‹ Christophe Colomb [microforme]Chapitre 8 sur 96 · EM · texte numérisé non relu

EM

Cunrisrornre Coroms.

que toujours autour des hommes supérieurs d'idées et de résolution à leurs semblables, soit que ces génies inspirés aient besoin de plus de solitude et de recueillement pour s’entretenir avec eux-mêmes, soit que les hommes inférieurs qu’ils intimident n'aiment pas à les approcher de peur de se mesurer avec ces

hautes natures et de sentir leur petitesse devant ces grandeurs morales de la création.

La terre si souvent indiquée ne se montrait néanmoins que dans les mirages des matelots ; chaque matin dissipait devant les proues des navires les horizons fantastiques que la brume du soir leur avait fait prendre pour des côtes, Ils allaient ploneant toujours comme dans un abîme sans bord et sans fond. La régularité et la constance même du vent d’est qui les secondait, sans qu'ils eussent à orienter une seule fois leurs voiles depuis tant de jours, étaient pour eux une cause de trouble d'esprit. Ils commençaient à se figurer que ce vent régnait éternellement le même dans’ cette région du grand Océan, ceinture du globe, et qu'après les avoir fait descendre avec tant de facilité vers l’ouest, il serait un insurmontable obstacle à leur retour, Comment remonteraient-ils jamais ce courant de vents contraires autrement qu’en louvoyant dans ces espaces ? Et, s’il leur fallait louvoyer pendant des bordées sans fin pour retrouver les côtes du vieux monde, comment leurs provisions d'eau et de vivres, déjà à demi consommées, suffiraient-elles aux longs mois de leur navigation en arrière ? Qui les sauverait de l’horrible perspective de mourir de soif et de faim dans leur longue lutte avec ces vents qui les repoussaient de leurs ports? Beaucoup commençaient à calculer le nombre de jours, de rations inégales à ces jours, à murmurer contre une obstination toujours trompée dans leur chef, et à se reprocher à voix basse une persévérance de

dévouement qui sacrifiait les vies de cent vingt hommes à la dé. mence d'un seul,

Mais chaque fois que le murmure allait grossir jusqu’à la sédition, la Providence semblait leur envoyer des présages plus convaincants et plus inattendus pour les changer en espérances, Ainsi, le 20 septembre, ces vents favorables, mais alarmants par loux fixité, varièrent et passèrent au sud-ouest. Les matelots

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saluèrent ce changement, bien que contraire à leur route, comme un signe de vie et de mobilité dans les éiéments, qui leur faisait reconnaître une palpitation de l'air sur leurs voiles. Le soir, de petits oiseaux des races les plus frêles, faisant leur nid dans les arbustes et dans les vergers domestiques, voltigèrent en gazouillant autour des mâts. Leurs ailes fragiles et leurs gazouillements joyeux n’indiquaient en eux aucun symptôme de lassitude ou d’effroi comme dans les volées d'oiseaux qui auraient été emportés malgré eux bien loin sur la mer par un coup de vent. Leurs chants, semblables à ceux que les matelots entendaient autour de leurs charmilles, dans les myrtes et dans les bois d'oranges de l’Andalousie, leur rappelaient la patrie et les invitaient à de prochains rivages. Ils reconnurent des passereaux qui habitent toujours les toits des hommes, Les herbes plus épaisses et plus vertes sur la surface des vagues imitaient des prairies et des champs avant la maturité des gerbes. La végétation cachée sous l’eau apparaissait avant la terre. Elle ravissait les yeux des marins lassés de l’éternel azur des flots. Mais elles devinrent bientôt si touffues qu'ils craignirent d’y entraver leur gouvernail et leur quille et d’être retenus captifs dans ces joncs de l'Océan, comme les navires de la mer du Nord dans les glaces, Ainsi chaque joie se changeait bien vite en larmes : tant l’inconnu a de terreur pour le cœur de l’homme! Colomb, comme un guide cherchant sa route à travers ces mystères de l'Océan, était obligé de paraître comprendre ce qui l’étonnait lui-même et d'inventer une explication pour chaque étonnement de ses matelots.

