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16 Curisropne CcLoMs.
cœur et de génie d'Isabelle, Jeune, belle, admirée de tous, adorée de lui, instruite, pieuse sans superstition, éloquente, pleine de feu pour ies grandes choses, d’attrait pour les grands hommes, de confiance dans les grandes pensées, elle imprimait au cœur et à la politique de Ferdinand, l’héroïsme qui vient du cœur et le merveilleux qui vient de l'imagination, Elle inspirait, il exécutait, l’une trouvait sa récomrense dans la renommée de son époux, l’autre sa gloire dans l’admiration et dans l’amour de sa femme. Ce règne à deux, qui devait devenir presque fabuleux pour l'Espagne, n’rttendait, pour s’immortaliser à jamais entre tous les règnes, que l’arrivée de ce pauvre étranger qui venait implorer l'entrée du palais de Cordoue, la lettre d’un pauvre moine à la main.
Cette lettre, lue avec prévention et incrédulité par le confesseur de la reine, n'ouvrit à Colomb qu'une longue perspective d'attente, de refus d'audience et de découragement., Les hommes n’ont d'oreilles pour les pensées hardies que dans la solitude et dans le loisir. Dans le tumulte des affaires et des cours, ils n’ont ni bienveillance ni temps.
Colomb fut repoussé de toutes les portes, parce qu’il était étranger, dit l'historien Oviedo, contemporain de ce grand homme, parce qu'il était pauvrement vêtu, et parce qu’il n’apportait aux courtisans et aux ministres d'autres recommandations que la lettre d’un moine franciscain solitaire, depuis longtemps oublié des cours.
Le roi et la reine n'entendirent même pas parler de lui; le confesseur d'Isabelle, par incifférence ou par dédain, trompa complètement l'espoir que Juan Pérès avait mis en lui. Colomb, obstiné comme la certitude qui attend l'heure, ne s’éloigna pas de Cordoue, afin d’épier de plus près un moment plus propice. Après avoir épuisé dans l'attente la bourse modique de son ami, le prieur de la Rabida, il gagna misérablement sa vie dans son petit trafic de globes et de cartes, jouant ainsi avec les imagey d'un monde qu’il devait conquérir. Sa vie rude et patiente pendant ces nombreuses années ne laisse entrevoir, au fond de son obscurité, que la misère, le travail et les espérances trompées Jeune et tendre de cœur, il aima cependant et il fut
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Curisropnx CoLoum
aimé pendant ces années d’épreuve ; caï un second fils, Fernando, naquit vers ce temps d’un amour mystérieux, que le mariage ne consacra jamais, et dont il rappelle la mémoire et le remords en paroles touchantes dans son testament, Il éleva ce fils naturel avec autant de tendresse que son autre fils Diego,
Sa grâce et sa dignité extérieure transpiraient cependant à travers son humble profession. Les personnages distingués de qui son commerce scientifique le rapprochait quelquefois, recevaient de sa personne et de ses entretiens cette impression d’étonnement et d'attraction, prophétie électrique d’une grande destinée dans une médiocre condition, Ce trafic et ces entretiens lui firent insensiblement des amis dont l’histoire a conservé les noms pour les associer à la reconnaissance du monde futur, on cite Alonzo de Quintanilla, contrôleur des finances d’Jsabelle ; Geraldini, précepteur des jeunes princes ses fils ; Antonio Geraldini, nonce du pape à la cour de Ferdinand ; enfin Mendcza, archevêque de Tolède et cardinal, homme d'un tel crédit qu'il était appele troisième roi d'Espagne,
L’'archevêque de Tolède, d’abord effrayé de ces nouveautés géographiques qui semblaient, à tort, contredire les notions sur le mécanisme céleste contenues dans la Bible, fut bientôt rassuré par la piété sincère et supérieure de Colomb. Il cessa de craindre un blasphème dans des idées qui aggrandissent l’œuvre et la sagesse de Dieu. Séduit par le système, charmé par l’homme, il obtint une audience de ses souverains pour son protégé. Colomb, après deux années d'attente, parut à cette audience avec la modestie d’un humble étranger, mais avec la confiance d’un tr.butaire qui apporte à ses maîtres plus qu'ils ne peuvent lui donner.
