LIVRE PMEMIIÎR — CHAPITRE VI
.\ À -. i)as à la Icnv pour la niaf^nificenrc. l'iie iiidici'Dlc siiaviti' sV'panrl dans l'aii', dont la purelc diaphano, iml)ib(''0 di' liiriiii''ii', cliai-nii' le regard qu'i'llc laisse aiiiviM- an loin. Dès la pointe du jour, les moindres vapeurs se colorent d(> nuances prismatiques, où domine le rose. Quand les jeux des brises ont halavé cette gaze flottante et mis à nu le vif azur des ricux, le >>/ - soleil, s'emparanl rapidement de l'espace, semhlo, par sa splendeur souveraine, se couronner Roi du visible. Ses clartés rayonnent à toutes les liauleurs de Tliorizon, l/' et rOcéan flamboie sons la vaste projection du rayon (pi'il réverbère. D'élégantes zébrures plissent onduleusement la surface des eaux en multipliant ses réfraclions lumineuses. Lamer sereine et d'une transparence éblouissante s'inidtre de clartés et s'en laisse pénétrer niollemeul. Les nuances les plus fugitives du vert et les décroissances les plus délicates du bleu diversiliiui les vagues où surnagent, çà et là, de fraîches stries d'ulva et de varech flottant, ou bien des cryptogames pélagiques, parmi lesquelles souvent passent des mollusques bizarres, desthétis, des troupes de méduses aux reflets d'améthyste.
L'extrême limpidité de la mer permet d'entrevoir les ébats, les querelles et parfois les migrations des populations sous-marines. Des bandes folâtres ou peureuses d'exaucets, des trigles aux nageoires d'azur s'élancent hors de la surRice, s'v replongent, en ressortent volant plus loin, et bondissent jusque sur le tillac, voulant se surpasser l'un l'autre ou se dérober aux escouades de la.irsouinset de thons, qui, tout en évoluant gracicu-
CHKISTOPHE COLOMB
soment, If^s p;ufUnnt an sommot do l'ondo. L'œil sui' n lie cei'laim'si)roroii(]L'iiis, tanlùt les dorades soiii]iliieiisemenl parées d'éi'aiiies chaloyanles, tanlôt un énorme ciahe, un sijualearrin'' de sa seie, l'espadon querelleur, des lorlues égarées, on un empereur despotique. Pins souvent cscorlé de s's opiniàtri's pilotes, rôde autour du navire un requin liomiridi!. Par intervalles, la fn''p;ate aux larges ailes, les goélands, les damiers l'iiient à l'horizon, puis l'eviennent, se lialaiicanl siu' les flols, y plongent raiiidemeul et remontent avee leur pi'oie dans les airs.
Mais, à certains jours, la solitude se fait au loin dans 'Oeéan ; le silence s'iHend, et l'immohilité ])èse sur 'immensité delà plaine humide. A portée du regard et de l'ouïe, rien ne se meut, rien ne s'entend. L'aspect de ce vaste repos, l'absolu du calme, cette image la plus sensible de la grandeur, évoquent l'infini dans la pensée. Alors s'éclipsent au souvenir la beauté des continents, la superbe hauteur des montagnes, la dignité des fleuves, l'opulence de la végétation, le pittoresque des perspectives et la diversité des phénomènes terrestres. La sublimité de l'Océan fait courber de respect la curiosité de l'homme.
La nuit elle-même, en recouvrant de ses voiles cette majesté, n'efface pas son caractère; seulement à la inagnilicence de l'éclat succède la puissance de l'inlini. A peine l'ardente illumination du couchant viimt-elle à s'éteindre, que la mer s'enveloppe d'ombres, s'obscurcit et se tient silencieuse. Son sein, doucement gonflé aux brises vespérales, peu à peu .s'apaise. Elle
LIVIIE l'REMIEIl — CHAPITIIE VI
sonihlc se détendre et s'assoupir, lin calme aiigusl^î endort cl les vents et les eaux. Bientôt dans ses profondeurs l'azur du finnanient s'éclaire. Tandis qu'à sa coupole successivement s'allument les lointains soleils dont le Créateur parsema l'espace, l'horizon, jusqu'à sa mnyenne liauteur, se pare des preslig^'S de la lumière zodiacale, si peu connue dans notre Europe.
La transparence et la tiède égalité des couches atmosphériques adoucissent la scintillation des étoiles, qui versent une clarté blanche et calme sur le miroir de la mer endormie. La limpidité de l'air laisse leurs éclatantes cohortes apparaître en nombre infini. Comme un torrent lumineux, la Voie lactée fait ruisseler ses astres dans les abîmes de la voûte céleste, qu'elle scinde en se divisant. De loin en loin, quelque son mjstéiieux semble traverser l'espace. L'oreille perçoit de vagues murmures ou des bruits soudains et courts; ce sont des bandes éloignées de baleines allant du cercle polaire aux mers de l'équatcur, ou bien un formidable cachalot qui erre tristement solitaire et souffle avec violence, en lançant ses colonnes d'eau. Tantôt des troupes d'oiseaux fatigués passent invisibles fort audessus des navires, et jettent quelque cri intenonipu pour mot de ralliement, à travers l'obscurité. De vagues senteurs emportées par les brises, et que la fraîcheur du soir condense, saisissent l'odorat de leur parfum amer et certaines fois balsamique.
