LIVRE QUATRIÈME — CHAPITRE V
calme prodifrioux, quoique blessé lui-même. Il fit une coutiMiMiice lirioïque; mais un javelot le frappa dans TomI droit, pcira l'orbite oculaire: il tomba raide mort. Le tonnelier Juan Noya, atteint sur le bord de la l'iialoupe, se laissa glisser dans le (liMnc. Nageant sous l'eau, il parvint seul à s'éiliapper el revint au camp espagnol raconter ce désastre. Ce récit y jeta la consternation. Les Castillans se voyant réduits à un si petit nombre et presque lous blessés, entourés de peuplades férocement implacables, se précipitèrent sur la caravelle et voulurent fuir sans en parler à l'Adelantado dont ils savaient l'inllexibililé. Mais l'eau n'était pas assez haute; ils ne purent faire sortir du lleuve le Galicien et se trouvèrent contraints de retourner à leur poste périlleux.
Dans la soirée, la chaloupe du Galicien rentra avec les liommes qui étaient allés faire leurs adieu?c aux caravelles. Lelendemain malin, ils essayèrent au moins d'aller avec l'embarcation demander à l'Amiral de les secourir et de les emmener. La violence de la mer les empêcha de franchir l'embouchure. Pour comble d'aflliclion, le courant du fleuve apporta sous leurs yeux les cadavres de leurs infortunés compatriotes qu'avaient cruellement mutilés les sauvages. Attirés par la putréfaction si hâtive dans ce climat, déjà des corbeaux voraces, des vautours puants enfonçaient leurs serres sur ces restes défigurés, battant des ailes et poussant des cris de joie durant leur horrible festin.
Exaltés par la prise de la chaloupe, les Indiens recommencèrent leur attaque du camp espagnol.
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CHIUSTOPHE COLOMB
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L'i'paisso vrgélation qui l'enlouiait loue permettait d'approclier sans être aperçus; et ils le harcelaient à tout instant avec leurs conques, leurs tambours île bois, leurs cris l'arduclies. Ils tenaient les étranocrs incessamment en alerte pour les excéder. L'Adelanlado, alin de remédier à celte situation, établit le ]ioste sur un plateau découvert, ov'i l'on lil avec des planches, de la Icrie cl des tonneaux une sorte de redoute. Un mit au centre les provisions, les munitions de guerre. Deux fauconneaux de laiton, en bon étal, furent tournés sur les deux points les plus exposés, et quelques décharges maintinrent l'ennemi à distance respectueuse. Néanmoins les Espagnols se trouvaient pour ainsi dire bloqués dans celte retraite.
De son côté, l'Amiral éprouvait de mortelles inquii'tudes. Depuis dix jours, il attendait le retour de la chaloupe, et rien ne paraissait. Pressentant quelqm' malheur, plusieurs fois il avait envoyé le canot bien armé courir à sa recherche et tâcher de rapporter des nouvelles du camp. Mais toujours la violence du ressac, ù l'embouchure, avait empêché l'embarcation d'aller plus avant, et elle-même n'était retournée à la Capitiiiie qu'en courant gi'and pi'^ril.
Cependant on espérait encore, à cause des cinquante prisonniers gardés eu otage à liord du Saint-Jacques
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LIVHK QUATIUIÏME — CHAPITRE V
(/<' Palos, que les indigènes n'allaqiioraient pas le camp espagnol. Chaque soir on enfermait les Indiens dans l'iMiIre-pont ; l'éeoulille était cadenassée, et par surcroît de précaution des matelots couchaient sui' le couvercle. Un soir, les matelots au lieu de fermer le cadenas se contentèrent de faire leur lit sur l'écontille. Li's Indiens remarquant l'oubli, à un signal convenu, par un effort simultané de leurs épaules, soulevèrent brusquement lo couvercle, renversant les dormeurs et s'élancèrent la plupart dans les vagues.
L'inquiétude s'accrulpar celte fuite; toutefois l'exempie des prisonniers bravant les flots excita l'ardeur de quelques marins.
Le premier matelot de la Bisca'ienne, Pedro de Ledesma, du port de Séville, s'oflVil pour aller à terre si r.Vmiral le faisait conduire en canot jusqu'aux approches du ressac, où l'embarcation attendrait son retour. Grâce à ses muscles de bronze, à sa vigueur respiratoire, soutenue par l'habitude de l'onde amère, il atteignit le rivage et arriva inopinément à l'établissement espagnol. Il y fut reçu avec une joie délirante, comme un libérateur. On lui apprit le combat funeste du 0 avril, le soit du capitaine Diego Tristan, la destruction de la chaloupe et des hommes qui la montaient. 11 vit Juan Xoya, son compatriote, le seul qui eût échappé à ce désastre. Tous le chargèrent de supplier l'Amiral de les emmener, prenant Dieu à témoin que, s'il les délaissait sur cette côte maudite, ils s'embarqueraient sur le Galicien à demi pourri ets'abaudonneraient à la merci des flots plutôt que de tomber
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vivants entre les mains des sauvages qui valent (i'épnnvanlal)Ics supplices.
Pedi'o de Lodesma repartit charLjé du message verbal de FAdelanlado. A travers le biisemcnt des lames, il rejoignit le canot et fut conduit à l'Amiral, (pii, pour récompenser ce courage exemplaire, l'éleva iuronliuenl au raim d'ul'licier.