‘ En pensant à ce que j'étais, écrivit-il lui-même plus tard, j'étais confondu d'hurmilité ; mais, en son.geant à ce que j'apportais, je me sentais l’égal des couronnes; je n'étais plus moi, j'étais l'instrument de Dieu, choisi et marqué pour acoumplir un grand dessein.”
18 Carisropae CocLoms
Ferdinand entendit Colomb avec gravité, Isabelle avec enthousiasme, Au premier regard et aux premiers accents, elle conçut pour cet envoyé de Dieu une admiration qui allait jusqu’au fanatisme, un attrait qui ressemblait à la tendresse. La nature avait donné à la personne de Colomb la séduction qui enlève les yeux, autant que l’éloquence qui persuade l'esprit. On eût dit qu’elle le destinait à avoir pour premier apôtre une reine, et que la vérité dont il allait doter son siècle devait être reçue et couvée dans le cœur d’une femme. Isabelle fut cette femme, Sa constance en faveur de Colomb ne se démentit ni devant les indifférents de sa cour, ni devant ses ennemis, ni devant ses revers. Elle crut en lui dès le premier jour, elle fut sa prosélyte sur le trône et son amie jusqu’au tombeau.
Ferdinand, après avoir entendu Colomb, nomma :n conseil d'examen à Salamanque, sous la présidence de Fernande de Talavera, prieur du Prado, Ce conseil était composé des hommes les plus versés dans les sciences divines et humaines des deux royaumes. Il se réunit dans cette capitale littéraire de l'Espagne, au couvent des dominicains. Cole:mb y reçut l’hospitalité. Les prêtres et les religieux décidaient alors de tout en Espagne. La civilisation était dans le sanctuaire. Les rois ne régnaient que sur leurs actes, les idées appartenaient aux pontifes. L’inquisition, police sacerdotale, surveillait, atteignait, frappait jusqu'autour du trône tout ce qui encourait la tache d’hérésie. Le roi avait adjoint à ce conseil des professeurs d'astronomie, de géographie, de mathématiques et de toutes les sciences professées à Salamanqne. Cet auditoire n'intimidait pas Colomb ; il se flattait d'y être jugé par ses pairs, il n'y fut jugé que par ses contempteurs. La première fois qu’il comparut dans la grande salle du monastère, les moines et les prétendus savants, convaincus d'avance que toute théorie qui dépassait leur ignorance ou leur routine n’était que le rêve d’un esprit malade ou superbe, ne virent dans cet obscur étranger qu'un aventurier cherchant tortune de ses chimères, Personne ne daigna l’écouter, à l’excepticn de deux ou trois religieux du couvent de Saint Etienne de Salamanque, religieux obsours et sans autorité, qui se livraient dans leur cloître à des études méprisées du clergé
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Carisrorae CoLoms.
supérieur, Les autres examinateurs de Colomb le confondirent par des citations de la Bible, des prophètes, des psaumes, de l'Évangile et des pères de l'Église, qui pulvérisaient d'avance, par des textes indiscutables, la théorie du globe et l'existence chimérique et impie des antipodes. Lactance, entre autres, s'était expliqué formellement à cet égard dans un passage que l'on opposait à Colomb.
‘(Est-il rien de si absurde, avait dit Lactance, que de croire qu’il y a des antipodes ayant leur pieds opposés aux nôtres, des hommes qui marchent les talons en l'air et la tête en bas, une partie du monde où tout est à l'envers, où les arbres poussent avec les racines en l’air et les branches en bas.”
Saint Augustin avait été plus loin, il avait taxé d’iniquité la seule foi dans les antipodes :
‘4 Car, disait-il, ce serait supposer des nations qui ne descendent pas d'Adam ; or, la Bible dit que tous les hommes descendent d’un seul et même père.”
