couraient sur l'hémisphère opposé au nôtre ; à commencer par cette sorte de mer herbeuse, vaguement décrite par les anciens, et dont les bancs d'herbes marines qu'on avait déjà côtoyés pouvaient n'être que de légers avant-coureurs.
Enfin, la boussole même, ce guide merveilleux récemment découvert, à la vérité, mais jusqu'à ce jour réputé infaillible, la boussole n'avait-ellc pas varié? Comment s'y fier désormais, en ces contrées rebelles aux lois de la nature?
Heureusement Colomb avait réponse à tout.
Le dernier de ces phénomènes n'avait pas été sans le surprendre un peu, d'abord ; il l'avait même tenu secret; mais quand il le vit découvert, sa pénétration lui en avait déjà suggéré une explication, qu'il résuma en des termes dont la hardiesse fit le succès :
« Ce n'était pas l'aiguille aimantée qui avait perdu de sa vertu, c'était Pétcile |)olaire qui avait changé de place. »