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CHniSTOPllE COLOMB
Los trois caravelles fatiguaient sur leurs amarres, riiassaient presque loulos sur leurs ancres. Il jui^eait (|ue, percées, à jour et faisant eau par toutes les coulures, elles ne pouri'aicnt soutenir un nouvel assaul (Ir la Irinpèle. Les équipages sc livraienl à iiMirs ap|)rélii'nsions sinistres. Qn-inl à lui, au paroxysme tle ses douleurs, il fut atteint d'une fièvre ardente. La mer irritée, le ciel rigoureux, persistaient dans leur iiiciémcncr. 11 n'a])ercevait qu'angoisses et assombrissemcnl |ianiii les éipiipagcs. 11 voyait aulour de lui pleurer à chaudes larmes les capitaines de mer, conqdétenK'nt démoralisés.
Au milieu de cette sombre désolation, ChristO])lie Colomb fit effort pour gagner la lumc du grand mât et voir s'il découvrirait au loin rpielque signe salutaire. Il se retourna vers les (piatre points de l'Iiorizon, appelant les vents à son secours. Mais le brisement lugubre de la houli> réjiondil seid à sa voix. Alors, cédant à l'oppression de sa tristesse, il s'aflaissa au pied de la hune, comme autrefois le propbète tombé sous le genévrier du désert, et qui, l'àme navrée, demandait au Seigneur de le ri'lirer de ce monde. Toutefois, Coloml) ne murmura point et n'exprima aucun souhait. Son accablement fut trop gi'and pour se répandre en jiaroles. Il poussa des gémissements intérieurs, et une transition insensible l'amena de la veille au sommeil sans avoir éteint sa pensée. L'affliction assiégeait son âme endormie, quand il distingua « une voix conqialissanlc », dont nous allons essayer de reproduire les paroles avec une fidélité scrupuleuse, bien que nous dési'si)('rions de rendre en français, avec son énergique
IJVRE OU|ATRIlvME — CHAPITRE Y\
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laroiiismi\ l'oxprossion fièrc <'l la |^i';iii(lriii' iialivc tlii i;i''iiir csipaiiMol.
Getto. voix lui di-;.ii( :
« 0 insensé! lenl à croiic et à servir Ion Dieu, le Dieu do Ions les honnne? ! qne lit-il de i)lus poiu' Moïse ou pour David, son serviteur? Dès ta naissatici', il prit toujours le plus grand soin de toi ; lorsqu'il te vit parvenu à l'âge lixé dans ses desseins, il lit rnerveilleuseiuent retentir Ion nom sur la terre. Les Indes, cette si riche portion de rmiivers, il li' les a doinn'es lomuie tiennes; tu les as distribuées comme il t'a plu, et en cela il t'a transféré son pouvoir. Il t'a donné les clefs des barrières de la mer Océane, fermées jus(jue-là de • liaînes si fortes ! On obéit à tes ordres dans d'immenses l'ontrées, et tu as ac([uis une renoumiéc glorieuse ])armi les chrétiens ! Une lit-il de jilus pour le peuple d'Israël lorsrpi'il le tira d'Egypte, et pour David même, qui de siiiqilc pasteur devint un roi puissant de. Judée'.' Rentre eu toi-mèiue, reconnais enlin ton erreur : la miséricorde du Seigneur est infinie ; ta vieillesse ne fera pas obstacle aux grandes choses que lu dois accomplir. Le Seigneur tient en ses mains des héritages de longues auné'es. Abraham n'avait-il pas plus de cent ans lorsqu'il engendra Isaac? et Sara elle-même étaitelle jeune? Tu réclames un secours incertain : réponds, qui t'a tant et si souvent aflligé? Est-ce Dieu ou le monde? Dieu maintient toujours les privilèges qu'il a accordés et ne fausse jamais ses promesses. Le service une fois rendu, il ne dit point i|Ui' l'on n'a pas suivi ses intentions et qu'il l'enlendait d'une aulre
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manière ; il no marlyrise pas, afin de prouver sa puis- Cj sance. Il suitrespril de la lellre. Toul ce qu'il promet, il le tient, et même au delà. N'est-ce pas son usapie'.' Voilà ce que ton Créateur a fait pour loi et ce qu'il tria pour Ions. Montn' inaiutenaul la réeonipi'nse des fatigues et des périls ([iie tu as essuyés en servant les autres. »
« .l'étais, dit Colomb, comme à demi mort en entendant tout cela ; mais je ne sus trouver aucune réponse à des paroles si vraies; je ne pus (pie pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, quel qu'il fût, termina en disant : « Ne crains pas ; prends confiance ; toutes » ces tribulations demeurent gravées sur le marbre, » et ce n'est pas sans raison. »
Ici nous nous arrêtons.
L'ailniir.ition suspend notre plume. En transcrivant ces expressions répétées par Colomb lui-môme avec sa ravissante naïveté, nous sommes saisi d'un indéfinissable respect. Dans la nuit de cette vision brille connue un reflet de l'Horeb ou du Sinaï. On croit entendre soi-même le monologue mystérieux qui justifiait la Providence aux yeux de son envoyé. Le récit de cette consolation céleste qui se passe en interrogations supérieures, en découvertes des intimes replis du cœur, est au-dessus de toute comparaison moderne. 11 nous f'aiil remonter aux cèdres du Liban, aller sous les palmiers des propbètcs, cbercber }iarmi les poésies sacrées du Jouidain pour retrouver une éloquence aussi puissante d'énergie et de niàlc grandeur. Qui jamais ouït sur la