Les phénomènes nocturacs de l'Océan ont aussi leur éclat et leur sombre i>randeur. A la brillante réflexion
(les cii'ux s'ajoutent les phosphorescences, les illiinii nations minuscules de tout ce qui se meut parmi les Ilots. La moindre ride de la surface dégage des élin- (■elii'S. Sous son cristal verdàlre, des clartés inqualifiées, furtivement errantes, des corps de forme globulaire, passent et roulent à de longues distances, dégageant une lumière fort sensible. Des masses disséminées de polygastriques, de cyclides et d'orpiiydines animent chaque couche d'eau. Partout où pointillent de petites lueurs, d'innombrables essaims de mammaria et de néréides arriveal à la superficie, toute peuplée d'animalcules phosphorescents. Les jeux incessants des bonites, le passage de quelque grand célacé, le sillage du navire, produisent par leur choc de faibles vagues où l'écume est toujours mêlée d'étincelles.
La puissance de fécondation de riumiide, au sein duquel commencèrent la germination et la vie, est encore manifeste à l'éclat de ses molécules. L'auguste incubation de l'Esprit, qui au commencement était porté sur les eaux, et la grâce du Verbe, par qui tout a été fait, resplendissent souverainement dans l'amplitude des mers.
Depuis l'origine du Monde, ces merveilles se déployaient aux seuls regards des esprits célestes; pour les habitants de ce Globe, elles restaient comme n'étant pas. La poésie de ces vigoureux aspects et l'ampleur de ces harmonies pélagiques n'étaient point encore soupçonnées de la Terre. Enfm leu austères beautés et les solennelles grandeurs de l'Océan équinoxial, jus-
LlVItE PUKMIEll — CHAPITRE VI
qu'alors inronnups, scdévoilL'rnnlaiixyoïixdcriioiiimo. I^oiir la iirciiiuTc fois, doimis laCn'atioii, rinb'lliijcnri' liuniaine iTS|iirail sous ces laliludcs, jus([uo-là domaine exclusif des péticls, des goëlanils, des marsouins et de cétacés gigantesques. El celui (|ii"avait daii^né choisir la Ptovidence, |)Our guidiT sur l'ahinie di's âmes immortelles, était la plus haute. personnilicalion de l'intuition et de l'amour du Créateur. Ni avant ni après ce jour, une plus sainte curiosité et une plus vive compréhension de la Nature ne palpitèrent dans ces mouvantes régions.
L'cfligie sacrée de notre Rédempteur, ariiorée au grand mât sur l'étendard de l'expédition que déployait la brise, semblait, conjurant les forces brutales de l'air, sanclifior les éléments en traversant sous les feux du soleil les horizons éclatants, et dans la nuit les vagues phosphorescentes. Chaque soir, des chants à la gloire de Marie, l'étoile de la mer, élaient jetés aux vents de rAtlanti(pie. Sous les auspices du A'erbe, son fervent conteaiplaleur prenait, au nom <le la Foi, possession de l'immensité. Le Très-Haut lui avait accordé cet honiii'ur (le jiénétrer, le premier, en des espaces où l'œil et le regard des mortels n"(''tai('iii jamais jiarvenus.
En abordant ces contrées de la mkr ténébreuse, obji't de tant d'enVoi, alors enveloppées du mystère qu'il devait éclaircir, Christopiie Colomb, aiguillonné par une noble curiosité, désirait, suivant son ex))ression, 0. connaître les secrets de ce monde » ; son reg;u'ù plongeait infatigable dans la mer transparente, inondée de cet éclat tropical (pii traverse les sommités écu-
i:iii:isriinii: coi.d^m;
moiisi'S, passi^ sous la liase des laines et pénèlre leur sein à de gi'andes pi'ofoiuleurs. Il làrjiait de saisir le caractère de la végélalion pélagique, des forêts sousmarines tapissant le fond des reliions concaves, inaccessibles à la sonde. De quel rcvèlemenl le Créateur avait-il pai('' rabînie à ces distances où la lumière du jour, trop de fois brisée par les diverses couches de l'onde, s'épuise et s'éteint dans l'épaisseur de leurs masses? Quelle sorte d'habitants devaient peupler ces sombres profondeurs? Quel drame se passait-il dans les basses régions atlantiques, au fond des viscères de l'Océan? et quelles terribles éventualités ne pouvait-il pas surgir de ces gouffres maintenant endormis? question formidable devant laquelle eût pâli tout mortel !
L'histoire et la poésie ont également vanté l'intrépide sang-froid de Colomb et l'audace de sa poitrine au triple airain. On a cru à sa passion de la célébrité, à son mépris de la mort, et l'on a pensé lui faire honneur en le nommant « le héros de la gloire ».
C'est là le comble de l'erreur biographicjne.
L'homme qui s'avançait calme et serein an-dessus des abîmes n'eut et m' crut jamais avoir aucun mérite d'in- Irépidité. En aucune circonstance il ne lit allusion à son courage; il savait très-bien à qui allribuer ce qu'il révéla « de force et de magnanimité » dans la conduile de son entreprise. Aspirant, avant tout, à gloriher le Verbe divin, à proclamer le nom béni du Sauveur sur les rivages qu'il découvrirait, sentant que son œuvre intéressait l'accroisscmeut de la Chrétienté et les l'ap- [lorls futurs des peuples, comprenant qu'il avait été fait