D'autres docteurs, prenant une métaphore poétique pour un système du monde, citaient au géographe ce verset du psaume où il dit que Dieu étendit le ciel sur la terre comme une tente, d'où il résultait, selon eux, que la terre devait être plate,
Colomb répondait en vain à ses interlocuteurs avec une piété qui n’excluait pas la nature ; en vain, les suivant respectueusement sur le terrain théologique, il se montrait plus religieux et plus orthodoxe qu'eux, parce qu'il était plus enthouniaste de l'œuvre de Dieu, Son éloquence, que passionnait la vérité, perdit tous ses foudres et tous ses éclairs dans les ténèbres volontaires de ces esprits obstinés, Quelques religieux parurent seuls émus de doute ou ébranlés de conviction à la voix de Colomb. Diego de Deza, moine de l’ordre de Saint-Dominique, homme supérieur à son siècle, et qui devint plus tard archevêque de Tolède, osa combattre généreusement les préjugés du conseil et prêter sa parole et son autorité à Colomb. Ce secours inattendu ne put surmonter l’indiflérence ou l’obstination des examinateurs. Les conférences se multiplièrent, sans amener de conclusion. Elles languirent enfin et lassèrent la vérité par des délais qui sont le dernier refuge de l'erreur. Elles furent interrompues par une nouvelle guerre de Ferdinand et d'Isabelle coutre les Maures de Gronade, Colomb, ajourné, attristé,
0 Carisropur Coromn.
méprisé, éconduit, soutenu par la seule faveur d'Isabelle et par la conquête de Diego de Deza à sa théorie, suivit misérablement la cour et l’arinée de campement en campement et de ville en ville, épiant en vain une heure d'attention que le tumulte des armes l’emj êchait d'obtenir, La reine cependant, aussi fidèle à la faveur secrète qu’elle lui portait que la fortune lui était adverse, continuait à bien espérer de ce génie méconnu et à le protéger. Elle faisait réserver à Colomb une maison ou une tente dans toutes les haltes de la cour. Son trésorier était chargé d'entretenir le savant étranger, non en hôte importun qui mendie des secours, mais en hôte distingué qui honore le royaume et que les souverains veulent retenir à leur service,
Ainsi s'écoulèrent plusieurs années, pendant lesquelles le roi de Portugal, ie roi d'Angleterre et le roi de France, ayant entendu parler par ieurs ambassadeurs de cet homme étrange qui promet. tait un nouveau monde aux rois, firent tenter Colomb pur des
propositions d'entrer à leur service. La tendre reconnaissance .
qu'il avait vouée à Isabelle et l’amour qu’il portait à doña Béa. trix Enriquez de Cordoue, déjà mère de son second fils Fernando, lui firent écarter ces offres et le retinrent à la suite de la cour, Il réservait à la jeune reine un empire en retour de sa bonté pour lui. Il assista au riége et à la conquête de Grenade ; il vit Boabdil rendre à Ferdinand et à Isabelle les clefs de cette capitale, les palais des Abencérages et la mosquée de l'Alhambra. Ils fit partie du cortége des souverains espagno), à leur entrée triomphale dans ce dernier asile de l’islamisme, Ils yait au delà de ces remparts et de ces vallées de Grenade d'autres entrées triomphales dans de plus vastes possessions. Tout lui semblait petit, comparé à ses pensées.
