LIVRE DEUXIÈME — CHAPITRE PRKMIER
Il embarqua huit pourceaux, payés l'un dans l'autre à raison de 4 fi'ancs 50 centimes, et d'où sont provenus tous ceux qui ont peuplé le Nouveau Continent. II prit aussi des poules, des oiseaux de basse-cour, des plants et des i^raines pour le jardinage. Le lundi 7 octobre, cliaque capitaine de caravelle reçut une lettre cachetée qu'il ne devait ouvrir que si le mauvais temps le scpa-
j rait de la flotte. Elle marquait la route à suivre pour
I arriver dii'ectement à l'Espagnole.
Colomb gouverna beaucoup plus avant dans le Sud qu'il ne l'avait fait à son premier voyage. Il avait arboré son pavillon sur la Gracieuse-Marie. On sait sa dévotion à la sainte Vierge. L'Amiral avait placé son second voyage sous la protection spéciale de Marie ; et l'Étoile de la mer semblait, agréant cet hommage, favoriser sa navigation. Tout était calme et repos pour les équipages. Durant douze jours et douze nuits il n'y eut pas à chercher une nouvelle aire de vent.
On tenait toujours bonne route.
Sept jours après, l'Amiral sentit l'approche de la terre dont nul ne se doutait encore. Il était si certain de la découvrir, qu'à la nuit il commanda de mettre en panne, et même de préparer les armes à tout événement. En effet, aux premières clartés du jour, le dimanche 3 novembre, on aperçut une île montagneuse, éloignée d'environ sept lieues et qu'en l'honneur de ce jour l'Amiral nomma la Dominique.
Dieu fut remercié solennellement par toute la flotte. La joie élait extrême; car tous ces voyageurs, novices dans la vie de bord, se trouvaient déjà excédés de la
GIIIIISTOPHE COLOMB
contiainlc et du régime auxquels ils s'étaient condamnés.
Kn s'avanrant vers relie île, on en découvrit une aiilie à la droite de la Gracieuse-Marie. Elle était couvcrli' di' liantes forêts. Un iicii jdus loin, quatre antres furent sij^naléos. I/Ainiral n'ayant pu trouver un port convenable à la Dominique se dirif;ea sur la seconde île. 11 y descendit, tenant la bannière royale de l'expédition, entouré de son état-major, en prit possession, cl, la consacrant à la Vierge, lui donna le nom de Gracieuse-Marie.
Le Père Uoïl et ses religieux ne se trouvaient pas à bord de l'Amiral, mais étaient embarqués sur un antre navire. En sa qualité d'astronome, l'ami de Colomb, le Franciscain Perez de Marcbena, se tenait près de lui, avec l'élat-majur. Il fut ainsi le premier ministre de .lésus-Cbrist qui foula le sol du Nouveau Monde et y |)lanta la Croix.
Puis l'Amiral, portant sur la plus grande île de ce groupe, lui im])osa le nom de Guadeloupe, en souvenir de Notre-Dame de Guadeloupe, en Espagne. Il t;e trouvait dans la principale des îles Caraïbes. Avec une précision, qui tenait du prodige, il était arrive en droite ligne au centre de la principauté dos Cannibales; car la Guadeloupe, que ses féroces liabilanis ajipelaicul Turtiqueira, était le siège de la confédéraliou des mangeurs d'iionunes.
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LIVHF, DEUXIÈME — CHAPITRIÎ PREMIER
Dès le leiuloiiiain, l'Ainiral, à la pninlc du jour, envoya clans rinléiicur plusieurs dôtaiiicuc-nls pour se |)rocuri'r des rensoii^ueiiients sur la populalion de l'ile. Ces délaclieuieiils rcviiu'ciit, sans avoir pu saisir un homme. Ils prirent un petit l'iilanl ([ue son i>ère tenait i)ar la main et qu'il làelia pour fuir plus vite. Ils amenèrent aussi des t'emmcs étraniièrcs, retenues captives dans l'ile, ainsi qu'un }j,arron a'environ quatorze ans, également prisonnier.
On s'empara de «pielqucs femmes indigènes; mais celles-ci ne vinrent aux caravelles qu'en résistant et contraintes par la force.
Colomb, de son côté, faisait avec, l'état-major des reconnaissances, examinant le sol, visitiint les habitalions désertes des peuplades Ils Irouvèrenl dans une eas(! le cou d'un homme cuisant dans une sorte de marmite, et en d'autres demeures plusictu's tètes humaines et quantité de membres humains suspendus comme approvisionnements.
