LIVRE PHEMlKll — ClIAPITItE VI
=wrv
es
se
(|iii' jii'Uilanl l'ctto navigaliou les iiôcessitr'S du servi mirent plusieurs fois en contact les clialoupiers d trois oaravelles.
Cette conspiration prompîcmont ourdie, sous le pa tronage de I'ip:norance et l'aftilialion de la peur, propa;^ea de l'Avant des navires jusqu'au château d( poupe. Elle coniplail àpeu près chacun pour complice quand elle n'avait encore personne pour chef. Les p loles pensaient tout bas ce que disaient tout haut les maîtres et les mousses.
Les capitaines de la PiHto et de la iV /«a n'ignoraient point ce qui se tramait contre le commandant; mais, d'une part, plus instruits et aguerris contre les Ilots que le reste des marins, ils ne partageaient pas toutes leurs frayeurs; de l'autre, ils se sentaient en fait ies maîtres de la situation, car, sauf quelques ofliciers de la Sanla-Maria, les trois équipages composés de leurs compalrioles étaient tout à eux. Ils s'abstenaient de toute manifestation personnelle; néanmoins, sans les encourager ouvertement, ils se gardaient d'empêcher les commentaires du gaillard d'Avant. Plusieurs fois. dans leurs rapports avec le commandant, les trois frères Pinzon, l'aîné sm-tout, par la hauteur de leurs airs et la gi'ossièieté de leurs procédés, lui avaient ilun'iin'ut fait sentir son isolement et la force de leur [Hisiliou.
Le vendredi, 5 octobre, la mer étant magnifique, l'air jilein de suavité, la brise toujours bonne, les signes de la proximité de la terre deviennent évidents. Colomb, dans Sdu . ■limante reconnaissance, s'éci'ie encore : « Grâces soient rendues à Dieu ! » Un grand
*-fe
l'as
'\tA
l'ii
riiiiahri' d'oiseaux s'ai;itaii'nl dans l'air, cl qiiaalité de poissons volants cl'tleni aient les navires. Beaiicoiip tonihèri'nt sur le lillac de la Sanla-Maria.
La naviijfalion continuait à être facile. Les trois navires .couraiiMit avec t'uinlalion. La Aiiui, qui avait la meilleure aire de vont, précédait les autres caravelles.
Le dimanche, 7 octobre, au lever du soleil, un coup de canon paili de son bord annonce la terre, et un pavillon se liisse à son mât de lame. Les équipages l'iaient pleins d'espérance, pourtant le soir arriva sans ipi'on eût rien découvert. Cependant de nombreux oiseaux se dirigeaient du nord au sud-ouest. Colondj savait que les Portugais, en suivant leur vol, avaient découvert plusieurs îles ; il se détermina à changer de rumb, à prendre à l'ouest-sud-ouesl. Ce changement se fit seulement vers l'entrée de la nuit.
Le jour suivant ils continuèrent leur route par une brise excellente; la mer était unie comme le Guadalquivir à Séville; une senteur balsamique arrivait aux navires sur un air plein de douceur. L'aménité de la lemi)ératurc rappelait le climat de l'Andalousie au printemps. Le commandant rendait des actions de grâces au Seigneur.
Le lendemain, le ventvaria un jjeu, il fallut plusieurs lois changer de cap. Durant toute la nuit on entendit passer des oiseaux.
Le mercredi, 10 octobre, au point du jour, l'aire du vent redevint parfaite. La flottille lilait dix milles par heure. On lit cinquante-neuf lieues dans le jour et la nuit. Mais cette rapidité si heureuse ne lit qu'alarmer plus vivement les écjuipages. Ne voyant pas de terme
LIVHE PHEMIEll — CllAPlTHE VI ^>1
l'iii
à leur navigalion, malfri'é h constance des vents projiiccs, ils s'r'ciièrcnl loiit liant qu'on les menait à Icui' porto. Leur épouvanio lit explosion, ils refusèrent raller plus loin et se mirent en pleine révolte.
Ici, le commandant se vit dans le plus violent danger qu'ait jamais coiu'u, sur son bord, chef d'escadre.
Plusieurs écrivains ont répété qu'en ce moment ('.{ilomb, menacé par son équipage, s'était trouvé contraint de lui promettre de retourner sur ses pas, si dans trois jours l'on n'avait pas aperçu la terre. Nous devons aflirmer que ces diverses assertions sont dépourvues de fondement.