La paix qui suivit cette conquête, en 1492, motiva une seconde réunion d’examinateurs de ses plans à Séville : ils devaient donner leur avis À la couronne. Cet avis, combattu en vain, comme à Salamanc -, par Diego de Deza, fut de rejeter les offres de l’aventurier génois, sinon comme impies, au moins comme chimériques et compromettantes pour la dignité de la cour d’Espagne, qui ne pouvait autoriser une entreprise sur d'aussi puérils fondements. Ferdinand, influencé néanmoins par Isa-
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Curisropae CoLoms.
belle, adoucit la dureté de cette résolution du conseil en la communiquant à Colomb : il lui fi espérer qu'aussitôt après la tranquille poss ssion de l'Espagne par l'expulsion achevée des Maures, la cour favoriserait de ses subsides et de sa marine
l'expédition de découverte et de conquête dont il l’entretenait depuis tant d'années,
En attendant sans trop d’illusion l'accomplissement toujours ajourné des promesses du roi et des désirs plus sincères d’Isabelle, Colomb tenta deux grands seigneurs espagnols, le duc Medina-Sidonia et le duc de Medina-Celi, pour qu'ils fissent à leurs frais cette entreprise. L'un et l’autre possédaient des ports et des navires sur la côte d'Espagne. Ils sourirent d'abord à ces perspectives de gloire et de possessions maritimes pour leur maison, puis ils les abandounèrent par incrédulité ou par indifférence. L’envie s’acharnait sur Colomb, même avant qu'il l’eût méritée par un succès ; elle le persécutait, comme par anticipation et par instinct, jusque dans ses espérances ; elle lui disputait ce qu’elle appelait ses chiméres. Il renonça de nouveau avec larmes à ses tentatives, La froideur des ministres à l’écouter, l’obstination des moines à repousser ses idées comme une impiété de la science, les vaines promesses et les ékernels ajournements de la cour le jetèrent, après six années d'angoisses, dans un tel découragement qu’il renonça définitivement à toute sollicitation nouvelle auprès des souverains de l'Espagne et qu'il résolut d’aller offrir son empire au roi de France, dont il avait reçu quelques provocations.
Ruiné de fortune, abattu d'espérance, épuisé d'attente, et le cœur brisé par la nécessité de s’arracher à l'amour qui l’attachait à doûa Béatrix, il partit de nouveau de Cordoue à pied, sinon avec les perspectives de l'avenir, du moins pour aller retrouver son fidèle ami Juan Perès, au monastère de la Rabida, Il se proposait d'y reprendre son fils Diego qu'il y avait laissé, de le ramener à Cordoue et de le confier, avant son départ pour la France, à doûa Beatrix, mère de son fils naturel Fernando, Les
deux frères, élevés ainsi par les soins et dans l'amour de la même 35
femme, contracteraient l’un pour l’autre cette tendresse frater. pelle, seul héritage qu'il eût à leur laisser.
22 Carisropue Cocos.
Des larmes coulèrent des yeux du prieur Juan Perès, lorsqu'il vit son ami à pied, vêtu plus misérablement encore que la première fois, frapper à la porte du monastère, attestant assez par le dénûiment de ses habits et par la tristesse de son visage l'incrédulité des hommes et la ruine de ses espérances. Maisla Providence avait caché de nouveau le ressort de la fortune de Colomb dans le cœur de l'amitié. La foi du pauvre moine dans la vérité et dans l'avenir des découvertes de son protégé, au eu de l’abattre, l’indigna et le roidit charitablement contre ses disgrâces. Il embrassa son hôte, gémit et pleura avec lui; mais, 10 rappelant bientôt toute son énergie et toute son autorité, il envoya chercher au palais le médecin Fernandez, l’ancien confident des mystères de Colomb, Alonzo Pinzon, riche navigateur de ce port, et Sébastien Rodriguez, pilote consommé de Lépi. Les idées de Colomb, déroulées de nouveau devant ce petit conseil 15 d'amis, fanatisèrent de plus en plus l'auditoire, On le supplia de rester, tenter encore la fortune, de conserver à l'Espagne, quoique incrédule et ingrate, la gloire d’une entreprise unique dans l’histoire. Pinzon promit de concourir de ses richesses et de ses vaisseaux à l'armement de la flottille immortelle, aussitôt 20 que le gouvernement aurait consenti à l'autoriser, Juan Perès écrivit, non plus au confesseur de la reine, mais à la reine ellemême, intéressant sa conscience autant que sa gloire à une entreprise qui amènerait des nations entières de l’idolâtrie à la foi. Il fit parler la terre et le ciel, il trouva la persuasion et la 25 chaleur dans la passion de la grandeur de sa patrie et dans l'amitié. Colomb, découragé, se refusant à porter cette lettre à une cour dont il avait tant éprouvé les lenteurs et les inattentions, le pilote Rodriguez se chargea de la porter lui-même à Grenade, où la cour résidait alors. Il partit, accompagné des 30 vœux et des prières du couvent et des amis de Colomb à Palos.
