‹ Christophe Colomb [microforme]Chapitre 18 sur 96 · DE 2 D · texte numérisé non relu

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| Curisrorne CoLoms. 75

Proposez donc demain à tout l’équipage la mission que vous m'oflrez, et, si nul ne l’accepte, je vous obéirai

L'amiral fit le lendemain ce que Mendez avait demandé. Tout | équipage interrogé se récria sur l'impossibilité d’une traversée

5 | immense sur un morceau de bois, jouet du vent et des lames.

À Mendez alors s’avança et dit modestement :

‘Je n'ai qu’une vie à perdre, mais je suis prêt à l’e xposer pour votre service el pour le salut de tous ; je in ab indonne à la pro- | tection de Dieu 10 | Il partit et se perdit dans les brumes et dans les écumes de 10

l'hcrizon, aux youx des Espagnols dont il portait la vie avec la

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{8 Cependant l'attente «: , l'isolement absolu du mind > | connu et l’evcès de malheur aigrirent contre l’amiral ses com- | ‘ . : ” | pagnons, qui lui imp rent leur perte, Deux de ses ofliviers 15 favoris, Diego et Fraucisco de Porras, qu'il avait traités comme e { ses fils et investis des principaux commandements dans l’escadre, ; : y 1 1) ñ ) E furent Îles premiers à é:ever contre lui le murmure, l’insulte et PA : Fe » ; 1? x > | bientôt la sédition. Profitant d’une crise de ses infirmités qui :

| cloyait leur bienfaiteur sur sa couche, et entraînant avec eux lu 20 | moitié des matelots et des soldais, 1ls s'emparèrent d’une partie | des vivres et Ges armes, ameutèrent leurs complices aux cris de | Castille ! Castille! et couvrirent de malédictions et d’outrages ‘) C4] 1 1 1 + 1 2 pa = .

; l'amiral, Colomb, que la maladie désarmait et qui ne pouvait ; 1 1 lon a . se re ] 4 A Nr) que lever les mains vers le ciel, les supplia en vain de rentrer dans 25 le Oir [ls méprisèrent ses larmes comme ses ordres. Ils lui procherent sa vi , 368 ch eux bDbiancs, 8es soufirances { pt lle . et leve le fer sur sa tête. Barth my Colomi L F 30 | 6 clé \ ce, s | entre eux et ] I que a >TVI1 uU1 ë outenaient dan irs bras, et, secondé par une partie fidèle de 30 ; , | ERP | |: l'équipage, il sau rs et utorité «6e SOI Îrere sur les Vai { seaux 1:08 aelu) Porras et cinaquant ) ur's complices quit- 3 à ; | RSA ] Lau) !

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168 Vaisseaux, LuUrenl V&lllCus par 16 Dras IuHLreéplide 6 à

arthélemy,

76 Curisrorxe CoLoms.

qui tua leur chef, Francisco Porras, et se soumirent enfin au devoir, suppliant Colomb de pardonner à leur ingratitude et à leur rébellion,

Cependant le messager de Colomb, sur son frêle tronc d'arbre, avait été dirigé par la Providence sur ce désert d’eau, et il avait 56 échoué, comme le débris d'un naufrage lointain, sur les écueils d’Hispaniola, Conduit à travers l'ile par les naturels, il était

parvenu, après des fatigues et des dangers sans nombre, jusqu'au gouverneur Ovando. Il lui avait remis le message de l’amiral, ! et il avait ajouté par son récit à l’intérêt et à la pitié que la 10 situation désespérée de Colomb et de ses compagnons devait

inspirer à des compatriotes, Mais, soit incrédulité, soit lenteur, soit attente secrète de la ruine d’un rival trop grand pour ne pas embarrasser la reconnaissance, les Espagnols d'Hispaniola avaient laissé, sous divers prétextes, s’écouler les jours et les mois. Puis 15 ils avaient envoyé, comme à regret, un léger navire, commandé par Escobar, pour reconnaitre la situation des vaisseaux naufragés sans aborder la côte et sans parler aux équipages. Ce navire avait apparu et disparu à distance, une nuit, aux regards de ÿ | Colomb et de ses matelots, avec tant de mystère, que leurs super- 20 |

stition l'avait pris pour le fantôme d’un bâtiment qui venait 1 tenter leur crédulité ou prophétiser leur mort,