Ils surent des femmes captives, que les hommes de rc hfxii de l'ile ('laient partis avec leur ciu'f, au nond)rc d'environ trois cents, sur dix grands canots pour aller faire lerrs provisions d'iionuues dans les îles voisines. Ils s'aventuraient même jusqu'à plus de cent lieues.
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CHIUSTOPHE COLOMB
^^ ï sur CCS embarcations, pour enlever des hommes dont la cliair paraissait, à leurfroùl, im mets délicieux. Ils ne Taisaient ifuèrc cas de celle des femmes et des enfants. Cependant à l'occasion ils enlevaient les enfants et les femmes, ceux-ci pour les engraisser et les manger quand ils auraient atteint l'adolescence, celles-là pour s'en servir comm(3 d'esclaves ou comme de maîtresses quand leur beauté leur valait cet affreux honneur.
Plus de vingt femmes captives suivirent les Espagnols à leurs vaisseaux. Trois jeunes enfants vinrent aussi se réfugier auprès d'eux.
A diverses reprises, d'autres captives vinrent demander aux Espagnols de les emmener. Colomb, après les avoir paiées de grelots et de verroteries, les ht remettre à terre contre leur gré. il pensait que l'aspect de ces ornements déciderait quelques insulaires à venir recevoir de tels iiréscnts. Mais le jour suivant, quand les marins descendirent à terre pour renouveler leur eau, ces prisonnières accoururent tendant vers eux leiu's bras dépouillés. Leurs maîtres leur avaient arraché brutalcmenlces parures. Elles supplièrentces étrangers de les emmener, aimant mieux s'abandonner à des inconnus (pie de rester soumises à la cruauté des Caraïbes.
Le lendemain, on côtoyait une île assez haute, pittoresquemcnl dessinée, pleine de fraîcheur et d'harmonie; l'Amiral l'apiiela Moulserrot, en l'honneur d'un sanctuaire célèbre de la Viei'ge. Mais aucune trace de eiilluicou de population ne se voyait sur les bords.
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LIVIIR DEUXIEME — CllAPITUK PJIEMIEH
Les iitias, Ips apontis, l(>s poiToquots cl los ip:uanes en élaionl les seuls liahilants. Abusant de sa proximité, les (lannibales do la Guadeloupe l'avaient dépeuplée jus- ([u'à exlinclion. I-a rare lininaino avait disparu de cette île. <i Les Caraïbes en avaient nianyé tous les habitants. »
Coloiiili la eonlemplanl avec tristesse, passa oulie sans s'y airèter.
Lesoir, uni'auliiMleful découverte. L'amiral, la plaçant encore sous le palnmai^v de la Sainte Vierge, la nommn Sainte-Marie de ta Holonde.
Le lendemain malin, une nouvelle île de belle apparence se dessinait à l'iiorizon. L'Amiial la mil aussi sous la protection de la Vierge, et lui imposa le nom de Sainle-Marie l'Ancienne, qu'elle garde encore, sous l'abréviation d'Antigoa.
Puis, on reconnut une île que l'Amiral appela Sainte- Croix. Le jour suivant, il apereut une grande terre, suivie de plus de quarante îlots. L'Amiral nomma la principale de ces îles 5rt/»<e-[/rsi(7e, et appela colleclivemeul toutes les autres les Onze mille vierges.
Ensuite on atteignit une île grande et belle, patrie de la plupart des Indiennes réfugiées sur les caravelles. Les indigènes la nommaient Boriquen ; l'Amiral, venant cbanger ses deslinées, lui imposa le nom du précurseur de notre Divin Maître. Il l'appela Saint- Jean-Baptiste. Dans son rôle d'ex|)lorateur de la Création, le vainqueur de la MiiU tknébreuse n'oubliait jamais sa mi.ssioa d'apôtre.
Colomb se dirigea ensuitp, à toutes voiles, vers le for- - ] tin dont la garnison préoccupait sa sollicitude. On aperçut une terre que nul sur la flotte ne connaissait, a. On n'en alla pas moins, dit le docteur Clianca, uiédi^cin en chef de la licite, avec la grâce de Dieu cl la science de r.Ainiral, par une route aussi directe qui si nous eussions suivi un chemin connu et frayé. »
on ivnronira deux cadavres, sur l'un desquels on dislingiiail delà barbe. 11 n'yavailpUis de doute : c'étaient di'S Européens.
Cet aspi.'ct assombrit les imaginations.
