LIVRE DEUXIÈME — CHAPITRE IX
Un rorlain juif, qui avait trouvé avanlaj;oux de recevoir le baptême, Jiiiiono de Bribiesca, déjà devenu officier payeur, voulant faire rapidement son chemin, se dévoua à ce rôle.
Dans plusieurs circonstances, ce .limono s'était essayé à braver et offenser rAuiiral. Le jour de l'eiiibaiquemont, il le suivit sur le port en l'injuriant de la manière la plus révoltante; il paraît même qu'il osa, par comble de bravade, le relancer sur son bord et l'y provoquer de ses outrageuses vociférations. On sait qu'au monirnt de s'embarquer, Colomb se recommandait plus spécialement à Dieu et à la sainte Vierge, et se disposait à sou entreprise par des actes particuliers de piété. Son cœur en cet instant surabondait d"(;ITusion chrétienne. Il se trouvait donc tout prêt au pardon, par conséquent à supporter plus aisément l'injure. Mais aujourd'hui l'outrage élait si grief, si odieux, que le vieux marin se rappela ce qu'il devait à son rang d'.Vmiral. L'impunité cette fois pouvait entraîner des conséquences désastreuses. L'offense avait lieu sous les yeux de toute l'escadre, de la foule encombrant les quais, des criminels, des bandits embarqués; ceux-ci allaient prendre sa patience pour faiblesse et poltronnerie. Au moment du départ, il importait peut-être au salut des navires et au maintien de la discipline fondée sur le respect de la force, de prouver sur-le-champ que l'âge n'avait point anéanti la vigueur de l'Amiral et qu'il ne saurait pas moins faire respecter sa personne qu'exécuter ses commandements.
lis
mm
STv*;
Âiy/l-'Mi
L'ex-juif qui s'acliarnail conlro lui ôtail rémissairc (le celle colerie de sycoplianles ([ui avail loiijours en- Iravé ses ouln'jirises. Il ajoulail sa bassesse personnelle aux indignités de ses palrons L'excès de son impudence transporta l'Amiral d'une sainte colère. On 11' raillail, enhardi ]iar sa inansuéludi' ; on le halouait comme un vieillard impuissant el débile; il ressaisit soudain les forces de sa jeunesse. Moins usé par ses soixante-deux hivers que par quarante elun ans d'incessante navii;alion, le patriarche de l'Océan, grandi majestueusement d'indignation, fit un pas vers son insulleur, et levant la main frémissante l'abattit sur sa face effrontée. Le misérable tomba comme assonnué. L'Amiral se borna simplement à châtier du pied ce vil aboyeur, qui s'enfuit au milieu des huées, cachant sous ses feinti:'s larmes le secret de sa joie ; car dès ce moment sa fortune était faite.
C'est à tort qu'on a voulu considérer le châtiment infligé à Jimeno par l'Amiral comme l'indice d'un caractère emporté; c'était tout simplement de la police de bord. Il ne céda ni à la vivacité ni à l'irritation de ramour-projU'e. Il lit ce qu'il avail à faire, suivant les niu'urs des gens de mer de son époque cl la nécessité du moment.
La prudence la mieux réfléchie n'eût pu préserver (Colomb de l'ccueil ]in''paré sous ses pasavcc uneaslurc infernale. S'il se bornait à faire cliass^'r Jimeno par ses écuyers, il semblait se défier de ses forces, accuser sa vieillesse; celte modération le luait moralement; il