Le trop modeste laconisme de Colomb en ce qui touche sa personne, la supériorité de ses a.spirations, son dédain dos offenses, sa pitié pour la faiblesse humaine lui ont fait omettre tout détail sur cette révolte. Ce grand homme que son esprit d'exactitude portait à inscrire sur son journal les moindres événements du bord, jusqu'à un damier blessé d'un coup de pierre par un mousse, sur les vergues de la Sanla-Maria, ne daigna pas mentionner les menaces, la fureur, le fer levé sur sa tète. Il indique à peine incidemment les sommations des rebelles; et c'est par les révoltés euxmêmes qu'on a su leur révolte.
Il n'y eut et il ne pouvait y avoir aucune transaction entre Christophe Colomb et les équipages révoltés, pas plus qu'il n'y en a entre l'esprit de Dieu et l'esprit du monde.
LUH1^T0I'U^: i^OLiiUl). — ly
CHIUSTOPHE COLOMB
^^u^nfflia^jyjajiiLffliîyMiïïâîlïïÈl
Voici comment les choses se passèrent.
Martin Aionzo Pinzon, jiisqnc-là soutenu par le souvenir de son voyage à Rome et sa haute appréciation du !j:(''nie de Colomb, fut contagieusemenl |:;aij;né par l'ollVoi de rinconuucnsurahle. Sa confiance fléchit; il cessa de combattre les conseils de la peur, et se joignit aux révoltés avec ses deux frères.
Vers la nuit, au moment où, d'après les ordres du commandant, les trois caravelles devaient se trouver rapprochées, la Pinla et la Nina joignirent la Satila- Maria, serrèrent ses lianes à bâbord et à tribord. Aidés par l'équipage rebelle, les frères Pinzon, suivis de leurs hommes armés, s'élancèrent sur le pont du navire amiral, la fureur au front, le fer à la main et le sommèrent de faire incontinent mettre le cap sur la Caslille. Son propre équipage, ses pilotes, ses gens, même les officiers de la couronne et le neveu germain de sa femme s'étaient jointsaux révoltés. Il était « seul contre tous ». Déjà ses arguments, ses persuasions, ses assurances avaient été épuisés précédemment. Contre cette àpreté de résolution et celte sinistre unanimité de violence, il ne lui restait pas même la ressource d'une objection nouvelle; d'ailleurs la peur n'écoute point et ne raisonne pas. Et cependant il parvint à désarmer la fureur, à calmer l'épouvante, à se soumettre ces esprits irrités que l'instinct delà conservation décidait au crime ! Et non-seulement il ne céda ni à hurs injonctions ni à leurs menaces, mais il osa leur interdire même les protestations et les prières; et, en terminant son admonitiou, leur déclara d"uD
li^^
;g>.3a*raTOBati^vr.y^-j|
LIVUK PHEMIEU — CHAPITHK VI
ton (l'autoiili'' « qu'au resto leurs plaintes ne servilaient à rieu; (ju'il était parti pour se rendre aux ludes, et qu'il entendait poursuivre son voyage, jusqu'à Cl- qu'il les trouvât par l'assistanee de Notre- Seiuneur. »
Comment cette exaspération des esprits, cette animosité accrue par le farouche instinct de la conservation, tomba-t-eile soudain devant un étranger, isolé et maudit, dont on n'écoutait plus la parole, dont on avait méconnu le grade, l'autorité, et qui invoquait en vain le nom des Rois? Voilà ce qu'aucun marin, aucun philosophe, aucun homme, pas même Colomb, ne pourrait expliquer humainement. Aussi n'attribuaitil pas ce triomphe à la supériorité de son maintien devant la révolte dont il forçait les colères à se courber de respect. Plusieurs mois après ce succès humainement impossible, il reconnaissait que, lorsque « ses matelots et son équipage étaient tous résolus d'un commun accord à s'en retourner, et se révoltaient contre lui, s'oubliant jusqu'aux menaces, ce Dieu éternel lui avait donné la force et la magnanimité dont il avait besoin et l'avait soutenu seul contre tous. »
Celte révolte déchaînée sous les voiles de la nuit fut dissipée avant ses ombres.
