‹ Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 31 sur 208 · LIVIIE PREMIER — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVIIE PREMIER — CHAPITRE IV

Un accueil dislini,Mié ol loUVi; d'être recommandi' à la Reine fut tout ce qu'il obtint do ce personna^ye, alors fort occupé de ses préparalil's pour la prochaine canipagne. L'ampleur môme des vues de Colomb lui lit regarder son plan comme une illusion, et peut-être un leurre tendu à ses finances. Il se délia de lui, surtout parce qu'il était étranger.

Sur ces entrefaites, un gentilhomme nommé Morales, intendant du duc de Médina-Céli, qui possédait aussi une puissante flotte, engagea son maître à tenter l'entreprise. Colomb fut prié de venir au Porl-Sainte- Marie, ville appartenant au due. Une noble hospitalité l'y attendait. Le duc de Médina-Céli, très-sympathique à sa grandeur de caractère, pris aux attaches de sa conversation, lui accorda une telle conliance, qu'il fit construire aussitôt des navires propres à un voyage de découvertes. Puis au moment de l'exécution, se ravisant et craignant qu'une telle entreprise faite en son propre nom ne portât de l'ombrage à la Reine, il songea à. solliciter son autorisation. A cet effet, il lui écrivit de Rota.

La Reine sut gré audiic Médina-Céli de sa déférence, et le pria de céder cet armement à la couronne, moyennant le remboursement des sommes déjà dépensées, et dont ou effectuerait le payement après la guerre. Tout en lui disant qu'elle ne croyait pas trop à la réussite de ce projet, elle était décidée à en faire l'essai. Isabelle invita donc le duc de Médina-Céli à lui envoyer Colomb. Dès l'arrivée de celui-ci, avec cette délicatesse de tact qui tenait du charme, elle le confia aux bons soins d'Alonzo de Quintanilla, dont la noblesse d'esprit, la

mm

"'jâtS

grandeur de vues, le zèle ralholique, méritaienl si bien l'honneur d'une telle liospilalilé. A diverses reprises, la Reine fit alors ap])eler Colomb, l'entretint de son plan, et l'assura qu'après la guerre on le satisferait. Mais quand la guerre finirait-elle? Tous les Maures d'Espagne voyaient dans Grenade leur dernier rempart. Leur défense préparée de longue main promettait d'être désespérée. Remettre l'entreprise à l'extinction de la guerre, n'était-ce pas l'ajourner indéfiniment?

Repassant dans son esprit les délais, les refus, les moqueries, les soupçons, les affronts, les voyages, les antichambres qu'il avait supportés en silence; voyant sa vie s'user ainsi péniblement et en vain pour l'accomplissement de son œuvre; craignant que l'Espagne, aveugle et sourde à ses propres intérêts, ingrate envers la constance de son dévouement, ne fût pour une telle obstination déshéritée par la Providence des grandeurs qu'il lui destinait, Colomb cessa d'insister. La poitrine soulevée d'indignation, le cœur débordant d'amertume, et secouant la poussière de ses pieds, il s'éloigna de cette Cour où sa patience avait compté tant de douleurs diverses, bien décidé à se rendre immédiatement en France, afin d'y traiter avec le Roi, auquel il venait d'adresser sa j)roposition.

A sou départ de Lisbonne, déjà prévoyant le cas où l'Espagne rejetterait ses offres, Colomb, pour économiser le temps, avait envoyé son frère, le pilote Bartliélemy, proposer en son nom l'entreprise au roi d'Angleterre. Depuis lors, il était sans nouvelle de son voyage. Mais il avait résolu de ne pousser la négocia-

I,IVRE PREMIEU — C.IIAPITRE IV

ion, qu'il n'oyait déjà entamée à Londres, qu'au refus formel du Royaume très-chrétien.

Avant (1(^ quitter rKspaçi'ni' pour toujours pcut-èln il '.oulail conduire à Cordoue, ciu-z sa femme Dofia Déalrix Eniiquez, le jeune Diego, le fils de sa première union, ivsté au monastère de ki Rahida entre les mains du digue Juan Perez de Marclicnu, qui faisait charitablement son éducation.

11 arriva donc au couvent de la Rabidu.

Une inexprimable tristesse serra le cœur du Père Gardien (juand il vit revenir frapper à la porte du monastère son ancien hôte, son ami, portant empreinte sur toute sa personne la trace des fatigues, de la patience vaincue et du dénùment durant celte absence de près de six années. Lorsqu'il sut que ce grand homme, las de lutter contre le dédain des savants et les temporisations de la Cour, allait décidément quitter l'Espagne, et doter de ses idées une aiitre nation, son patriotisme s'émut autant que son amitié. Il trembla jiour son pays; il craignit de le voir irrémissiblemcnt privé de la gloire et de la prospérité que lui acquerrait une telle entreprise. Il supplia Colomb de suspendre son départ et de se reposer quelque temps auprès de lui.

.luan Perez demandait à son ami, à son disciple en saint François; il ne pouvait être refusé D'ailleurs celte paix du cloître était salutaire à Colomb; il avait

CHRiSTOl'HE COLOMB.