Le quatorzième jour après son départ, on le vit revenir triomphant au monastère. La reine avait lu la lettre de Juan Pers ; elle avait retrouvé à cette lecture toutes ses préventions favorables pour le Génois, Elle mandait à l'instant le vénérable 35 prieur à la cour, et elle faisait dire à Colomb d’attendre au couvent de la Rabida le retour du moine et la résolution du conseil, Juan Perès, ivre du bonheur de son ami, fit seller sa mule
ans 1eu disais, 10 enlent e ce Les iseil 15 plia gne, que »s et sitôt 20
ne à des 30 Lomrès ; vor'able 35 couseil.
mule
Curisrorme Cocos. 23
sans perdre une heure et se mit en route la nuit même, seul, à travers les pays infestés par les Maures. Il sentait que le ciel protégeait en lui le grand dessein qu’il avait en dépôt dans son ami. Ïl arriva : les portes du palais s’ouvrirent à son nom. Il vit la reine ; il ralluma en elle, par l’ardeur de sa propre convic- 6 tion, la foi et le zèle qu'elle avait conçus d'elle-même pour ce grand œuvre. La marquise de Maya, favorite d'Isabelle, se passionna par enthousiasme et par piété pour le protégé du saint religieux. Ces deux cœurs de femmes, allumés par l’éloquence d'un moine pour les projets d’un aventurier, triomphèrent des 10 résistances de la cour, Isabelle envoya à Colomb une somme d'argent prise sur son trésor secret pour qu’il achetât une mule
et des vêtements et qu'il se rendit immédiatement à la cour. Juan Perès, restant auprès d’elle pour soutenir son ami de 8es démarches et de son crédit, fit passer ces heureuses nouvelles et 15 ce secours d'argent à la Rabida par un messager, qui remit la lettre et la somme au médecin Fernandez de Palos pour être transmise à Colomb.
Colomb, ayant acheté une mule et pris un serviteur, arriva à Grenade, et fut admis à débattre ses plans et ses conditions avec 20 les ministres de Ferdinand.
“On voyait alors, écrit un témoin oculaire, un homme obscur et inconnu suivre la cour, confondu par les conseillers des deux couronnes dans la foule des solliciteurs importuns, repaissant son imagination, dans le coin des antichambres, du pompeux projet 25 de découvrir un monde, (Grave, mélancolique et abattu au milieu de l’allégresse publique, il semblait voir avec indifférence l'achèvement de cette conquête de Grenade, qui remplissait d'orgueil un peuple et deux cours : cet homme était Christophe Colomb.” 30
Les obstacles cette fois vinrent de Colomb, Sûr du continent qu’il offrait à l'Espagne, il voulait, par respect pour la grandeur même du présent qu’il allait faire au mondeo et à ses souverains, stipuler, pour lui et pour ses descendants, des conditions dignes, non de lui-même, mais de son œuvre. En manquant d’un 36 légitime orgueil, il aurait ru manquer de foi en Dieu et de dignité on sa mission, Pauvre, seul et éconduit, il traitait en
24 Carisropne CoLoms.
souverain des possessions qu’il ne voyait encore que dans ses pensées.
