PAS
46 Curisropne Cocos.
dut cette fortune de son nom qu'au hasard et à ses voyages subséquents avec Colomb vers ces mêmes parages. Lieutenant subalterne et dévoué de l'amiral, il ne chercha jamais à lui dérober cette gloire. Le caprice de la fortune la lui donna sans qu’il eût jamais cherché à tromper l’cpinion de l’Europe, et la routine la 5 lui conserva. Le nom du chef déshérité de l'honneur de nommer un monde, le nom du subordonné prévalut. Dérision de la gloire humaine dont Colomb fut victime, mais dont Amerigo ne fut du moins pas coupable ! On peut reprocher une injustice et une ingratitude à la postérité, on ne peut reprocher un larcin 10 volontaire au pilote heureux de Florence.
Mais l'envie, qui naît dans le cœur des hommes le même jour que le succès, brûlait déjà le cœur du principal lieutenant de Colomb, Alonzo Pinzon, Commandant la Pinta, second navire de l’escadre, Pinzon, dont les voiles devançaient plus légèrement 15 les deux autres navires, feignit de s'égarer dans la nuit et disparut aux regards de son chef, Il avait résolu de profiter de la découverte de Colomb pour découvrir lui-même, sans génie et sans efforts, d'autres terres, et, après leur avoir donné son nom, de revenir le premier en Europe usurper la fleur de la gloire et 20 des récompenses dues à son maître et à son guide en naviga: ion. Colomb s'était top aperçu depuis quelques jours de l’envie et de l’insubordination de son lieutenant. Mais il devait beaucoup à Alonzo Pinzon : sans lui, sans ses encouragements et son assistance à Palos, il ne serait ainais parvenu à équiper ses navires et 25 à engager ses matelots. La reconnaissance l'avait empêché de sévir contre les premières insubord‘::ations d'un homme dont il avait tant reçu. Le caractère tolérant, modeste et magnanime de Colomb le détournait de toute rigueur odieuse, Plein de justice et de vertu, il comptait sur les retours de justice et de 30 vertu des autres. Cette bonté, qu'Alonzo Pinzon avait prise pour de la faiblesse, l'encourageait à l’ingratitude. IL s'élança audacieusement entre Colomb et les nouvelles découvertes qu’il avait résolu de lui urracher,
L'amiral gémit, entrevit le crime, affecta de cruire à une dévi- 35 ation involontaire de la Pinta, et, cinglant avec ses deux navires
Carisropne Corot.
au sud-est vers une ombre immense qu’il apercevait sur la mer, il aborda à l’île d'Hispaniola, nommée depuis Saint-Domingue. Sans ce nuage autour des montagnes de Saint-Domingue qui lui fit virer de bord, il allait rencontrer encore le continent. L’archipe! américain, en le séduisant et en l’égarant d’île en île, semblait le détourner à plaisir du but auquel il touchait sans l'apercevoir, Ce fantôme de l'Asie, qui l'avait conduit au bord de l'Amérique, s'interposait maintenant entre l'Amérique et lui pour lui dérober par une chimère la grande réalité,
Cette terre neuve, riante, féconde, immense, noyée dans une atmosphère de cristal et baignée par une mer dont les lames roulaient des parfums, lui apparut comme l’île merveilleuse, détachée du continent des Indes, qu'il cherchait à travers tant de distance et de périls sous le nom chimérique d’île de Cipangà. Il lui donna le nom d’Hispaniola, pour la marquer du signe éternel de sa patrie d'adoption. Les naturels simples, doux, hospitalie.s, candides et respectueux, accoururent en foule sur le rivage, comme au-devant de créatures d’une nature supérieure qu'un prodige :éleste leur envoyait der bornes de l’horizon ou du fond du firmament pour être adorées et servies à l’égal des dieux. Une population nombreuse et heureuse couvrait alors les plaines et les vallées d'Hispaniola. Les hommes et les femmes étaient des types de force et de grâce. La paix perpétuelle qui régnait entre leurs peuplades marquait leur physionomie d’une impression de douceur et de bonté. Leurs lois n'étaient que les in-
stincts bienveillants du cœur passés en traditions et en coutumes. On eût dit un peuple enfant dont les vices n'avaient pas encore eu le temps de se développer et que les inspirations d’une innocente nature suffisaient à gouverner. Ils connaissaient de l’agriculture, de l’horticulture et des arts tout ce qui est nécessaire à l'administration, À l'habitation, aux premières nécessités de la vie, Leurs champs étaient admirablement cultivés, leurs cases élégantes, groupées en villages au bord de forêts d'arbres à fruits, dans le voisinage des fleuves ou des sources, Leurs vêtements, sous un ciel tiède qui ne leur faisait éprouver ni les extrémités de l'hiver ni celles de l'été, ne consistaient qu'en ornements destinés à les exibellir, en tissus de coton, en nattes