^aiililiffliM

besoin do recueillir son esprit, de se délasser en Dieu les l'atijiucs du monde ; d'y rajeunir ses espérances, de s'alTermir plus profondément dans sa vocation exceptionnelle; de puiser à cette source mystérieuse de nouvelles forces contre les dédains et les luttes qui, peut-être, l'attendaient encore autre part.

Jusqu'alors le Père Gardien de la Rabida avait acccpt('' par synipalliie sjiontanée et conviction préexistante le j)rojel de Colomb. 11 l'avait jugé intuitivement et y avait cru tout seul, sans inlluencc étrangère, l'ourlant, en considérant qu'à deux reprises la Junte des cosmographes avait repoussé les idées de son hôte, sa modestie lui lit penser qu'il s'était peut-être trompé ; qu'il avait pris ses désirs pour des raisonnements, et ses raisonnements pour la vérité même; mais que la science, dégagée d'illusions et d'entraînement, démentait ses chères espérances. Alin de se lixer sur ces doutes, il voulut contrôler, par un autre avis que le sien, le système de Colomb, et envoya aussitôt chercliiT à Palos le médecin Carcia Ilernandez, mathémaliciiMi fort versé dans la cosmograi)liie. Tous trois conlérèrent sur ce plan, objet de tant de débats. L'oi)iuion de Garcia Hernandez se trouva absolument conforme ■Ile (lu docte Franciscain. Le projet [tarut fondé, et son exécution praticable.

Dès lors, pour le Gardien de la iiabida, ce n'était plus lieure de prier ou de disserter. Maintenant il fallait agir. Le père Juan Pi'rez d(''cida <iu"il éciirail directement à la Reine. Mais, pour éviter (pie sa lettre eût le sort trop commun de la cori'esjiondance livrée

tm

LIVllE PllKMIRIt

CIIAPITUi-: IV

r.iix sncrélaircs, on résolut di' la l'aire romnttro aux propres mains de Son Altesse par une personne dévouée. La missive fut confiée à l'un des notai)li's de Lé})é, le pilote Sébastien Rodritruez, qui, par son lart et une certaine habileté d'autir.handjre, avait su se inénaser des relations à la Cour.

Lrm,:

^a-^Sfci

La Cour était alors dans le camp; et le camp, à la suite d'un accident, venait de se transformer en vilh'. Dans la luiit (lu ISjuilli'l, le l'eu avait pris au iiavilioii de la Reine et, de là, gagné toutes les tentes, à lagraudf joie des Maures qui espéraient en ce sinistre. Pour prouver son iuunuable résolution de ne lever le siège ([u'après avoir soumis Grenade, la Reine ordonna de remplacer par la pierre et le bois les abris provisoires du camp. Sous la direction d'un tel arcliitecle, l'armée éleva en quelques semaines une véritable ville, en forme de Croix, assurément la plus régulière et la mieux alignée de toute l'E-spagne. Les chevaliers voulaient décorer du nom d'Isabelle celte monumcntali,' improvisation de son audace. Mais la modestie de la Heine l'empêcha d'accepter cet hommage ; et, désirant que la nouvelle cité portât le nom de son origine, cll<' l'appela ville de la Sainte-Foi ou « Santa-Fé ».

Le pilote obtint avec adresse la faveur de remettre à sa Souveraine la lettre du Gardien de la Rabida. Le Franciscain y avait épanché son zèle pour la gloire du Rédempteur, son patriotisme et son attachement à la Reine.

.\u bout de quatorze jours, le pilote reparut à la Rabida, porteur d'un message royal. Isabelle, remer-

CUHISÏOPUE COLOMB

ri;mt de ses intentions son ancien eonfesseur, l'invilail, au reçu de ces ligues, avenir la joindre, et l'autorisait, dès ce moment, à relevei' les espérances de Colomh, en attendant d'autres nouvelles. Ces paroles de la Reine comblèrent de joie la petite communauté et son hôte. Colomb courut aussitôt à .Mogiier prier un excellent homme, Juan Rodrigue/, Cabezudo, de lui prêter sa mule pour le Père Gardien de la Rabida, appelé soudainement au camp de Grenade par Son .Vitesse. Cabezudo, qui faisait très-bon voisinage avec l'abbé Martin Sanchez, ami de Colomb, lui rendit volontiers ce service. Le Père Juan Perez de Marchena partit du couvent en secret, sans lanterne, un peu avant minuit, malgré le péril de tomber dans une embuscade ou un parti de maraudeurs; il traver.sa bravement les terres ennemies, se confiant à Dieu; et, faisant diligence, arriva sans encombre à la ville de Santa-Fé.

Comment ne pas accorder ici un souvenir de gratitude à ce savant Franciscain dont le courage ne fut pas inférieur à l'humilité? Après avoir risqué jiour Colomb l'autorité de son suffrage , Juan Perez de Marchena risquait maintenant sa vie pour une entreprise devant tourner à la gloii'e du Christ et de la civilisation. Associé d'âme et de co'ur au jilan de la Découverte, ne mérite-t-il pas de l'être aussi dans notre reconnaissance, à l'hôte immortel que lui adressa la divine bonté?

Depuis le jour où, apercevant Colomb devant la porte de son couvent, il lui ouvrit cet humble asile, le Père Juan Pei'ez ne cessa de l'assister de ses conso-

Page 1