Dès l'aube, l'auxiliaire divin, qui avait soutenu Colomb contre le débordement de tant de colères et les cruautés de la peur, manifesta sa présence. Malgré la
sérénité de l'atmosplièro, la doureur des biises embaumées, la vaste mer s'entla. De larges lames s'élevèrent, poussant les caravelles avec une force encore inéprouvée. Des damiers parurent en grand nombre. Un jonc vert passa tout près des flancs de la Sanla- Maria. Peu après, Téquipage de la Pinta aperçut un roseau el un bâton, puis un second petit bâton qui paraissait travaillé avec le fer, une touffe d'herbe terrestre el une petite planche. La JSifia eut aussi sa Irouvaille : c'était une branche d'arbre, chargée de petits fruits roux. Ces signes soutinrent l'espoir des marins durant tout le cours de la journée. La marche avait été excellente, el l'on marquait vingt-sept lieues.
isa
Le soleil s'abaissa flamboyant dans la mer solitaire. Le cercle entier de l'horizon offrait à l'œil sa pure ligne d'azur. Nulle vapeur ne permettait l'illusion dune terre prochaine. Toula coup, comme par inspiration soudaine, Colomb fil reprendre la première roule et ordonna au timonier de mettre franchement la barre à l'ouest.
Puis, quand les caravelles se furent rapprochées, et après qu'on eut, suivant la règle établie à son bord, chanté la prière à. la Vierge, le Salve Regina, rassemblant les honnnes de l'équipage, il leur adressa une louchante allocution, leur rappela les faveurs donl lu Seigneur les avait comblés durant la traversée, leur donnant sans interruption des temps propices , les ayant amenés ainsi dans ces latitudes où jamais n'avait
LIVHK PIJEMIER — CHAPITUK VI
■■-JL
pénétré aucune voile, les ayant conduits avec une bonté si patci'nclle sur les espaces redoutés de la mer TÉNÉBREUSE. Il s'efforça d'élever leur cœur à la reconnaissance envers l'auteur de ces bienfaits; ensuite il leur confia qu'ils toucliaient au ternie de leurs inquiétudes et de leurs espérances. Enfin il leur annonça l'approche de la terre, bien que leurs yeux ne pussent rien découvrir, et les assura que celte nuit même ils atteindraient le but de leur voyage. En conséquence, il leur recommanda de veiller toute la nuit, et les engagea de passer ce temps en prières, parce que cerlainement asant le jour ils apercevraient quelque île. 1! ordonna aux pilotes de service de diminuer les voiles passé minuit, et promit, outre la prime annoncée par la Reine, un pourpoint de velours à celui qui le premier signalerait la terre.
Le commandant se retira dans sa chambre. Que se passa-t-il en ce moment dans le secret de sa retraite? Se sentant si près de la réalisation de ses espérances, quelle ne dut pas être la ferveur de sa prière ! avec quelle tendre effusion ne remercia-t-il pas « sa haute Majesté » de sa protection constante 1
Qui dira les tressaillements de ce cœur héroïque et dépeindra les ineffables émotions du messager de la Providence à celte heure décisive? Sa foi, dès longtemps nourrie de la manne ésotérique des livres sainis, doublement grandie à l'école du Disciple bienaimé et de l'Apôtre des nations, se sentait jjarvenue au premier terme de ses aspirations chrétiennes. Sans doute le contemplateur du Verbe ignorait encore ce
7li
Lî
qu'il allait roiiconlrrr, mais il savait im'branlablompnt qu'avant l'aube su l'iTailune découvertf;.
S'il est intordit à notre l'aiblesse d'esquisser ces incommunicables rapports entre la Grâce et son iMu, on peut au moins se figurer, prosterné au pied du crucifix, le vainqueur de la Mek ténkbreuse, recevant dans son liuniiliié la révélation de son glorieux mandat, en concevant alors l'immensité sublime, énumérant en ui-mème les faveurs dont le Tout-Puissant l'avait comblé depuis son départ de Palos. Avec quelle aimante reconnaissance ne se tournait-il pas vers le Rédempteur qui, suivant son expression, lui « avait disposé la roule «, et combien son désir de racheter le saint tombeau n'en devenait-il pas plus ardent?