Les calmes de la ligne les jetèrent dans la consternation. Si tout jusqu'au vent, mourait dans ces parages, qui rendrait le soufle à leurs voiles et le mouvement à leurs vaisseaux? La mer tout à coup se gonfla sans vent : ils crurent à des convulsions souterraines à son lit, Une immense baleine se montra endormie sur le dos des vagues : ils imaginèrent des monstres dévorant les nefs. L'ondulation des vagues les emportait sur des courants qu'ils ne pouvaient surmonter faute de vent : ils se figurèrent qu’ils approchaient dos cataractes de la mer, et qu’ils aliaient être entraînés dans les abîmes et dans les réservoirs où le

re eannenenm

Cnrisrorxx CoLoms,

déluge avait étanché ses mondes d’eau, Ils se groupaient,sombres et irrités, au pied des mâts ; ils se'communiquaient à plus haute voix leurs murmures ; ils parlaient de forcer les pilotes à virer de bord, de jeter l'amiral à la mer, comme un insensé qui ne laissait de choix à ses compagnons qu'entre le suicide ou le meurtre. Colomb, à qui les regards et les murmures révélaient ces complots, les bravait par son attitude ou-les déconcertait par sa confiance,

La nature vint à son secours en faisant souffler de nouveau les vents rafraichissants de l’est et en aplanissant la mer sous ses proues. Avant la fin du jour, Alonzo Pinzon, qui commandait la Pinta, et qui naviguait assez près de l'amiral pour qu'il pût s’entretenir avec lui bord à bord, jeta le premier cri de Terre ! du haut de sa poupe. Tous les équipages, répétant ce cri de salut, de vie et de triomphe, se jetèrent à genoux sur les ponts et entonnérent l'hymne de Gloire à Dieu dans le ciel et sur la terre ! Ce chant religieux, premier hymne monté au Créateur du sein de ce jeune océan, roula lentement sur les vagues, Quand il eut cessé, tout le monde monta aux mâts, aux hunes, aux cordages les plus éléves des navires, pour prendre possession par ses propres yeux du rivage eutrevu par Pinzon, au sud-ouest. Colomb seul doutait, mais il aimait trop à croire pour contredire seul le délire de ses équipages. Bien qu’il ne cherchât sa terre à lui qu'à l'ouest, il laissa gouverner au sud pendant toute la nuit, aimant mieux perdre un peu de sa route pour complaire 4 ses compagnons que de perdre la popularité passagère due à leur illusion, Le lever du solcil ne la dissipa que trop vite. La terre imaginaire de Pinzon s'était évanouie avec la brume de la nuit, L'amiral reprit la route de ses pensées vers l’ouest,

L'Océan avait de nouveau aplani sa surface : le soleil sans nuage et sans limite s'y révorbérait comme dans uu second ciel, Les lames caressantes couronnaient la proue de légères écumes ; les dauphins, plus nombreux, bondissaient dans le sillage ; toute la mer semblait habitée ; les poissons volaient, s'élançaient et retombaient sur les ponts des navires Tout semblait se concerter avec Colomb dans la nature pour entraîner par un espoir reuaissant ecs matelots qui oubliaient les jours, Le Ler ootubre,

36 Carisrorne CocLous,

ils s'imaginèrent n'avoir fait que six cents lieues hors des parages fréquentés des navigateurs : le livre d'estime secret de l’amiral en acousait plus de huit cents. Cependant tous les signes du voisinage des terres se multipliaient autour d'eux, mais point de terre à l'horizon. La terreur rentra dans leur âme, Colomb ” lui-même, sous son calme apparent, se troubla de quelque doute f il craignit d’avoir passé sans les voir à travers les îles d’un archipel, de laisser derrière lui l'extrémité de l'Asie qu'il cherchait, et de s’égarer maintenant dans quelque troisième océan.

La plus légère de ses barques, la Niña, qui naviguait en avantgarde, le 7 octobre, hissa enfin son pavillon de découverte et tira uu coup de canon de joie pour annoncer une côte aux deux autres vaisseaux, En s'approchant, ils reconnurent que {a Niña avait été déçue par un nuage. Le vent, en l’emportant dans les airs, emporta leur courte joie. Elle se changea en consternation. Riéñ ne lasse le cœur des hommes autant que ces alternatives de fausses joies et de déceptions amères, Ce sont les sarcasmes de la fortune. Les reproches recommencèrent à éclater sur tous les visages rontre l’amiral, Ce n’était plus seulement leurs fatigues et leurs divisions que les équipages imputaient à leur guide, c'était leur vie sacrifiée sans espoir, Le pain et l’eau allaient manquer.