‘Un mendiant, disait Fernandex de l'alavera, chef du conseil, fait les conditions d’un roi aux rois,”
T1 exigeait le titre et les priviléges d'amiral, la puissance etles 6 honneurs de vice-roi de toutes les terres qu’il adjoindrait par ses découvertes à l'Espagne, la dime à perpétuité, pour lui et pour ses descendants, de tous les revenus de ces possessions,
‘ Singulières exigences d’un aventurier, s'écriaient ses adversaires dans le conseil, qui lui attribueraient préalablement le com- 10 mandement d'une flotte et la possession d’une vice-royauté sans limites, s’il réussit dans son entreprise, et qui ne l’engagent en rien s’il ne réussit pas, puisque sa misère actuelle n’a rien à perdre !”
On s’étonna d’abord de ces exigences, on finit par s’en indig- 15 ner ; on lui offrit des conditions moins onéreuses à la couronne. Du fond de son indigence et de son néant, il refusatout, Lassé, mais non vaincu par dix-huit ans d'épreuves, depuis le jour où il portait en lui sa pensée et où il l’offrait en vain aux puissances de la terre, il aurait rougi de rien rabattre du prix du don que 20 Dieu lui avait fait. Il se retira respectueusement des conférences avec les commissaires de Ferdinand, et, remontant seul et | À nu sur sa mule, présent de la reine, il reprit le chemin de Cor- 4 doue, pour se rendre de là en France, k
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Isabelle, en apprenant le départ de son protégé, eut commele 25 pressentiment des grandes choses qui s’éloignaient pour jamais d'elle avec cet homme prédestiné. Elle s’indigna contre ses commissaires qui marchandaient avec Dieu, s’écria-t-elle, le prix d'un empire, et surtout le prix de millions d’âmes laissées par leur faute à l’idolâtrie. La marquise de Maya et le contrôleur 30 des finances d'Isabelle, Quintanilla, partagèrent et animèrent ‘ encore «es remords. Le roi, plus froid et plus calculateur, 1 hésitait ; la dépense de l’entreprise dans un moment de pénurie du trésor le retenait,
“Eh bien, s’écria danc un transport de généreux enthousiasme Isabelle, je me charge seule de l’entreprise pour ma couronne
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Curisropnx CoLows.
personnelle de Castille ! Je mettrai mes bijoux et mes diamants en gage pour subvenir aux frais de l'armement ! ”
Cet élan de cœur d’une femme triompha de l’économie du roi, et, par un calcul plus sublime, acquit d’incaloulables trésors de richesses et de provinces à deux monarchies. Le désintéressement inspiré par l’enthousiasme est la véritable économie des grandes âmes et la véritable sagesse des grands politiques.
On courut sur les pas du fugitif : le messager que la reine lui envoya pour le rappeler le rencontra à quelques lieues de Grenade, sur le pont de Pinos, défilé fameux entre des rochers où les Maures et les chrétiens avaient souvent confondu leur sang dans les eaux du torrent qui séparait les deux races. Colomb, attendri, revint se jeter aux pieds d'Isabelle, Elle obtint, par ses larmes, du roi Ferdinand la ratification des conditions exigées par Colomb.\ En servant la cause abandonnée de ce grand homme, elle croyait servir la cause de Dieu lui-même, ignoré de cette partie du genre humain qu’il allait conquérir à la foi. Elle voyait le royaume céleste dans les acquisitions que son favori allait faire à son empire. Ferdinand y voyait son royaume terrestre. Soldat de la chrétienté en Espagne et vainqueur des Maures, tout ce qu'il ajoutait de fidèles à la foi de Rome était ajouté au nombre de ses sujets par le pape ; les millions d'hommes qu’il allait rallier au christianisme par les découvertes de cet aventurier lui étaient donnés d'avance en pleine possession par les bulles de la cour de Rome. Tout ce qui n’était pas chrétien, à ses yeux, était esclave de droit ; toute partie de l’humanité qui n’était pas marquée du sceau du Christ n'était pas marquée du sceau de l’homme, Rome les donnait ou les troquait au nom de sa souveraineté spirituelle sur la terre et dans le ciel. Ferdinand était assez crédule et en même temps assez politique pour les accepter.