Vers dix heures, Colomb monta sur la dunette. A peine y arriva-t-il qu'il aperçut au loin une lumière ; mais, à travers la masse obscure de l'atmosphère, il ne voulut pas affirmer que ce fût la terre. Il appela un officier de la maison du Roi, Pedro Gutlierrez, pardemeuble de la couronne, lui demandant de regardera son tour. Pedro Gutlierrez reconnut que c'était bien une lumière. Le commandant appela le commissaire de marine Rodrigo Sanchez de Ségovie pour la lui montrer ; mais, pendant le temps que celui-ci mit à monter sur le gaillard d'arrière, la lumière avait disparu. Après un certain intervalle, cette clarté parut une ou deux fois : c'était comme une flamme qui montait et qui baissait alternativement. .\ ce mouvement sans importance pour le reste des marins, Colomb reconnut, avec précision, le voisinage de la terre.
LIVIIE l'HEMIEIt - CHAPITRE VI
L'csradi'illo faisiiil l)onno lo'.ito.
A minuit, d'après les oniivs du commandant, les naviii's ne gardèrent plus (pie pi'u de toile. Ils paraissaient aller assez lentement; cependant un courant les portail forteiniMit à l'ouest. La Pinla, bonne marcheuse, se trouvait fort en avant des deux autres caravelles. Sur chaque bord, l'attente était unanime, et l'impatience extrême. Klecirisés par la solennelle al'lirmation du commamlant, tous les cœurs palpitaieni d'espérance. Nul ne doutait; aucune paupière ne se ferma. Chacun dévorait l'espace et plongeait dans l'incertitude des ombres son retrard avide. Soudain un éclair brille el un coup de canon tonne au large. Les équipages bondissent d'allégresse : c'était le signal de la Terre! Un maria de la Pinla, nommé Juan Rodriguez Berniejo, Pavait apeirue L'horloge de la Sanla- Maria marquait alors deux heures du matin. Au bruit de la détonation, Christophe Colomb, se jetant à genoux et levant au ciel ses deux mains, tandis que des larmes de reconnaissance inondaient ses joues, entonna le Te Deum laudamiis, el tous les équipages, transportés de joie, répondirent à la voix di; leur chef.
Ce ne fut qu'après avoir satisfait au devoir religieux qu'on donna cours à l'allégresse dont étaient débordés les cœurs. Un mouvement indescriptible s'opéra sur-lechamp dans les trois navires. Un commandement de Colomb lit ferler toutes les voiles; on ne laissa que le tréou, el l'on mil en panne pour attendre le jour. La prudence du chef, qui n'oubliait rien, songeait à mettre la lloltille en état de défense; car on igno-
^ii
loi
i.HHIsTUl'ile I.OLOMII.
loi
CHliiSTOPHE COLOMB
sscy^tga^^^
//Jl
moiilagnes. D'épaisses forêts bornaient l'horizon; an miliLHi de clairières reluisait l'eau jiurc d'un lac Les ondulai ions du terrain recouvert d'une vigoureuse végétation encadraient une i)!age spacieuse vers laquelle on se dirigea.
Dès (jue les ancres eurent mordu, tout pénètre de recueillement, revêtu du costume de ses dignités, un manteau écarlate flottant sur ses épaules, et tenant déployée l'image de Notre -Seigneur .lésus-Christ sur l'élendard royal de l'expédition, Colomb descendit dans la chaloupe, suivi de son état-major. Les capitaines de la Pinta et de la Niùa, ayant à la main la bannière de l'entreprise, se placèrent chacun dans son canot avec un détachement parfaitement armé. En quelques coups impatients d'aviron, les trois embarcations accostèrent la grève.
Christophe Colomb, rayonnant d'eiilhousiasme, muet de li'licité, s'élança sur le rivage avec l'élastique ardeur de la jeunesse. Le bonheur ravivait ses forces. A peine touchait-il celle terre nouvelle, qu'il y planta significativement l'étendard de la Croix. Ne pouvant contenir s;i reconnaissance, il se iiroslerna en adoration devant l'Auteur suprême de la Découverte. Par trois fois inclinant son front, il baisa, en l'arrosant di' douces larmes, ce sol inconnu où l'avait conduit la divine bonlé. Tous ceux qui l'accompagnaient, gagnés par son émotion, s'agenouillanl, suivirent son exemple; ils élevèrent en l'air un crucilix. Tendant en haut ses mains reconnaissantes, et remerciant du fond de son cœur le Père céleste. Colomb trouva dans l'effusion
'iyAViccrifi-^h^M^'iii.