48 Curisropne Cocos.
et en ceintures, suffisants pour voiler leur pudeur, Leur gouvernement était simple et naturel comme leurs idées, O’était la famille agrandie par la suite des générations, mais toujours groupée autour d’un chef héréditaire qu'on appelait le cacique. Les caciques étaient les chefs, non les tyrans de leur tribu. Les coutumes, constitutions non écrites, mais inviolables et protect. rices comme une loi divine, régnaient sur ces petits rois, Autorité toute paternelle d'un côté, toute filiale de l’autre, contre laquelle la révolte semblait inconnue |
Les naturels de Cuba que Colomb avait embarqués avec lui pour lui servir de guides et d’interprètes sur ces mers et sur ces Îles commençaient à comprendre la langue des Européens ; ils entendaient à demi celle des habitants d'Hispaniola, branche détachée de la même race humaine ; ils établirent ainsi des rapports d'intelligence prompts et faciles entre Colomb et le peuple qu’il venait visiter,
Les prétendus Indiens conduisirent sans défiance les Espag-
nols dans leurs maisons, leur présentant le pain de cassave, 1: fruits inconnus, les poissons, les racines savoureuses, les oiseaux apprivoisés, au riche plumage, au chant mélodieux, les fleurs, les palmes, les bananes, les limons, tous les dons de la mer, du ciel, de la terre, du climat, Ils les traitèrent en hôtes, en frères, presque en dieux.
‘La nature, dit Colomb, y est si prodigue que la propriété n'y a pas créé le sentiment de l'avarice ou de la cupidité. Ces hommes paraissent vivre dans un âge d’or, heureux et tranquilles au milieu de jardins ouverts et sans bornes, qui ne sont ni entourés de fossés, ni divisés par des palissades, ni défendus par des murs, Ils agissent loyalement l’un envers l’autre, sans lois, sans livres, sans juges. Ils regardent comme un méchant homme celui qui prend plaisir à faire mal à un autre. Cette horreur des bons contre les méchants paraît être toute leur législation.”
Leur religion n’était aussi qué le sentiment d'infériorité, de reconnaissance et d'amour envers l'Être invisible qui leur avait prodigué la vie et la félicité.
Quel contraste entre l’état de ces heureuses populations au moment où les Européens les découvrent pour leur apporter le
Carisropne CorLoms.
génie de l’ancien monde, et l’état où ces malheureux Indiens tombèrent en peu d'années après cette visite de leurs prétendus civilisateurs ! Quel mystère de la Providence que cette visite inattendue de Colomb à un nouveau monde, où il croit apporter ia vertu et la vie, et où il sème à son insu la tyranuie et la mort |
Le pilote de Colomb, en cherchant À pénétrer successivement dans toutes les anses et dans toutes les embouchur de fleuves de l'île, échoua pendant le sommeil de l'amiral. Le vaisseau, menacé d’être submergé par les lames mugissantes, fut abandonné par le pilote et par une partie des matelots qui, sous prétexte de porter une ancre à terre, s’enfuirent à force de rames pour gagner l’autre navire, croyant Colomb livré à une mort inévitable, L'énergie de l'amiral suava encore, non le navire, mais ses compagnons, Il lutta contre les brisants jusqu’au démembrement de la dernière planche, et, plaçant ses hommes sur un radeau, il aborda en naufragé sur cette même côte où il venait d'aborder en conquérant. Il y fut rejoint hientôt par le seul navire qui lui restât. Son naufrage et son infortune ne refroidirent pas l'hospitalité du cacique dont il avait été l'hôte quelques jours auparavant, Ce cacique, nommé Guacanagari, premier ami et bientôt première victime de ces étrangers, versa des larmes de compassion sur le désastre de Colomb. Il offrit sa demeure, ses provisions, ses secours de toute nature aux Espagnols. Les débris du naufrage, les richesses des Européens, arrachés aux flots et étalés sur la grève, y furent préservés, comme des choses saintes, de toute violation et même de toute iraportune curiosité, Ces hommes, qui ne connaissaient pas la propriété pour eux-mêmes, semblaient la reconnaître et la respecter dans les hôtes malheureux, Jolomb s'attendrit, dans ses lettres au roi et à la reine, sur la générosité sans efforts de ce peuple,
“TI n’y à point duns l'univers, écrit-il, une meilleure nation et un meilleur pays. Ils aiment leurs voisins comme eux-mêmes ; ils ont toujours un langage doux et gracieux, et le sourire de la tendresse sur les lèvres. Ils sont nus, il est vrai, mais vêtus de leur décence et. de leur candeur.”