Colomb, déconcerté par l’immensité de cet espace dont il avait cru enfin toucher les bornes, abandonna sa route idéale tracée sur sa carte et suivit deux jours et deux nuits le vol des oiseaux, pilotes célestes que la Providence semblait lui envoyer au moment où la science humaine défaillait en lui L'instinct de ces oiseaux, se disait-il, ne les dirigerait pas tous vers ce point de l'horizon s'ils n’y voyaient pas un rivage. Mais les oiseaux même semblaient, aux yeux des matelots, s'entendre avec le désert de l'Océan et avec les astres menteurs pour se jouer de leurs navires et de leurs vies. À la fin du troisième jour, les pilotes, montés sur les haubans à l’heure où le soleil dévoile en g’abaissant le plus d'horizon, le virent se plonger dans les mêmes vagues d’où il se ievait en vain depuis tant d’aurores. Ils crurent à l'infini des eaux. Le désespoir qui les abattait se changea en sourde fureur. Qu'avaient-ils à ménager maintenant uvec un chef qui avait trompé la cour, et dont les titres et l'autorité, sur. pris à la confiance de ses souverains, allaient périr avec ses

Curisrorax CoLous.

{llusions ? Ie suivre plus loin, n’était-ce pas s'associer à son crime? L’obéissance ne finissait-elle pas là où finissait le monde? Restait-il un autre espoir, s’il en restait, que de retourner les proues vers l'Europe, de lutter en louvoyant contre ces vents, complices de l'amiral, et de l'enchainer lui-même à son mât pour qu'il fût l’objet de la malédiction des mourants s’il fallait mourir, ou pour le livrer à la vengeance de l'Espagne si le ciel leur permettait jamais d’en revoir les ports ?

Ces murmures étaient devenus des clameurs. L’intrépide amiral les contint par l’impassibilité de son visage. Il invoqua contre les séditieux l’autorité, sacrée pour des sujets, des souverains dont il était investi, 11 invoqua le ciel même, juge en ce moment entre eux et lui. Il ne fléchit pas ; il offrit sa vie en gage de ses promesses ; il leur demanda seulement, avec l'accent d’un prophète qui voit ce que le vulgaire ne voit que par son âme, d’ajourner de trois jours leur incrédulité et leur résolution de retour, Il fit serment, serment téméraire, mais politique, que, si dans le eours du troisième soleil la terre n'était pas visible à l'horizon, il se rendrait à leurs instances et les ramènerait en Europe. Les signes révélateurs du voisinage d'îles ou de continents étaient si visibles aux yeux de l'amiral, qu’en mendiant ces trois jours à ses équipages révoltés il se croyait certain de les conduire au but, Il tentaic Dieu en assignant un terme à sa révélation, mais il avait à ménager des hommes. Les hommes, à regret, lui accordèrent ces trois jours, et Dieu, qui l’inspirait, re le punit pas d’avoir trop espéré de lui,

Au lever du soleil du deuxième jour, des joncs fraîchement déracinés apparurent autour des vaisseaux. Une planch travaillée avec la hache, un bâton artistement ciselé à l’aide d’un instrument tranchant, une branche d'aubépine en fleur, enfin un nid d'oiseau suspendu à une branche rompue par le vent, rempli d'œufs que la mère couvait encore au doux roulis des vagues, flottèrent successivement sut les eaux. Les matelots recueillirent à bord ces témoins écrits, parlants ou vivants, d’une terre voisine, C’étaient les voix du rivage qui confirmaient celle de Colomb, Avant de contemplir la terre des yeux du corps, on la coneluait par ces indices da vie, Les séditieux tombèrent à

Curisrorne Cocoa

genoux devant l'amiral outragé la veille, ils implorèrent le pardon de leur défiance, et entonnèrent l'hymne de reconnaissance au Dieu qui les avait associés à son triomphe.