Enfin Ovando se décida à envoyer des vaisseaux à l'amiral pour l’arracher à la sédition, à la disette et à la mort. Après un naufrage de seize mois, l’amiral, accablé de ses années, des ses 25 infirmités et de ses revers, revit, pour quelques jours, l’île dont il avait fait un empire, et dont l’ingratitude et la jalousie le proscrivaient, Il y passa quelques mois, bien accueilli en

apparence dans la maison du gouverneur, mais exclu de toute influence dans le gouvernement, voyant ses ennemis en faveur, 30 ses amis expulsés ou persécutés à cause de leur fidélité, et pleurant sur la ruine et sur l'esclavage de cette terre qu'il avait découvérte comme le jardin du monde et qu'il revoyait comme le tombeau

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de ses chers Indiens. Ses propres biens confisqués, ses revenus

4 L' dilapidés, ses terres dépeuplées ou incultes le livraient à la fois 85 d : à le vieillesse, à la maladie et à l’indisence. Jeté enfin avec son ue frère, son fils et quelques serviteurs sur un vaisseau qui revenait [

en Europe, une mer implacable le porta de tempête en tempête { à San-Lucar, où il débarqua L 7 novembre et d'où on le trans- 8

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Curisropue CoLoms.

porta À Séville, vaincu de force, mourant de corps, invincible d'esprit, immortel de volonté et d'espérance.

Le possesseur de tant d'îles et de continents n'avait pas un toit pour abriter sa tête,

‘(Si je veux manger ou dormir, écrit-il de Séville à son fils, il faut que je frappe à la porte d'une hôtellerie, et souvent je pas de quoi y payer mon repas et ma nuit ! ”

Ses malheurs et son indigence lui étaient moins intolérables que la misère de ses compagnons et de ses serviteurs qu'il avait attachés par tant d’espérances à sa fortune et qui lui reprochaient leur déception et leur misère. Il écrivit au roi et À la reine en leur faveur, Mais l'ingrat Porras, ce révolté vaincu, qui devait la vie à sa magnanimité, l'avait devancé à la cour et prévenait contre con bienfaiteur l'esprit de Ferdinand.

‘J'ai servi Vos Majestés écrivait Colomb au roi et à la reine, avec autant de zèle et de constance que j'aurais fait pour mériter le paradis, et, si j'ai failli en quelque chose, c'est parce que mon esprit ou mes forces n'allaient pas au delà !”

Il comptait avec raison sur la justice et sur la faveur de sa protectrice, la reine Isabelle ; mais ce soutien de sa cause allait léfaillir aussi : l’infortune domestique l’avait atteinte elle-même, Elle languissait, inconsolable de la mort de sa fille de prédilection, l'rête à expirer, elle écrivit dans son testament ce témoignage de son humilité dans le rang suprême et de la constance de sa tendresse pour l’époux auquel elle voulait rester unie jusque dans la mort ;

‘Que mon corps soit enseveli dans l’Alhambra de Grenade, dans une tombe au niveau de terre et foulée aux pieds ; qu'une simple pierre y dise mon nom! Mais si le roi, mon seigneur, se choisit une sépulture dans quelque autre temple où dans quelque autre partie de nos royaumes, je désire que mon corps soit echumé et transporté et enseveli à côté du sien, afin que l'union de nos corps dans la sépulture atteste et signifis l’u'‘on de nos cœurs pendant notre vie, et, je l'espère, par la miséricorde de Dieu, l'union de nos âmes dans le ciel 7”

#0 mon fils ! écrivit Colomb à Diego en apprenant la mort de

sa bienfaitrice, que ceci te soit une leçon de ce que tu auras à

78 Curisropxe CoLoms.

faire à présent ! La première chose est de recommander pieusement et affectueusement à Dieu l'âme de la reine, notre souveraine, Elle fut si bonne et si sainte, que nous pouvons être sûrs de sa gloire éternelle et de son abri dans le sein de Dieu contre les soucis et les tribulations de ce monde, La seconde chose que je te recommande est de veiller et de travailler pour le service du roi ; il est le chef de la chrétienté, Souviens-toi, en pensant à lui, que, quand la tête souffre, tous les membres sont en aouffrance, Tout le monde doit prier pour la consolation et la conservation de ses jours, mais nous surtout qui sommes 8es serviteurs !”