Colomb, après avoir établi avec le jeune cacique des relations
50 Curisropne Cocos.
de la plus tendre et de la plus confiante hospitalité, reçut de lui en présent quelques ornements d'or. A la vue de l’or la physionomie des Européens exprima tout à coup tant de passion, d'avidité et de férocité dans le désir, que le cacique et ses sujets s'étonnèrent et s'alarmèrent par instinct, comme si leurs nouveaux amis avaient changé subitement de nature et de dispositions envers eux. Cela n'était que trop vrai: les co"apagnons
de Colomb ne cherchaient que les richesses fantastiques de l'Ori-
ent, pendant que lui-même cherchait une partie mystérieuse de l'univers. La vue de l’or les avait rappelés à leur convoitise ; leur visage était devenu âpre et violent comme leur pensée. Le cacique, apprenant que ce métal était la divinité des Européens, leur expliqua, en leur moutrant les montagnes, qu'il y avait derrière ces sommets une région d'où lui venait en abondance cet or. Colomb ne douta plus d’avoir enfin remonté jusqu’à la source de ces richesses de Salomon, et, préparant tout pour son retour rapide en Europe afin d’y annoncer son triomphe, il construisit un fort dans le village du cacique pour y laisser une partie de ses compagnons en sûreté pendant son absence. Il choisit parmi ses officiers et ses matelots quarante hommes d'élite et les mit sous le commandement de Pedro de Arana. Ils étaient chargés de recueillir des notions sur la région de l’or et d'entretenir les Indiens dans le respect et dans l'amitié des Espagnols, Il partit pour revenir en Europe, comblé des dons du cacique et rapportant tous les ornements et toutes les couronnes d’or pur qu'il avait pu se procurer, pendant sa relâche, par des dons ou par des échanges avec les naturels.
Ea côtoyant les contours de l’île, il rencontra son infidèle compagnon Alonzo Pinzon. Sous prétexte d'avoir perdu de vue l'amiral, Pinzon avait fait route à part. (Caché dans une anse profonde de l'ile, il était descendu à terre, et, au lieu d'imiter la douceur et la politique de Colomb, il avait ensanglanté ses premiers pas. L’amiral, en trouvant son lieutenant, feignit de se contenter de ses excuses et d'attribuer sa désertion à la nuit. Il ordonna à Pinzon de le suivre avec son navire en Europe. Ils reprirent ensemble la mer, impatients d'annoncer à l'Espagne la nouvelle de leur merveilleuse navigation. Mais l'Océan, qui les avait portés complaisamment par les vents alizés, de vague en vague, à la côte d'Amérique, semblait, avec ses vents et ses flots
OO, © eh ee DD de né. on ee >
cr
Curisrovne CoLowr.
sontraires, vou!oir les repousser obstinément de la terre qu'ils brûlaient de revoir. Colomb, grâce a ses connaissances en navigation et à ses notes d'estime dont il gardait le secret à ses pilotes, savait seul la‘route et évaluait seul les vraies distances, Ses compagnons se croyaient encore à des milliers de lieues de l'Europe qu'il pressentait déjà le voisinage des Açores. Il les aperçut bientôt. Des coups de vent terribles, des nuages amoncelés, des éclairs et des foudres tels qu'il n’en avait jamais vu s'allumer dans le ciel et s'éteindre dans la mer, des vagues montagneuses et écumantes faisant tourbillonner ses navires insensibles à la voile et au gouvernail, ouvrirent et refermèrent pendant six jours et six nuits son tombeau et celui de ses compagnons aux portes de leur patrie. Les signaux que se faisaient les deux vaisseaux dans les ténèbres disparurent, Ils crurent à la perte l’un de l’autre en flottant chacun au gré de l’éternelle tempête entre les Açores et la côte d'Espagne. Colomb, qui ne doutait pas que la Pintu ne fût ensevelie avec Pinzon dans les abîmes, et dont les voiles déchirées et le gouvernail livré aux lames ne dirigeaient plus l’esquif, s'attendait à chaque instant à sombrer sous une de ces montagnes d’eau qu'il gravissait et redescendait avec leur écume, Il avait fait le sacrifice de sa vie, mais il ne pouvait sans désespoir faire le sacrifice de sa gloire. Sentir le mystère de la découverte qu'il rapportait au vieux monde enseveli pour des siècles avec lui si près du port, était une dérision si cruelle de la Providence qu'il ne pouvait y plier même sa pitié. Son âme se révoltait contre ce jeu du sort, Mourir en touchant du pied seulement le rivage de l’Europe et après avoir déposé son secret et son trésor dans la mémoire de son pays, c'était une destinée qu’il acceptait avec joie ; mais laisser un second univers mourir, pour ‘insi dire, avec lui, et emporter au tombeau le mot enfin trouvé de cette énigme du globe que les hommes, ses frères, chercheraient peut-être en vain pendant autant de siècles qu’il leur avait été dérobé, c'était un million de morts en une! Il ne demandait à Dieu, dans ses vœux à tous
- les sanctuaires d’Espagne, que de porter du moins à la côte, avec ?