Le traité entre Ferdinand, Isabelle et ce pauvre aventurier génois, arrivé à pied quelques années auparavant dans leur capitale et n'ayant d’asile que l'hospitalité aux portes d’un mouastère, fut signé dans la plaine de Grenade le 17 avril 1492. Isabelle prit à elle seule, au compte de son royaume de Castille, tous es frais de l’expédition. Il était juste que celle qui avait cru la première risquât davantage dans l’entreprise ; il était juste aussi que la gloire et la reconnaissance du succès s’attachassent
26 Ourisropue Cocos.
avant tout autre nom à son nom. On assigna à Colomb le petit port de Palos, en Andalousie, pour centre d'organisation de l'expédition et pour point de départ de son escadre, La pensée conçue au monastère de la Rabida, voisin de Palos, par Juan Perès et par ses amis dans leur première rencontre avec Colomb, revenait d'où elle était partie. Le prieur de ce monastère allait présider aux préparatifs et voir, de son ermitage, la première voile de son ami se déployer vers ce monde inconnu qu'ils avaient vu ensemble du regard du génie et de la foi,
Des obstacles nombreux, imprévus, en apparence insurmontables, s'opposèrent de nouveau aux faveurs d'Isabelle et À l'accomplissement des promesses de Ferdinand. L'argent manq'ia dans le trésor royal; les vaisseaux employés à des expéditions plus urgentes s'éloignaient des ports d'Espagne ; les marins refusérent tout engagement pour une traversée si longue et si mystérieuse, ou ils désertèrent à mesure qu'on les recrutait. Les villes du littoral, contraintes par ordre de la cour à fournir les bâtiments, hésitèrent à obéir et désarmèrent les navires con-
damnés, dans l'opinion générale, à une perte certaine. L’'incrédulité, la terreur, l’envie, la dérision, l’avarice, la révolte même, brisèrent cent fois dans les mains de Colomb et des agents de la cour eux-mêmes les moyéns matériels d'exécution que la faveur d'Isabelle avait mis à sa disposition, 11 semblait qu'un fatal génie, obstiné à lutter contre le génie de l'unité de la terre, voulût séparer à jamais ces deux mondes que la pensée d'un seul
homme voulait unir,
Colomb présidait à tout du fond du monastère de la Rabida, où son ami, le prieur Juan Perès, lui avait donné de nouveau l’hospitalité, Sans l'intervention et l'influence de ce pauvre religieux, l'expédition ordonnée échouait définitivement encore. Tous les ordres de la cour étaient impuissants ou désobéis, Le moine eut recours à ses amis de Palos ; ils se fièrent à sa foi, à ses prières, à ses conseils. Trois frères, riches navigateurs de Palos, les Pinzon, se sentirent enfin pénétrés de la conviction et de l'espérance qui inspiraient l'ami de Colomb, Is crurent entendre la voix de Dieu dans celle de ce vieillard solitaire, Ils g’associvrent spontanément à l'entreprise, ils fournirent l'argent,
Ourisrornr CocLown. 9?
