CHAPITRE V
Jiiit (le rassurer les matelots, qui déjà se plaignaient (le la longueur du voyage.
Au rouelier du soleil, Martin Alonzo Pinson, acrourant sur la poupe de la Pinta, se mit à crier de toute sa poitrine : « Terre! terre! Seigneur, je suis le premier qui Tait vue, constatez mon droit à la rente. » .\iissitùt tous ses marins poussèrent des cris de juie, tandis que ceux de la Nii'ia, s'accrochant aux haubans, montaient les uns après les autres dans les gabies, et assuraient aussi que c'était bien la tcrie. Au bruit do ces exclamations, le commandant, tout ému, se laissa tomber à genoux. Sa reconnaissance devança sa curiosité. Il remercia Dieu avant de vérifier la découvert(î (pii lui paraissait immanquable; et, dans sa gratitude l'Ieinc d'effusion, il entonna le Gloria in excelsis Deo.
Il devait croire, par toutes ces démonsli'ations, que c'était en efl'et la terre, confusément aperçue à une distance de vingt-cinq lieues. Mais le jour vint dissiper I l'Ile illusion. L'Océan, dans la souveraineté de sa solitude, déroulait sur tous les points de l'horizon ses t1ols incommensurables. L'abattement fut d'aiiLaut plus grand que l'espoir avait été plus vivement excité.
Le 2(j, mercredi, on suivit à l'ouest jusqu'à midi, et ensuite l'on prit au sud-ouest. La mer était unie ■omme une rivière, l'air doux et rafraîchissant ; pourtant on ht trente lieues.
Le lendemain la brise mollit. On vit beaucoup de dorades et un paille-en-queuc.
Le 28, on eut du calme; l'herbe reparut en petite quantité. Les trois caravelles prirent plusieurs dorades.
Le lendemiiin, comme l'équipage était encore près (ie s'alarmer de la longueur de la route, des signes fréquents vinrent le réconforter. L'air était doux et embaumé; l'Océan foisonnait d'herbes marines. A trois reprises, on vit paraître dans l'air trois alcatraz suivis d'une frégate.
Cependant le temps changea un peu. La flottille essuya une forte averse, mais le vent restait toujours favorable et modéi'é. Cette constance du rumb était insupportable à l'équipage. Colomb excepté, tout le nionde, ses officiers eux-mêmes, s'épouvantaient de la distance déjà parcourue.
Le 1" octobre, au point du jour, le lieutenant de service déclara, avec un accent d'effroi qu'il ne put maîtriser, qu'on avait fait en ce moment cinq cent soixante-dix-huit lieues à l'ouest, depuis l'île de Fer. Ce chilTre acheva d'abattre les courages; il était pourtant au-dessous de la vérité. Le compte secret tenu par Colomb portait déjà sept cent sept lieues. L'homme de la Providence s'efforçait de ranimer les esprits, de stimuler les pilotes, et ne di'-guisait point son intime satisfaction du concours que les vents et la mer donnaient à son entreprise.
La brise toujours propice les poussait sur une ondt calme et sereine. Cluistophe Colomb, remerciant le Seigneur de sa bonté, ne pouvait s'cmpèciier de jetei sur son journal ces mots : « Lamerest toujours bonne. Grâces infinies soient rendues à Dieu ! » La lloltille suivait son rumb, et les indices de la terre se multipliaient. Les pilotes voulaient louvoyer, aller à la recherche des îles qui semblaient devoir se trouver