ses débris, les preuves de sa découverte et de son retour, Cependant les tempêtes succédaient aux tempêtes, le vaisseau était rempli d'eau ; les regards hostiles, les murmures irrités ou le silence morne de ses compagnons lui reprochaient l’obstination
52 Cnrisrorme CoLoms,
qui les avait ou séduits ou forcés à cette fatale traversée. Ils regardaient cette colère prolongée des éléments comme une vengeance de l'Océan, jaloux qu’un homme trop audacieux lui eût dérobé son mystère. Ils parlaient de le jeter à la mer pour obtenir, par une éclante expiation, l’apaisement des flots,
Colomb, insouciant de leur colère, mais uniquement préoccupé du sort de sa découverte, écrivit sur parchemin plusieurs courtes relations de sa découverte, enferma les unes dans un rouleau de cire, les autres dans des caisses de cèdre, et jeta ces témoignages
à la mer pour que le hasard les fit flotter un jour, aprés lui, 10
jusqu'au rivage. On dit qu’une de ces bouées abandonnées aux vents et aux flots fut balottée pendant trois siècles et demi sur la surface, dans le lit ou sur les grèves de la mer, et que le matelot d'un navire européen, en embarquant du lest pour son vaisseau
il y a quelque temps, sur les galets de la côte d'Afrique en tace 15
de Gibraltar, ramassa une noix de coco pétrifiée et l’apporta à son capitaine comme une vaine curiosité de la nature. Le capitaine, en ouvrant la noix pour s’assrrer si l’amande aurait résisté au temps, trouva, renfermé dans l'écorce creuse, un parchemin
sur lequel étaient écrits en lettres gothiques, déchiffrées avec 20
peine par un érudit de Gibraltar, ces mots :
{Nous ne pouvons zésister un jour de plus à la tempôte ; nous sommes entre l’Espagne et les îles découvertes d'Orient. Si la caravelle sombre, puisse quelqu'un recueillir ce témoignage ! Crarisropxe Corows !”?
L'Océan avait gardé trois cent cinquante-huit ans ce message et ne le rendait à l’Europe qu'après que l'Amérique colonisée, florissante et libre, rivalisait avec le vieux continent, Jeu du sort pour appendre aux hommes ce qui aurait pu rester caché tant de siècles, si la Providence n'avait pas défendu aux vagues de submerger dans Colomb son grand messager ?
Le lendemain on cria: Terre! C'était l’île portugaise de Sainte-Marie, à l'extrémité des Açores. Colomb et ses compagnons en furent repoussés par la jalouse persécution des Portugais, Livrés de nouveau à toutes les extrémités de la faim et
. 188, Ce Éd
Canigrorax Coroms.