La nuit tomba sur ces chants de l'Église qui saluaient un monde nouveau, L'amiral ordonna de carguer les voiles, de sonder devant les navires, de naviguer avec lenteur, redoutant les bas-fonds et les écueils, convaincu que les premières clartés du crépuscule découvriraient la terre sous les proues de ses vaisseaux, Nul ne dormit dans cette nuit suprême, L'impatience d'esprit avait enlevé tout besoin de sommeil aux yeux ; les pilotes et les matelots, suspendus aux mâts, aux vergues, aux haubans, rivalisaient entre eux de poste et d'attention pour lancer le premier regard sur le uoavel hémisphère, Un prix avait été promis par l'amiral À celui qui jetterait le premier cri de Terre ! si la terre en effet reconnue vérifiait sa découverte. La Providence cependant lui réservait à lui-même ce premier regard, qu’il avait acheté au prix de vingt, ans de sa vie et de tant de constance et de dangers, Y Comme il se promenait seul, à minuit, sur la dunette de son vaisseau et plongeait son regard perçant dans les ténèbres, une lueur de feu passa, s'éteignit et repassa devant ses yeux au niveau des vagues. Craignant d’être trompé par un éblouissement ou par une phosphorescence de la mer, il appela à voix basse un gentilhomme espagnol de la cour d'Isabelle, nommé Guttierez, en qui il avait plus de foi que dans ses pilotes. Il lui indiqua de la main le point de l’horizon où il avait entrevu un feu, et lui demanda #'il n'apercevait pas une lumière de ce côté. Guttierez répondit qu’il voyait en effet étinceler une lueur fugitive dans cette direction. Jolomb, pour se confirmer davantage dans sa conviction, appela Rodrigo Sanchez de Ségovie, un autre de ses confldents. Sanchez n'hésita pas plus que Guttierez à constater une clarté à l'horizon. Mais à peine ce feu se montrait-il, qu'il disparaissait pour reparaître dans une émersion alternative de l'Océan, soit que ce fût la flamme d'un foyer sur une plage basse, découverte et Cérobée tour à tour par l'horizon ondoyant des grandes lames, soit que ce fût le fanal flottant d’un canot de pôcheurs, tour à tour élevé sur la crête et englouti dans le creux des vagues, Ainsi la terre et la vie apparurent à la fois à Colomb et à ses deux confidents sous la forme du feu dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492,

a Le,

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Colomb, commandant le silence à Rodrigo et à Guttierez, renferma en lui-même sa vision dans la crainte de donner encore une fausse joie et une amère déception à ses équipages. Il per- 5 dit de vue la lueur éteinte et veilla jusqu'à deux heures du matin, priant, espérant et désespérant seul sur le pont, entre le 5 triomphe ou le retour dont le lendemain allait décider, T1 était plongé dans cette angoisse qui précède les grands enfantements de vérités, comme l’agonie précède le grand affranchissement de l'esprit par la mort, quand un coup de canon, retentissant sur l'Océan à quelques centaines de brasses devant 10 lui, éclata comme le bruit d’un monde à son oreille, et le fit tressaillir et tomber à genoux sur la dunette, C'était le cri de ) Terre ! jeté par le bronze, signal convenu avec la Pinta, qui | naviguait en tête de la flotte pour éclairer la route et sonder la é mer. À ce bruit, un cri général de Terre ! éclata de toutes les 15 dr vergues et de tous les cordages des vaisseaux. On ferla les voiles ; et l’on attendit l'aurore, Le mystère de l'Océan avait dit son premier mot au sein de la nuit, Le jour allait le révéler tout entier aux regards, Les parfums les plus suaves et les plus inconnus arrivaient par haleines jusqu'aux vaisseaux avec 20 l'ombre d’une côte, le bruit des lames sur les récifs et le vent de terre, Je feu aperçu par Colomb annonçait la présence de l'homme et le premier élément de la civilisation. Jamais nuit ne parut plus lente à dévoiler l’horizon ; car cet horizon, c'était pour les compagnons de Colomb et pour lui-même une seconde 25 création de Dieu.

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