LIVRE DEUXIEME — CHAPITRE IV
pareille à une armée en marrlie, suivail une diroctinn iniicjiie et romiiie sous l'ordre d'un elief allait se dirigeant au nord. Celte population s'avançait régulièrement et couvrait au loin la mer de ses carapaces. Telle était l'aflluence de la tribu cuirassée, que ses foules mouvantes retardaient la marelie des caravelles. Les proues heurtaient en vain cette épaisse migration. C'était le moment de la ponte. Des abîmes lointains, mystérieusement convoquée sur ces parages, la peuplade des chéloniens allait aborder en même temps la côte méridionale de Cuba et y dépo.<er dans le sable ses œufs que le soleil devait faire éclofvi.
Le lendemain, nne scène dilTérente remplit l'horizon de mouvements et de cris. Des phalanges d'oiseaux pélagiques traversaient les aii's. Des bandes de grues se suivaient. Des vols de corbeaux marins se succédaient par troupes. C'était une caravane aérienne, une migration immense; ils venaient des archipels de l'île des Pins et des Jardins de la Reine, des îles plus éloiguées des Caïmans; et, comme s'ils avaient un rendez-vous à jour fixe, ils se dirigeaient en passant par Cuba vers un point inconnu.
Ce passage fut suivi de l'arrivée silencieuse, mais éclatante, des plus légers hôtes de l'air. Des papillons aux ailes richement diaprées se déployèrent dans l'atmosphèie en mobile tenture. Cette frêle nation égarait son vol incertain au large dans les airs; sa masse compacte passant au-dessus des navires interceptait les rayons du soleil. Cette multitude, se poussant ellc-
incmc et chassée par la brise, se heiirlail roiilre les mâts, les cordages, et nombre de blessés restaient sur le tiilac des caravelles. Leurs nuées se succédaient sans interruption. Mais le soir, le vent d'ouest et les fortes ondées qui le suivaient dispersèrent dans l'esjiaee celle fragile population.
Enfin, le fi juilli't, on prit terre pour remercier Dieu de sa ju'oteclion siL'ualée à travers des dangers si continus. Colomb fil drosser un autel .sous les ombrages du cap le plus voisin, et la messe y fut .solennellement célébrée.
Pendant la cérémonie un Cacique vénérable s'approcha, observant avec attention tout ce qui se faisait. Il comprit qu'il s'agissait d'un acte religieux. Après que Colomb eut fini ses actions de grâce, le vieillard, le saluant, lui offrit une corbeille de beaux fruits et, s'asseyant auprès de lui, au moyen de riulerprète Diego, lui dit :
« Il est juste de rendre grâce à Dieu des biens qu'il nous accorde, ,1'ai appris que tu avais précédemment parcouru avec ta puissance ces contrées qui jusque-là t'étaient inconnues, répandant une grande frayeur parmi les jiopulations; mais ne t'enorgueillis pas de cela. Rappelle-loi, ji te le recommande et t'en prie, qu'au soi'tir du corps l'âme trouve deux routes : l'une, conduisant à une demeure fétide et ténébreuse, préparée pour ceux qui ont désolé leurs semblables ; l'aulcf, menant à un séjour délicieux et fortuné, disposé j»ourceux qui pendant leur vie aimèrent la paix et
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la niaintiniynt parmi les hommes. Par conséquent, si lu te crois mortel et penses (juc chacun est rétribué selon SCS œuvres, ne fais aucun mal à personne. »
La piété de Christophe Colomb fut émue cl consolée par ces paroles. Jusque-là, parmi les indigènes, il n'avait rien vu qui marquât une aussi rlaire notion de la vie future. Le messairer de l'tvanijile bénit Dieu d'avoir accordé cette lumière aux hommes de bon vouloir relégués en ces régions lointaines. Ce vieux Cacique lui rappelait un de ces justes de la loi primitive, habitant connue Raguel les conirées idolâtres. L'Amiral répondit, par l'organe de l'interprète, qu'i était venu des extrémités de l'Océan dans ce pays, envoyé par ses souverains pour enseigner la véritable religion, faire régner la justice, assujettir les inhumains Caraïbes, les forcer à la paix et protéger les nations pacifiques.
A cette idée, le Cacique ne })ul retenir des larmes d'attendrissement.
LWmiral répara un peu les navires, prit de l'eau, du bois et se dirigea sur llispaniola. Mais, au moment où s'enllaient toutes ses voiles, une bourrasque des plus violentes le surprit et faillit le faire sombrer. La Sanla-Clara avait été si gravement endonunagée par les caves, qu'elle faisait eau de plusieurs côtés. Les eiïurts des calfats, le jeu continu des pompes, pouv.iient à peine l'enipècher de couler bas. Par surcroit do maux, les vivres manquaient; chaque homme n'avait par jour qu'un biscuit et un coup de vin. L'Amiral, voulant parlager la pénurie commune, se conlenlail
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d'une ration de matelot. Les lames déferlaient avec une telle violence, qu'elles enfoncèrent sous l'eau les bordagcs de la Santa-Clara. L'équipage n'espérait plus aucun secours humain. Dans l'iinmincnce du naufrage, Dieu secourut son Serviteur et lui permit de s'ancrer sur un fond du cap de Sainte-Croix, où les naturels lui apportèrent abondamment du pain de cassave, des poissons cuits, des oiseaux, des agoutis et des fruits de toute sorte.
Son projet était de pousser directement jusqu'aux îles Caraïbes.
En considérant cette race impie, qui depuis des siècles désolait les splendides séjours que la Providence avait préparés pour le bonheur de ses enfants ; en se rappelant la violation permanente des lois de l'humanité, sa gourmandise homicide, l'impunité dont s'enorgueillissait sa barbarie, ses coupes réglées parmi les populations pacifiques, qui frémissaient d'horreur à leur seul nom, il résolut d'assujettir cette race abominable. 11 voulait parcourir l'archipel Caraïbe, fouiller les repaires des mangeurs d'hommes, incendier leurs cases, leurs canots, pour les empêcher de poursuivre plus longtemps leurs forfaits. Il espérait les frapper d'impuissance par une croisière qui les obligerait à se séquestrer dans leurs îles et à les cultiver, au lieu d'y transporter, pour l'y engraisser, un bétail d'hommes.
Malgré le délabrement des caravelles, comme la mer s'était radoucie, il se dirigeait sur les Caraïbes, dont il lui lardaitd'abolirl'empire. Mais Dieunepeniiitpas(|ue son Serviteur, messager de la paix, accomplît une mis-