de la tempête pendant de longs jours, ils n'entrèrent que le 4 mars dans l'embouchure du Tage, où ils jetèrent enfin l’ancre sur une côte européenne, mais rivale des Espagnols, Colomb, présenté au roi de Portugal, lui fit le récit de ses découvertes, sans lui dévoiler la route, de peur que ce prince n’y devançât les flottes d'Isabelle. Les Portugais de la cour de Jean IL, roi de Portugal, conseillèrent à ce prince de faire assassiner le grand navigateur, afin d'ensevelir avec lui son secret et les äroits de la couronne d'Espagne sur les terres nouvelles. Jean II s'indigna de cette lâcheté, Colomb, honoré par lui, envoya par terre un courrier à ses souverains, pour leur annoncer son succès et son prochain retour par mer à Palos, Il y débarqua le 15 mars, au lever du jour, au milieu d’une population ivre de joie et d’orgueil, qui s'avançait jusque dans les flots pour le porter en triomphe à terre. Il tomba dans les bras de son ami et de son protecteur, le pauvre prieur du couvent de la Rabida, Juan Perès, qui seul avait cru en lui et qu'une moitié du globe récompensait de sa foi. Colomb se rendit, pieds nus et processionnellement, à l’église du monastère, pour y rendre grâces de son salut, de sa gloire, de la conquête de l'Espagne. Un peuple entier le suivait en le bénissant à la porte de cet humble couvent où il avait demandé, seul, à pied, avec son enfant, quelques années auparavant, l'hospitalité des mendiants. Jamais homme parmi les hommes n’a rapporté à sa patrie et à la postérité une telle conquête depuis l’origine du globe, excepté ceux qui apportèrent à la terre la révélation d’une idée ; et cette conquête de Colomb n'avait coûté jusque-là ni un crime, ni une vie, ni une goutte de sang, ni une larme à l'humanité, Les plus beaux de ses jours
furent ceux qu’il passa à se reposer dans ses espérances et dans
sa gloire au monastère de la Rabida, auprès de son hôte et ami
le prieur du couvent, et dans les embrassements de ses fils,
Et comme si le ciel eût voulu mettre le comble À sa félicité et le venger de l’envie qui le poursuivait, Alonzo Pinzon, commandant de son second navire, entra le jour suivant avec la Pinta dans le port de Palos, où il espérait devancer son chef et lui dérober les prémices du triomphe. Mais, trompé dans son coupable dessein et craignant la punition de sa désertion révélée
64 Ourisroruz CoLoi.
par l'amiral, Pi-zon mourut de douleur et d'envie en touchant le rivage et en voyant le vaisseau de Colomb 4 l'ancre dans le port, Colomb était trop généreux pour se réjouir, encore moins pour se venger, et la jalouse Némésis des grands hommes seinblait expirer d'elle-même à ses pieds,
Isabelle et Ferdinand, informés du retour de Colomb et de leur conquête par le message que leur amiral avait envoyé de Lisbonne, l’attendaient à Barcelone avec des ovations et des magnificences dignes de la grandeur de ses services. La noblesse des Espagnes y accourut de toutes les provinces pour lui faire cortége. Il y entra en triomphateur et en roi des royaumes à venir, Les Indiens ramenés par l'escadre, comme une preuve vivante de l'existence d’autres races humaines sur ces terres découvertes, marchaient en tête du cortége, le corps peint de diverses couleurs et orné de colliers d'or et de perles ; les animaux et les oiseaux, les plantes inconnues, les pierres précieuses recueillies sur ces rivages, étaient étalés dans des bassins d’or et portés sur la tête par des esclaves noirs ou maures. La foule avide se pressait, les rumeurs fabuleuses couraient sur les pas des officiers et des compagnons de gloire de l'amiral. Colomb, monté sur un cheval du roi richement caparaçonné, paraissait ensuite ; une nombreuse cavalcade de courtisans et de gentilshommes l’escortait, Tous les regards se concentraient sur cet homme inspiré de Dieu qui avait soulevé le premier le rideau de l'Océan. On cherchait dans ses traits le signe visible de sa mission, on croyait l'y voir. La beauté de ses traits, la majesté pensive de sa physionomie, la vigueur d> l'éternelle jeunesse jointe à la gravité des années déjà mûres, la pensée sous l'action, la force sous les cheveux blancs, le sentiment intime de sa valeur joint à la piété envers Dieu qui l'avait choisi entre tous, la reconnaissance envers ses souverains qui lui rendaient en houneurs ce qu'il leur rapportait en conquêtes, faisaient en ce moment de Colomb disent les spectateurs de son entrée à Barcelone, une de ces figures de prophète et de héros biblique sous les pas de qui le peuple jetait les palmes du prodige et de l’adoration, ‘Nul ne se mesurait À lui, disent-ils ; tous sentaient en lui le plus grand ou le plns favorisé des hommes.” Isabelle et
