XX VIII
Il aurait voulu leur dérober également un phénomène qui déconcertait sa propre science à deux cents lieues de Ténérifle : c'était la variation de l’aiguille aimantée de la boussole, dernier et, selon lui, infaillible guide, qui chancelait lui-même aux limites d’un hémisphère infréquenté. Il porta seul en lui-même, pendant quelques jours, ce doute terrible. Mais ses pilotes, attentifs comme lui à l’habitacle, s'aperçurent bientôt de ces variations. Saisis du même étonnement, mais moins raffermis que leur chef dans l’inébranlablo résolution de braver même la nature, ils crurent que les éléments eux-mêmes se troublaient ou
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Mado iadhgo tent re
Curisropne CoLom.
changeaient de loi au bord de l’espace infini. Le vertige qu'ils supposaient dans la nature passa dans leur âme. Ils se communiquèrent en pâlissant leur doute et abandonnèrent les navires au hasard des flots et des vents, seuls guides qui leur restassent désormais. Leur découragement consterna tous les matelots. Colomb, qui cherchait en vain à s'expliquer à luimême un mystère dont la science d'aujourd'hui recherche encore la raison, eut recours à cette puissante imagination, boussole intime dont le ciel l'avait doué, Il inventa une explication fausse, mais spécieuse pour des esprits sans culture, des variations de l'aiguille aimantée. Il l’attribua à des astres nouveaux circulant autour du pôle, dont l’aiguille attirée suivait les mouvements alternatifs dans le firmament. Cette explication, conforme aux principes astrologiques du temps, satisfit les pilotes, et leur crédulité rendit la foi aux matelots, : La vue d’un héron et d’un oisear du tropique, qui vinrent le lendemain voler autour des mâts de la fictille, opéra sur leurs sens ce que l’explication de l’amiral avait opéré sur leur pensée, (Ces deux habitants de la terre ne pouvaient vivre sur un océan sans arbres, sans herbes et sans eaux, Ils leur apparurent comme deux témoins qui venaient certifier, avant le témoignage oculaire, les méditations de Colomb. Ils voguèrent avec plus d'assurance sur la foi d'un oiseau. La température suave, égale et sereine de cette partie de l'Océan, la hmpidité du ciel, la transparence des lames, les jeux des dauphins autour de la proue, la tiédeur de l'air, les parfums que les vagues apportent de loin et qu’elles semblent transpirer en écumant, les lueurs plus vives des constellations et des étoiles dans la nuit, tout semblait, dans ces latitudes, pénétrer les sens de sérénité comme les âmes de conviction. Or respirait les présages du monde encore invisible, On se souvenait es jours resplendissants, des astres amis, des ténèbres encore lumineuses des printemps de l’Andalousie, “Il n'y manquait, écrit Colomb, que le rossignol.”
La mer aussi commençait à rouler ses présages. Des plantes inconnues flottaient fréquemment sur les lames, Les unes, disent les historiens de cette première traversée, étaient des plantes inarines qui ne croissent que sur les bas-fonds voisins des
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rivages ; les autres, des plantes saxillaires que les vagues n’enlèvent qu'aux rochers ; les autres, des plantes fluviales ; quelquesunes, fraîchement détachées des racines, conservaient la verdure de leur sève ; l'une d’elles portait un crabe vivant, navigateur embarqué sur une toufle d'herbe. Ces plantes et ces êtres vivants ne pouvaient pas avoir passé beaucoup de jours sur l’eau sans se faner et sans mourir, Un oiseau de l'espèce de ceux qui ne s’abattent pas sur les vagues et qui ne dorment jamais sur l’eau, traversa le ciel. D'où venait-il ? où allait-il ? le lieu de son sommeil pouvait-il être éloigné? Plus loin, l'Océan changeait de température et de couleur, indices de fonds variés ; ailleurs, il ressemblait à d'immenses prairies marines dont les vagues herbues étaient fauchées par la proue et ralentissaient le sillage ; le soir et le matin, des brumes lointaines, telles que celles qui s’attachent aux grandes cimes du globe, affectaient à l'horizon les formes de plages et de montagnes. Le cri de ‘‘terre ” était sur le bord de toutes les lèvres. Colomb ne voulait ni trop confirmer ni trop éteindre des espérances qui servaient ses desseins en ranimant ses compagnons. Mais il ne se croyait encore qu’à trois cents lieues de Ténériffe, et, dans ses conjectures, il ne trouverait la terre qu’il cherchait qu’à sept ou huit cents lieues plus loin.
Cependant il renfermait en lui seul ses conjectures, sans amis
parmi ses compagnons dont le cœur fût assez ferme pour égaler
sa constance et assez sûr pour contenir ses secrètes appréhensions, Il n'avait, dans ce‘te longue traversée, d'entretien qu'avec ses propres pensées avec les astres et avec Dieu dont il se sentait le confident, Presque sans sommeil, comme il l'avait dit dans sa proclamation d'adieu au vieux monte, il passait les jours, dans sa chambre de poupe, à noter en caractères intelligibles pour lui seul les degrés, les latitudes, les espaces qu'il croyait avoir franchis ; il passait les nuits sur le pont, auprès de ses piiotes, à étudier les astres et à surveiller la mer, Presque toujours seul comme Moïse conduisant le peuple de Dieu dans son désert, imprimznt à ses compagnons par sa gravité penaive, tantôt un respect, tantôt une défiance, tantôt une terreur qui les éloisnaiont de lui : isolement ou distance qu'on remarque pres-