Tels étaient les sentiments de reconnaissance et de fidélité de Colomb au comble de ses disgrâces. Mais la mort d’Isabelle n'entrainait pas seulement sa fortune, elle entraînait sa vie. Reter.u à Séville par le dénûment de ses équipages et par les infirmités croissantes de ses membres, il n'avait pour consolateurs que son frère Barthélemy et son second fils Fernando. Ce fils, igé de seize ans, annonçait toutes les qualités sérieuses de

l'homme mûr dans toutes les crâces de l'adolescent :

‘“ Aime-le comme un frère, écrit Colomb à son fils aîné Diego, alors à la cour ; tu n'en as pas d’autres. Dix frères ne seraient pas trop pour toi, Jamais je n'ai eu de meilleurs amis que mes frères.”

I] pria Barthélemy de conduire ce jeune homme à la cour et de le recommander à son fils légitime Diego. Barthélemy partit avec Fernando pour Ségovie, résidence alors de la cour. Il sollicita en vain l'attention et la justice pour Colomb. Quand le printemps eut tempéré l'air, Colomb, accompagné de son frère et de ses fils, s’achemiua lui-même vers Ségoie, Sa présence y parut importune au roi, son indigence était un reproche à la cour, Le jugement de sa ronduite et la restitution de ses biens et priviléges furent remis à des conseils de conscience, qui, sans oser nier ses droits, usèrent sa patience en délais ; ils usaient en même temps sa vie. Ses inquiétudes d'esprit, la prévision du dénûment où il laisserait ses frères et ses fils, aigrissaient ses souffrances corporelles,

‘# Votre Majesté, écrivait-1il au roi de son lit de douleur, ne juge pas à propos d'exécuter les promesses que j'ai reçues d’elle

et de cette reine qui est maintenant dans la gloire, Lutter con-

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tre votre volonté, ce serait lutter contre le vent. J'ai fait ce que je devais faire ; que Dieu, qui m'a toujours été propice, fasse le reste selon sa divine justice !”

Il sentaic que la vie, et non la constance, allait lui manquer, Son frère Barthélemy et son fils Diego s'étaient absentés sur son ordre pour aller iraplorer la reine Juana, fille d'Isabelle, qui revenait de Flandre en Castille. La douleur physique, l’angoisse morale, le sentiment de l'abréviation de ses jours, trop courts maintenant pour qu’il pût espérer justice avant sa fin ; les triomphes de ses ennemis à la cour, la dérision des courtisans, la froideur du prince, les pressentiments de la dernière heure, l'isolement où l’absence de son frère et de son fils le laissait dans une ville oublieuse ou ingrate, les souvenirs d’une vie dont la moitié s'était passée à attendre l'heure d’une grande destinée, l’autre moitié à déplorer l’inutilité du génie ; sans doute aussi la pitié pour cette race innocente d’Indiens qu’il avait trouvés libres et enfants dans leur jardin de délices et qu'il laissait esclaves, dépouillés et profanés dans les mains de leurs oppresseurs ; ses frères sans soutien, 8es fils sans héritage ; le doute sur le sort de sa mémoire parmi les hommes à venir ; cette agonie du génie méconnu ; toutes ces tribulations de ses membres, de son esprit, de son corps, de son âme, du passé, du présent, de l'avenir, pesèrent à la fois sur le vieillard, abandonné dans sa chambre de Ségovie pendant l’absence de ses frères et de ses enfants. Ildemanda à un de ses serviteurs, vieux et dernier compagnon de ses traversées, de sa gloire et de ses misères, de lui apporter sur son lit un petit bréviaire, don du pape Alexandre VI dans le temps où les souverains le traitaient en souverain. ÎÏl écrivit de sa main affaiblie, son testament sur une page de ce livre auquel il attribuait une vertu de consécration divine,

Étrange spectacle pour son pauvre serviteur ! Ce vicillard, abandonné de l'univers et couché sur un lit d’indigont dans une maison d'emprunt de Ségovie, distribuait, dans son testament, des mers, des hémisphères, des iles, des continents, des nations, des empires ! Il institua pour héritier principal son fils légitime

Diego ; en cas de mort de Diego sans postérité, il substituait À ses droits son fils naturel, le jeune Fernando ; et enfin, si Feruando lui-même venait à mourir avant d’avoir eu des fils, l’héritage passait au érère chéri de Colomb, don Barthélemy, et à ses descendants,

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80 Ourisropur CocLoms.