cou Col cha tert dée com avai vive lain lui 1 sera crai œuf à le alors
ovall une ner autre
entre
| de
6 de des
nob-
Jui 10
mes
euve
Tres
1t de
yani- 19
>use8
or eb
foule
8 pas
omb, 20
Curisrorpux CorLous, 55
Ferdinand le reçurent sur leur trône, gardé du soleil par un dais d'or, Is se levèrent devant lui comme devant un envoyé du ciel. Ils le firent asseoir ensuite au niveau de leur trône, et ils écoutèrent le récit solennel et circonstancié de ses voyages. A la fin du récit, que l’éloquence et la poésie qui découlaient 6 habituellement des lèvres de l'amiral avaient coloré de son inépuisable imagination et allumé de son saint enthousiasme, le roi et la reine, émus jusqu'aux larmes, tombèrent à genoux et entonnèrent, comme une pieuse exclamation, le Te Deum, hymne
de la plus grande victoire que le Tout-Puissant eût jamais 10 accordée à des souverains,
Des courriers partirent à l'instant pour porter à toutes les cours de l’Europe Ja grande nouvelle et le nom triomphal de Colomb, L'obseurité qui avait jusque-là entouré sa vie se changea en un bruit et en un éclat de son nom qui remplirent la 15 terre. Colomb ne laissa ni enfler son âme par ces honneurs décernés à son nom, ni humilier sa modestie par les jalousies qui commençaient à s'élever autour de sa gloire. Un jour qu'il avait été invité à la table de Ferdinand et d'Isabelle, un des convives, envieux de ces honneurs décernés au fils d’un cardeur de 20 laine, lui demanda astucieusement s’il pensait que nul autre que lui n'aurait découvert cet autre hémisphère dans le cas où il ne serait pas né, Colomb ne répondit point à la question, dans la crainte de dire trop ou trop peu de lui-même. Mais, prenant un œuf entre ses doigts, il s’adressa à tous les convives et les invita 25 à le faire tenir sur un bout, Nul n’y put parvenir, Colomb alors écrasa l'œuf par une des extrémités, et, le posant sur son ovale brisé, montra à ses rivaux qu'il n’y avait aucun mérite dans une idée simple, mais que nul cependant ne pouvait la soupçonner avant qu'un premier inventeur en eût donné l'exemple aux 80 autres, renvoyant ainsi à l’inspirateur suprême le mérite de son entreprise s revendiquant en même temps pour lui seul | la primauté, Cet apologue devint, depuis, la
t homme élu de la Providence pour montrer une ge blables et pour y monter le premier, non pas plus 35 gr , mas plus favorisé de l'inspiration que ses frères,
es honneurs, les titres, les dotations futures des terres dont : rait achever la découverte et la conquête devinrent, dans les traités formels avec la ur, l'apanage de Colomb, Il obtint la
56 Cuarisropnx Cocos.
vice-royauté, l'administration et le quart des richesses ou produits de toute nature des mers, des îles et des continents où il irait planter la croix de l'Église et le drapeau des Espagnes. L’archidiacre de Séville, Fonseca, fut sous le titre de patriarche des Indes, chargé des préparatifs et des armements de la nouvelle expédition que Colomb allait conduire à de plus vastes conquêtes. Mais, de ce jour, F'onseca devint le rival occulte du grand navigateur ; et, comme, s'il eñt été jaioux de ravaler le génie qu’il était chargé de seconder, en paraissant prodiguer à Colomb les moyens, il lui suscitait les obstac:«8. Ses lenteurs et ses nrétextes réduisirent à dix-sept navires l'escadre destinée à reporter l’amiral de l’autre côte de l'Atlantique.
Cependant, le génie aventureux des Espagnols de cette époque, l'esprit de prosélytisme religieux et l'esprit de chevalerie précipitèrent sur ces vaisseaux un grand nombre de religieux, de geniilshonmes et d’aventuriers, pressés, les uns, de porter la foi, ies autres, de rapporter la renommée et la fortune, en s’élançant les premie”s dans ces contrées qui élargissaient l'imagination humaine. Des ouvriers de tous les métiers, des cultivateurs de toutes les zones, des animaux domestiques de toutes les races, des graines, des p'antes, des ceps de vigne, des arbres à fruits, des roseaux à suc’ e, des échantillons de tous les arts et de tous les commerc2s européens furent embarqués sur les navires de trausport pour essayer le ciel, féconder le sol, tenter les hommes de ces nouveaux climats, pour leur arracher l’or, les perles, les parfums, les épices de l'Inde, par des échanges contre les choses de peu de prix en Europe. C'était la croisade de la religion, de la guerre, de l’industrie, de la gloire et de la cupidité: pour les uns Je ciel, pour les autres la terre, pour tous l'inconnu et le merveilleux.