On n'arriva qu'à la nuit au fortin; et quoiqu'on fût en face de son emplacement, il était impossible de rien distinguer. La ilotle se tint sur les ancres à une lieue di' la terre, par crainte des récifs sur lesquels, l'année précédente, .«'était perdue VàSanta-Maria. Les regards des équipages plongeaient anxieusement à travers les ténèbres. On espérait apercevoir quelque lumière, entendre sonner la retraite ou le couvre-feu. Aucun bruit ne s'éleva de la i)lage. Sui'pris de ce silence, l'Amiral lit tirera poudre deux coups des pièces du plus gros calibre, pour voir si le fortin y répondrait, car il était bien approvisionné en ai-tillerie. Le bruit de la détonalion retentit au loin répercuté par les écbos, puis s'éteignit dans la profondeur des forêts; mais les canons du forlin n'y répondirent pas. On n'entendit aucun mouvement. On ne vit aucune lumière. Tout demeura dans le silence et l'imnndjilité de la loiidjc. L'anxiété redoubla sur la flotte.
Le lendemain, le soleil éclaira la plage déserte. Aucun cri, aucune rame sur les flols; aucun mouvement, aucune l'orme bumaine sur la grève. Tout était morne, silencieux. D'après les récils du premier voyage, on s'attendait à voir une multitude de canots entourer joyeusement la ilolte, offrant toutes sortes de produits en écbange et même en pur don. Cet éloignement des naturels sembla de mauvais augure. L'Amiral envoya
LIVHE UEUXIÈMi: — CHAPITKE II
quelques hommes à la résidence de Guacanagari. Ils la tioiivèrenl réduite en cendres. Ses palissades avaient élé arrachées. On n'aperçut aucun Indien. Ils avaient ahandonné ce quartier. Dans leurs maisons se retrouvaient quelques restes de vêlements européens; mais on ne vit rien de vivant.
LWniiral, accompagné de rétat-major, descendit à terre et s'en alla tout droit où devait s'élever le fortin. Ilélas! il n'en restait plus que l'emplacement; tout était incendié, démoli, bouleversé. Çà et là des débris de charpente, de futailles, d'emballage, des munitions avariées, des lambeaux souillés gisaient épars au milieu des herbes. L'Amiral, surmontant sa douleur, ordonna de creuser sous les ruines pour découvrir un pulls dans lequel il avait prescrit de renfermer l'or que l'on recueillerait en son absence. On le découvrit et on le vida; il ne contenait rien.
On sut par les Indiens que des querelles s'étaient élevées entre les Espagnols. L'autorité du commandant Diego de Arana avait été méconnue. Ses deux lieutenants Pedro Guttierez et Escobedo s'en étaient allés avec neuf révoltés dans les « États du seigneur de la maison d'or », Caonabo, qui les fit mettre à mort immédiatement. D'autres, après avoir pillé les marchandises destinées aux échanges, s'étaient retirés dans des quartiers éloignés pour troquer l'or à leur aise. Le brave Diego de Arana, seul officier fidèle au drapeau, habitait le fortin avec dix hommes qui s'y retiraient chaque nuit. Par malheur, confiants dans leurs canons cl la tiuiidilé des naturels, ils ne posaient point de sen-
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(inelles et se livraient, tous à la fois, au sommeil dans la plus complète sécurité.
CaonaJjo, de concert avec le Cacique Mayn'ni, réunissant une armée nombicuse, arriva par une marclie de nuit autour du fortin. Ils l'investirent sans obstacle; tout dormait. Au signal de Caonabo, ses guerriers se précijiitent sur les remparts, les escaladent et s'emparent de la place avant que les Espagnols aient eu le temps de saisir leurs armes. Ils sont massacrés. De là, Caonabo fait cerne>' les maisons où d'autres Espagnols rei)osaient avec leurs Indiennes. Le feu est mis à ces inflammables demeures.
Aux lueurs de l'incendie, Guacanagari eut la générosité d'accourir à la défense de ses hôtes. Mais la rapidité du guerrier Caonabo rendait stérile son dévouement. Guacanagari fut mis en déroute et blessé d'un coup de pierie par Caonabo lui-même. Il se réfugia dans les bois, et le vainqueur incendia su résidence avant de rentrer sur son lerriioire.
L'Amu'al nomma une Commission chargée de lui faire un rapport sur le lieu le plus opportun à l'établissement d'une ville.
Pendant qu'elle longeait le rivage, un canot, moulé par deux indigènes, venait prier les étrangers d'aller voir le Roi retenu au lit par sa blessure.
Les membres de la Commission se rendirent à la