‘Je prie mes souverains et leurs successeurs, disait-il, de maintenir à jamais mes volontés dans la distribution de mes droits, de mes biens et de mes charges : moi qui, étant né à Gênes, suis venu les servir en Cale, et qui ai découvert, à l’ouest, la terre ferme, les îles et les Indes !.. Mon fils possédera ma charge d'amiral de la partie de l'Océan qui est à l’ouest d’une ligne tirée d'un pôle à l’autre...”

Passant de 1à à l'emploi des revenus qui lui avaient été assurés par son traité avec Isabelle et Ferdinand, le vieillard distribuait avec libéralité et sagesse les millions qui devaient revenir à sa famille, ent: * ses fils et Barthélemy, son frère. Il en assignait un quart à ce frère ; deux millions par an à Fernando, son second fils. I! se souvenait de la mère de cet enfant, doña Béatrice Enriquez, qu'il n'avait jamais épousée, et dont sa conscience lui reprochait l'abandon depuis ses années de pérégrination sur les mers. Il chargea son héritier de faire une opulente pension à cette compagne de ses jours obscurs, pendant qu'il luttait, à Tolède, contre les rigueurs de son premier sort, Il parut même s’accuser de quelque ingratitude ou de quelque négligence de cœur envers l’objet de ce second amour, car il ajoute au legs qu’il lui fait ces mots qui durent peser à sa main mourante :

‘ Et que cela soit accompli pour le soulagement de ma conscience, car ce nom et ce souvenir sont un poids lourd sur nom âme !”

Se reportant ensuite vers cette première patrie qu’une seconde patrie n'efface jamais dans le cœur de l’homme, il eut un souvenir pour cette ville de Gênes, où le temps avait moissonné toute sa maison paternelle, mais où 1l lui restait quelque parenté éloignée, comme ces racines qui restent dans le sol après le tronc coupé.

‘ J'ordonne à Diego, mon fils, écrivit-il, d'entretenir toujours, dans la ville de Gênes, un membre de notre famille qui y réaidera avec sa femme, et de lui assurer une existence honorabi , telle qu’il convient à une personne qui nous est alliée. Je veux que ce parent conserve pied et nationalité dans cette ville, en qualité de citoyen ; car c’est là que je suis né, et c'est de là que je suis venu.

# Que mon fils, ajoute-t-il avec ce sentiment chevaleresque de

au

Cuarisropur CoLoms.

vassalité et d'inféodation de soi-même au souverain qui était la seconde religion de ce temps, que mon fils serve, en mémoire de moi, le roi, la reine et leurs successeurs, même jusqu'à la perte des biens et de la vie, puisque, après Dieu, ce sont eux qui m'ont fourni les moyens de faire mes découvertes !

“ Il est bien vrai, reprend-il avec un accent involontaire d'amertume, semblable à un reproche mal étouffé dans sa mémoire, que je suis venu les leur offrir de loin et qu'il s'est écoulé bien du temps avant qu'on ait voulu croire au présent que j'apportais à Leurs Majestés ; mais cela était naturel, car c'était un mystère pour tout le monde, et il ne pouvait inspirer qu'incrédulité, C’est pourquoi je dois en partager la gloire avec ces souverains qui se sont les premiers fiés à moi,”

Jolomb reporta ensuite toutes ses pensées vers ce Dieu qu'il avait toujours considéré comme son seul et véritable souverain ; il lui semblait qu'il relevait directement de cette Providence, dont il s'était senti plus que tout autre l'instrument et le ministre. La résignation et l'enthousiasme, ces deux ressorts de 8a vie, ne lui manquèrent pas à sa mort. Il s’humilia sous la main de la nature et se releva sous la main de Dieu, qu'il avait toujours vu à travers ses triomphes et ses revers, et qu’il voyait de

us près au moment de son départ de la terre. Il s’abîma dans

le repentir de ses fautes et dans l'espérance de sa double immor-

] talité. Poëte de cœur, comme on l’a vu dans ses discours et dans

ses écrits, il emprunta à la poésie sacrée des psaumes les dernières inspirations de son âme et les derniers balbutiements de ses lèvres. Il prononça en latin l’adieu suprême à ce monde, « remit à haute voix son âme à son Créateur : serviteur satisfait de son œuvre, et congédié du monde visible, qu’il avait agrandi, pour aller dans le monde invisible s'emparer de l'espace incon: mensurable des univers infinis.

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