Le plus illustre de ces compagnons qui s’embarquèrent avec Colomb, était Alonzo de Ojeda, autrefois page d'Isabelle, le plus beau, le plus intrépide et le plus aventureux des chevaliers de cotte cour. Son cœur et ses sens débordaient tellement de courage, qu’il en portait le fanatisme jusqu’à la démence, C'était lui oui, n jour qu'Isabelle était montée au sommet de la tour démesurée de Séville appelée la Giralda pour en admirer l'étonnante élévation, et pour contempler d'en haut les rues et les maisons de la ville semblables à une fourmilière à ses pieds, s’é-
jue, pré- , de 15 foi, ant tion y de ces, 20 uits, tous VE) de me£ , les 25 Loses 1, de r les et le avec plus rs de 1t de ’était 35 tour étonet les s, s'é-
pe
Carisvopxx CocLomB
lança sur une poutre étroite qui débordait des créneaux, et, pirouettant sur un seul pied à l'extrémité de cette solive, exécuta des prodiges d'adresse et d'audace sur l’abîme pour plaire à sa
souveraine, sans que le vertige de la mort présente troublât ses yeux ou intimidât son cœur,
Le 25 septembre 1493, la flotte sortit de la bsie de Cadix. Des cris de joie de tous les rivages étaient l’augure de ce second départ, qui ne semblait destiné qu’à un long triomphe. Les deux fils de Colomb accompagnèrent leur père jusqu’au vaisseau amiral; il les bénit et les laissa en Espagne, pour que la meilleure moitié de sa vie restât du moins à l’abri des périls qu’il allait affronter. Trois grands vaisseaux et quatorze caravelles composaient l’armée navale. L'Océan se laissa franchir aussi facilement que la première fois. La flotte découvrit, le 2 novembre, la Guadeloupe, croisa au milieu des îles Caraïbes, baptisa cet archipel dé noms empruntés à des souvenirs pieux; et, touchant bientôt après 4 la pointe d’'Hispaniola, aujourd’hui Haïti, Colomb fit voile vers le golfe où il avait construit le fort et laissé ses quarante compagnons, Il revenait à la fois plein d’anxiété et plein d'espérance. La nuit couvrait le rivage quand il jeta l’ancre dans la rade, Il n’attendit pas le jour pour s'assurer du sort de sa colonie. Une salve de ses canons retentit sur les flots pour avertir les Espagnols de son retour. Mais le canon du fort resta muet, l'écho seul de ces solitudes répéta le salut de l'Europe au nouveau monde, Le lendemain, au lever du jour, il aperçut le rivage âésert, le fort détruit, les canons à demi enfoncés sous ses ruines, les ossements des Espagnois blanchissant sur le sable, le village même des caciques abandonné, Le petit nombre de naturels qui se montraient de loin, au bord des forêts, semblaient hésiter à s'approcher, comme s'ils eussent 66 retenus par le sentiment d'un remords ou par la crainte d'une vengeance. Le cacique, plus confiant dans son innocence et dans 1a justice de Colomb, qu’il avait appris à aimer, s’avança enfin, pleura sur les crimes des Espagnols qui avaient abusé de l’hospitalité de ses sujets pour opprimer les naturels, qui avaient enlevé leurs filles et leurs femmes, réduit leurs hôtes en servitude et suscité enfin la vengeance de sa tribu. Après avoir immolé un grand nombre
[ie
58 Curisropne CoLoMs.
d’Indiens et brûlé leurs cases, ils avaient été immolés eux-mêmes. Le fort incendié, recouvrant leurs ossements, était le premier monument du contact entre ces deux familles humaines, dont l’une apportait à l’autre la servitude et la dévastation. Colomb pleura sur les crimes de ses compagnons et sur les malheurs du cacique. Il résolut d’aller chercher une autre plage de débarquement et d'établissement sur les côtes de l’île,
Parmi les jeunes Indiennes captives des îles voisines, prisonnières à bord, la plus belle d’entre elles, Catalina, avait charmé les yeux d’un cacique qui avait visité le vaisseau de Colomb, Un complot d'évasion avait été tramé entre ce cacique et l’objet de son amour dans ce langage des signes que les Européens ne comprenaient pas. La nuit où Colomb déploya ses voiles, Catalina et ses compagnes, trompant la vigilance de leurs tyrans, se précipitèrent dans la mer ; poursuivies en vain par les canots des Européens, elles nagèrent vers le rivage où le jeune cacique avait allumé un feu pour les guider. Les deux amants, réunis par ce prodige d'audace et de force, se réfugièrent dans les forêts à l'abri de la colère des Européens.
