LIVRE PREMIER — Cil \P1TRE VII
aussitôt dans lo ranol ; mais au lii'u d'exécutor la manœuvre, ils sY'loigncrcnl à toute vitesse, pour s'aller mellre à l'abri sur la Nifia qui était ancrée à une demilieue au vent. Le capitaine de la Nina ne voulut pas recevoir à son bord ces lâches déserteurs. Ils furent donc forcés de revenir à la caravelle ; pourtant la chaloupe de la Nina l'atteignit encore avant eux. L'Amiral, s'apercevant de la trahison de son équipage, voyant que la mer baissait, et que déjà la Santa-Maria penchait d'un côté, avait essayé de couper le grand mât, poui' alléger le navire et tâcher de le remettre à flot ; mais il ne lui restait plus assez de bras pour cette opération; on dut renoncer à ce moyen. D'ailleurs la Santu-Moria était trop fortement engagée j)ar la quille pour être redressée. Il confia donc à la Providence le corps du navire perdu sans ressource et passa sur laNiiia pour y transborder son équipage. La mer enfin brisa sur le corps même du vaisseau, mais sans le défoncer. Les coutures seules s'ouvrirent ; la coque resta dans son entier. Colomb en prépara activement le sauvetage. Au point du jour, il dépêcha vers le Roi Diego de Arana et Pedro Guttierrez pour l'informer du sinistre.
Celte nouvelle émut le Roi jusqu'aux larmes. Il envoya sur-le-champ force gens avec des canots pour aider au déchargement du navire. Fréquemment il envoyait dire à l'Amiral de ne pas s'attrister, qu'il « lui donnerait tout ce qu'il possédait «. Grâce à la multitude de bras bien dirigés, le sauvetage s'opéra en quelques heures. Guacanagari fit donner à ses hôtes trois grandes maisons afin d'y déposer ce qui leur ap-
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partenait; il établit une garde armée pour veiller à celle propi'iélé des étrangeis. Il vint hii-mèmc présider à ces dispositions. Telle l'ut sa surveillance et telle était l'honnêteté de ses sujets, que dans le transport de la cargaison, des munitions et des agrès de la caravelle, il ne fut pas dérol)é un bout d'aiguille.
Toujours soumis à la Providence, sachant qu'elle tiie souvent notre avantage de ce qui nous a paru un malheur, Colomb en rapprochant les diverses circonstances de ce sinistre, arrive sans faute de sa part; malgré l'absence du vent et des brumes ; nonobstant le calme et le bruit des brisants ; en dépit de tous ses efforts pour relever le navire, et par la trahison même du maître de la caravelle, qui ('lait son compniriole ; en considérant que la Santu-Maria était resiée intacte comme au dépari ; que de tout ce que portaient ses flancs rien n'avait été perdu : pas une planche, un bout de corde, pas un clou, pas une poignée de farine, fut amené à penser « que Dieu Notre-Seigneur l'avait fait échouer afm qu'il s'établît dans cet endroit f. En effet, il pouvait laisser dans les Etals d'un souverain hospitalier une partie de son équipage qui apprendrait la langue des naturels, leur enseignerait la religion chrétienne et ramasserait de l'or pendant son retour en Espagne. D'eux-mêmes plusieurs marins demandaieiit à rester dans cette île. Le roi Guacanagari était charmé de voir ces hôtes merveilleux se fixer aupiès de lui. Comme parfois des forbans anthropophages débarquaient sur cette côte et enlevaient ses suji'ts pour les manger, il espérait par ces puissants étrangers être débarrassé des Caraïbes. L'Amiral, pour conlirmer sa
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confiance, hii montra les effets des armes espagnoles : les ailwilètcs, les arcs maures et les ravages que pouvait |)ro(luire l'arlillerie ; il voulait, tout en lui prouvant combien il serait redoutable aux Caraïbes, lui inspirer le respect qu'impose la force, afin qu'au besoin la crainte suppléât à la bienveillance. La construction d'un fortin fut donc résolue.
De jour en jour, les rapports entre l'Amiral et le roi Guacanagari devinrent plus intimes. Le Prince ressentait pour Colomb une admiialion mêlée de respect et de confiance. Son intelligence, surexcitée par une vive curiosité, s'efforçait de s'élever vers ces liôtes mystérieux venus du ciel, de comprendre leur nature et d'adopter leurs usages. Il était d'une gravité pleine d'aisance cl de noblesse. Une distinction innée se faisait remarquer dans sa démarclie, ses gestes, sa manière d'entrer, de s'asseoir, de sortir, de saluer. Tandis que ses officiers et son peuple passionnés pour les grelots, qu'ils nommaient cliuq, clniq, s'extasiaient devant les verroteries et les brimborions contre lesquels ils échangeaient de l'or, du coton, des denrées, lui, portait une chemise, préférait des gants à tous les colifichets; et, en retour de masques d'or, de miroirs d'or, de couronnes d'or, demandait une simple aiguière, avec son bassin, pour se laver les mains ajirès le repas, au lieu de les frotter avec des herbes odoriférantes, comme il faisait avant d'avoir vu l'Amiral. 11 possédait l'instinct de la hiérarchie, de la divinité et du commandement. La générosité semblait naturelle en lui. Jamais il ne vit l'.Vmiral sans lui présenter un cadeau. Il donnait en monarque, pour le
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seul plaisir de donner, pour sa royale satisfaction. L'i''licpirlte de son agreste cour offrait les rudiments d'une civilisation naissante qui n'étailpointdépourvue (réiégance et de recherclie, au milieu de sa simjilicilé.
Toutefois, le dévouement que Guacanagari témoignait aux Espagnols ne doit pas être confondu avec une admiration générale pour la supériorité des hommes célestes. Ce qui l'attirait ainsi, c'était particulièrement la personne de Colomb lui-même. Les sauvages, comme les enfants, jugent par instinct des choses qu'ils ne peuvent expliquer : les personnes et les sentiments. Ils ne se méprennent point sur ceux qui les aiiuenl. Le naïf souverain de ces contrées se sentait attiré vers la grandeur de Colomb. Une sympathie profonde l'attachait à cet homme divin. C'était sur lui qu'il avait versé des pleurs. Chacune de ses condescendances en faveur des étrangers se rapportait à leur chef.
Un des traits caractéristiques du génie de Colomb et de son rôle providentiel fut, sans contredit, sa soudaine aptitude aux sciences et aux fonctions qui lui étaient le plus étrangères; étonnante improvisation de spécialité, par laquelle il put accomplir, en perfection, toute chose utile aux intérêts dont il avait le dépôt. Le naufrage de sa caravelle le rendit ingénieur. Il dessina le plan d'un fortin ou petit château fort carré, avec baslion aux angles, et en dirigea personnellement les travaux.
L'activité des Espagnols, secondés des sujets de Guacanagari, fit des prodiges. Dix jours après l'échouagc