SI
agreste, ne lui donnait pas aoe idée fort avaalageuse de l'homme et coosiîquemmenl de sou projet. Il crut que le Père Juan Ferez de Marchena avait été abusé par ce songe-creux. Aussi laissait-il son proLégé se morfondre dans les escaliers, les vestibules, les salles d'attente, pour l'exercer à la patiencs, le lasser el le dégoûter enfin du métier de solliciteur. Il pcn&aït en cela lui rendre service.
On peut juger dès lors si le Prieur de Prado, qui s'était fait une règ:le de ne se roètcr d'aucune rccommanilation, se sentait disposé à soîlicilcr les Roi? pour cet Italien. Il se fierait cru coupable envers l^urs Altesses, en prélevant sur leurs occupations si urgentes quelques instants pour écouter im aronhiricr qui, ajrantàpeineun habit, venait leur oiïrir dus royaumes. Colomb eut donc à soiiiïrir et h lutter en vain l'ontre les préveottoos de celui qu'il avait espéré être son protecteur. Dunint ces déscspcraotcs et infructueuses tentatives, à bout de ressoui*ces, sentant durement les ■étreintes de la misère, il était rt^dult pour s'alimenter &. recommencer ses copies de mnnu5cril.s,sa confection de cartes marines.
Perdu au milieu du luraulic, dans cette brillante Cordoue rcnomméo par ses élégantes frivolités et les exigences de son luxe, Colomb se trouvait oublié* isolé, sans amis, sans relations familières, livré au plus Irisie abandon, lorsque, malf^ré son dénûment, une noble demoiselle, dans le voisinage de laquelle il éLiit logé, voulut consoler son mallieuren s'altachaot Âlui d'un nœud indissoluble.
Elle étail de haut pareatage. Sa naissance surpassait de beaucoup sa fortune, elsa beauté surpas»iil sa naissance. Elle s'appelait llèalrix. Ce nom aimé de Dante semblait fait pour un Italien. Dona Déalrix Enriquez apparlonail â la noble maison des Arana, l'une des plus anciennes familles de Cordoue, dans laquelle la vertu se transmettait par droit d'héritage, et qui malgré son peu d'opulence jouissait de cette respeciabiliié que n'obtint jamais la seule richesse.
Le laconisme des historiens, souvent leur silence et toujours l'absence de Béatrix Enriquez dans les occasions solennelles, quelques paroles de Colomb à son Ut de mort, voiliVes d'une pudique rélicence, cl grossièrement inlerprétêes, ont pi'oduit contre elle une prévention générale. Ka effet, les anciens hi.storions, après avoir rappelé le mariage de Colomb, n'ont plus parlé de Béalrix Enriquez. C'est qu'ils n'avaient rien  en dire. Sa modestie, la nature de ses goûts, de ses habitudes, qui l'écartërent de h scène élevée où son titre devait la produire, son altacbemeni à la cité natale dont elle ne s'éloigna jamais, enipi^chent de la suivre dans le cours de sa vie. Son histoire se bornait i soo mariage, comme son bonheur à son union. La femme chrétienne jouit modestement de la gloire de son époux, et ne li'en pare point avec étalage.
En ce qui louche Béatrix Enriquez, les documents sont brefs mais positifs.
Il en Hissort qu'elle était d'une haute noblesse et d une grande beauté. Sa fortune, inégale à son rang, lui assurait toutefois une existence indépendante. Mais
■ynnt des frères, il est probable que sui^'ant Piisage do l'époque et du pnys, elle n'avail reçu en dot que « sa légilime f. Le mariage de Béaliix EDriqiir*z i^iil lieu à Cordouc vers la fin de novembre l'tôO. Elle devint mère de Pernaudo Colomb, le 29 août suivant.
On dirait que celle union était provJdenLiellement préparée pour fixer Colomb en Espagne, en t'allaohnnl, par les liens de la famille, sur celte héroïque um devenue sa pairie adoplîve. Si l'on considère sérieusement dans quelles circonstances s'accomplit ce mariage, OD y surprend un caractéi-e étrange, exceplionnel^ comme la destinée de Colomb ; on y découvre associés l'innllendu, la grandeur et la nuulTrance.
Celle affection fut puissante et généreuse du c6té de Cbnstoplie; louchante el poétique du côLé de Béalrix.