Colomb, abordant de nouveau sur une plage vierge à quelque distance, y fonda la ville d'Isabelle, établit des rapports d'amitié avec les naturels, bâtit, cultiva, gouverna la première colonie d'Européens, mère de tant d’autres ; envoya des détachements armés visiter les plaines et les montagnes d’'Hispaniola, caressa d'abord, attira ensuite, assujettit enfin, par des lois douces et sages, les différentes peuplades de ces vastes contrées; construisit des forts, traça des routes vers les différentes parties de son empire, chercha l'or, moins abondant qu'il ne s’y attendait, dans ces régions toujours confondues par lui avec les Indes, et n’y trouva que lee richesses inépuisables d’un sol prodigue et un peuple aussi facile à asservir qu’à tyranniser. Il renvoya la plus grande partie de ses vaisseaux en Espagne pour demander à son souverain de nouveaux envois d'hommes, d'animaux, d'outils, de plantes et de graines nécessaires à l’immensité des territoires qu'il allait conquérir aux mœurs, à la religion, aux arts de l'Europe. Mais les mécontents, les aabitieux et les jaloux s’embarquèrent les premiers sur sa flotte, afin d'aller semer contre
Dr
Curisropux CoLoms.
lui les murmures, les accusations et les calomnies. Il resta seul, afligé de la goutte, souffrant des douleurs cruelles, condamné à l'inaction du corps pendant le travail incessant de son esprit, wssiégé, dans sa colonie naissante, par les rivalités, les séditions, complots, les débordements honteux et les disettes de ses ulpages,
Toujours indulgent et magnanime, Colomb, triomphant, par a seule force morale, des turbulences de ses compatriotes et des révoltes de 3es lieutenants, se borna à reléguer les insubordonnés à L rd des vaisseaux dans larade. Rétabli de sa longue maladie, il parcourut l’île à la tête d’une colonne d'hommes d'élite, cherchant en vain les mines d'or de Salomon, mais étudiant la nature et les mœurs de i'île, et semant partout, sur son passage, le respecs et l'amour de son nom.
Il retrouva, à son retour, les mêmes désordres, les mêmes insubordinations et les mêmes vices. Les Espagnols abusaient de la superstition des naturels envers eux et de la terreur que leur inspiraient les chevaux. Les Indiens les prenaient pour des êtres monstrueux ne faisant qu'un avec leurs cavaliers, frappant, toulant et foudroyant à la fois les ennemis des Européens. Grâce à cette terreur, ils suhjugaient, enchaînaient, profanaient, violaient, martyrisaient cette douce et obéissante population. Colomb sévit encore contre cette tyrannie de ses compagnons sur les Indiens, Il voulait leur apporter la foi et les arts de l’Europe, non le joug, le vice et la mort. Après avoir rétabli un peu d'ordre, il sembarqua pour aller visiter l’île, à peine entrevue, de Cuba Il y toucha et longea longtemps ses rives, sans apercevoir l'extrémité de cette île qu’il prit pour un continent, Il navigua de là vers la Jamaïque, autre île d’une immense étendue, dont il apercevait les sommets dans les nuages, Traversant ensuite un archipel, qu’il nomma les Jardins de la Reine, à cause de la richesse et des parfums de la végétation qui parait ces îles, 1 revint à Cuba et parvint à établir quelques relations avec les naturels. Les Indiens assistèrent avec un étonné mer mêlé de vespect aux cérémonies du culte chrétien que les Espagnols célébrèrent dans une grotte, sous les palmiers du rivage, Un de leurs vieillards s’approcha de Colomb après la cérémonie, et lui
dit avec un accent solennel :
60 Curisrorne CocLomt.
‘* Ce que tu viens de faire est bien, car il paraît que c’est toti culte au Dieu universel. On dit que tu viens dans ces régions avec une grande force et une autorité supérieure à toute résistance, Si cela est ainsi, apprends de moi ce que nos ancêtres ont dit à nos pères, qui nous l'ont redit. Après que les âmes des hommes sont séparées des corps par la volonté des êtres divins, elles vont, les unes, dans un pays sans soleil et sans arbres, les autres, dans des régions de clarté et de délices, selon qu’elles ont bien ou du mal mérité ici-bas, en faisant du bien ou du mal à leurs sembläbles, Si donc tu dois mourir comme nous, prends soin de ne pas nous faire de mal, à nous et à ceux qui ne t’en ont point fait !”
Ce discours du vieillard indien, relaté par Las-Casas, atteste que les Indiens avaient une religion presque évangélique par la simplicité et la pureté de sa morale, émanation mystérieuse, ou d'une nature primitive dont les dépravations et les vices n'avaient pas encore terni les clartés, ou d’une civilisation vieiile et usée qui avait laissé ses lueurs dans leurs traditions !