ils équipèrent trois navires appelés alors caravelles, ils engagèrent des matelots des petits ports de Palos et de Moguer, et, pour donner à la fois l'impulsion et l'exemple 4 la confiance de leurs marins, deux des trois frères, Martin-Alonzo Pinzon et Vincent- Yanès Pinzon, résolurent de s’embarquer et de prendre euxmêmes des commar dements sur leurs vaisseaux, Grâce à cette généreuse assistance des Pinzon, trois vaisseaux, ou plutôt trois barques, la Santa-Maria, la Pinta et la Niña, furent en état de prendre la mer le vendredi 3 août 1492,
Au lever du jour, Colomb, accompagné jusqu'au rivage par le prieur et par les religieux du couvent de la Rabida, qui bénirent la mer et ses voiles, embrassa son fils laissé aux soins de Juan Perès et monta sur le plus grand de ses bâtiments, la Santu- Maria. Il y arbora son pavillon d’amiral d’un océan ignoré et de vice-roi de terres inconnues. Le peuple des deux ports et de la côte se pressait en foule innombrable sur le rivage pour assister à ce départ, que les préjugés populaires croyaient sans retour, C'était un cortége de deuil plus qu’un salut d’heureuse traversée ; il y avait plus de tristesse que d'espérance, plus de larmes que d’acclamations. Les mères, les femimes, les sœurs des matelots maudissai.6 à voix basse ce funeste étranger qui avait séduit par ses paroles enchantées l'esprit de la reine et qui prenait tant de vies d'hommes sous la responsabilité d’un de ses rêves, Colomb, comme tous les hommes qui entraînent un peuple au delà de ses préjugés, suivi à regret, entrait dans l'inconnu au bruit des malédictions et des murmures. C’est la loi des choses humaines. Tout ce qui dépasse l'humanité, même pour lui conquérir une idée, une vérité ou un monde, la fait murmurer, L'homme est comme l'Océan, il a une tendance au mouvement et un poids naturel vers l’immobilité, De ces deux tendances contraires naît l'équilibre de sa nature : malheur à qui
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L'aspect de cette flotille, à peine comparable à une expédition de pêche ou de trafic sur la côte, était bien propre à contraster, dans les yeux et dans l'âme du peuple, avec la grandeur et les 35
28 Ourisrorpnxe CocLomm
périls qu’elle allait si témérairement affronter. Des trois barques de Colomb, une seule était pontée, celle qu'il montait. C'était un étroit et frêle navire de commerce, déja vieux et fatigué des flots. Les deux autres étaient sans pont : une lame aurait suffi pour les engloutir. Mais la poupe et la proue de ces barques, irès-élevées au-dessus des vagues, comme les galères antiques, avaient deux demi-ponts dont le vide donnait asile aux matelots dans les gros temps et empêchaient que le poids d'une vague embarquée ne fit sombrer la caravelle, Ces barques étaient montées de deux mat:, i’ün au milieu, l’autre en arrière du bâti. met, Le premier de ces mâts portait une seule grande voile carrée ; à second, une voile latine triangulaire. De longues rames, rarement et difficilement employées, s'adaptaient, dans le calme, aux bordages bas du milieu de la caravelle, et pouvaient, au besoin, imprimer une lente impulsion au bâtiment. C’est sur ces trois barques d’inégale grandeur que Colomb disposa les cent vingt hommes qui composaient en tout ses équipages. Lui seul y montait avec un visage serein, avec un regard assuré, avec uncœur'ferme, Ses conjectures avaient pris depuis dix-huit "ns, dans son esprit, le corps d’une certitude. Bien qu'il eût dépassé ce jour-là plus de la moitié de sa vie et qu’il eatrât dans sa cinquante-septième année, il regardait comme rien les années qui étaient derrière lui ; toute sa vie, à ses yeux, était en avant ; il se sentait la jeunesse de l’espérance et l’avenir de l’immortalité, Comme pour prendre possession de ces mondes vers lesquels il orientait ses voiles, il écrivit et il publia, en montant sur son navire, un récit solennel de toutes les phas ss que son esprit et sa fortune avaient parcourues jusque-là pour concevoir et pour exécuter son dessein ; il y joignit l’énumération de tous les titres, de tous les honneurs, de tous les commandements dont il venait d’être investi par ses souverains sur ses futures possessions, et il invoqua le Christ et les hommes en protection de sa foi et en témoignage de sa constance.
‘6 Et c'est pour cela, dit-il en finissant cette proclamation au vieux et au nouveau monde, que je me condamne à ne plus dormir pendant cette navigation et jusqu’à l'accomplissement de ces choses |”
Une brise heureuse qui souflait d'Europe le poussa doucement
vers les iles Canaries, dernière halte des navig..tours sur l'Océan,