Mntgré sa noble origine, sa Jeunesse, sa frappante beauié, elle épousait un homme alors sans nom, on ne connais^it pas sa famille: sans luD{;a(re, il estropiait encore l'espagnol ; sans jeunesse, il avait quaranleneul ans. sans virginité de cceur, il était veuf et chaiffé d'un fils; sans fortune, il ne possédait ni terre, ni rente, ni mobilier. Assurément, ses airs distingués, sa noblesse de formes et ses conversations d'une Incorrectiou pittoresque trahissaient sa supériorité ; mais son costume était forcément humble et pauvre. Ses cheveux eniicrcment blanchis, et les plis de son front n'otfi-aienl plus de ces chances d'un long- avenir sur lesquelles s'illusionne volontiers la passion. Il ne possédait pour espérance qu'un projet, trois fois repoussé
dans les Conseils des GotivorooitieiUs. Sans nul duute les Aranaet les Ëiiriqucz éiai<!ni o|)posés à celte union qui les choquait dans leur lt?pitiinc orgueil, leurs inléi'ùls, leurs préjugés, leur raison môme, et devait moins leur paraître une sui'prisc du cceur qu'une aben^tioD de l'espiil. On ne put manquer d'en dissuader Béatrix, de lui représenter Colomb» cet obscur étranger, comme un audacieux hi\b!eur ou un visionnaire. Elle eut à soutenir l'opposition de ses pro<:lies, de SCS amies, à braver les cnmmtVra^^es et le ridicule, celte arniequi (l'anche toujours les velléités et emporte les résolutions vulgaires.
D'autre part, pour qu'une intelligence aussi Terme quecellede Colomb eûtrédéârcntralnBr.ientdu <»L>ur, la beaul'î de Doiia Béalrix devait être bien irrêsislible, et si's qualilt's moi-alcs foimer avec sa personne un ensemble mcncillcusement harmonieux. Mais s'il Tadmim & cause de son charme, i. coup sûr il ne s'i^prîl que par son dévouement, cl ne l'aitna que parce qu'elle l'aimait. La reconnaissance, ce yùnéreux Ecnliment qui s'enracine au plus profond de l'affuction humaine, vint subjuguer la tendresse de cet homme, que lien n'aurait assujettie pendant qu'il rcoFermait dans sa méditation la plus vaste pensée de la terre.
Ce ne fut point un mariai^e de convenance, de fortune ou de position-, oc fut une inclination pure, invincible, plus Torle que l'ambition, rexp^rîencc et le malheur. Ce lien était myslêrieusenienl destiné à Clu'istophc Colomb en épreuve suprême. Il fallait qu'il
rAmM avec la puissance de son cœur e( resseniKun charme souverain, pour que la nécessité de quitter résolument la présence aimée, de vivre volontairement dans l'éloit^ncmcnt et la séparation, afin li'accompUr son œuvre, rendit plus méritoire son sacrifice, plus sublime riinniolntioa de son cœur. Sacrifice et immolation dont nul n'a jamais parlé et ne lui a tenu compte dans l'hiiloire.
Li félicité que lui donnait Bt^atrix, placée comme une tentation sur la route austère qu'il devait parcourir, ne put euclainercetteâme tout inspirée de samissioa, ni la détourner de son but immortel. Colomb, pendant qu'il était encore à Coi-doue, malgré les enclianteraeuL^ de sa liaison, n'en continua pas moins avec persévérance ses efforts inutiles pour être écoulé et pan'cnir jusqu*aux Souverains.
Enfin, à travers les dégoûts et les déoeptîons endurées en silence, il réussit â faire connaissance avec l'ancien Nonce apostolique. M** Antonio Gcraldlni. Ce prélat, à la prière de la Reine, était revenu en Espagne pour achever l'éducation de l'Infante, sa Ûlle aînée.
La haute intelligence d'Antonio Oéraldioi le disposait aux grandes conceptions. A l'âge de vingt-deux ans il avait vu le poétique laurier d'or ceindre son front, aux applaudissements de l'Ilalie presque entière. Sa précocité dans les afi'aireH ne ralentissait point sa générosité d'esprit. Dès qu'il eut connu Colomb, l'ancien Nonce éprouva pour lui une vive attraction, et se trouva son ami , en ne croyant être que son protecteur.
A sa demande, le Grand Cardinal Mendoza, pr&>
mier miaistre, admit en iii présence le navigateur étranger. Plus habitué aux afTaircs que le Pi'ieur do Prado, et mesurant les hommes au pretnier coup d'œil, dès qu'il eut vu Colomb, il rornpfit sa supijriorilé. Après l'avoir enleodu, il lui donna son ef^time, et conçut une si haute opinion de sa personne, que, sans môme approfondir le mérite de son plan, re qir'il ne pouvait iinmêdialcmonl faire, il crut devoir parier de Itii aux nois. Parcelle liicnveillanle entremise, Colonib put obtenir enfin audience.
Malgré la pauvreté de ses vèlemfinls et son arrr^nl étranger, Colomb panil sans hésilalion et sans humilité devant les souTerains. La dignité de son viscère. In grâce austère de son maintien s« déplnvant avec la noble famitiarilé de sa parole, frappèrent leur alteolion. Ou efil dit un Hoi di'|:uisi' eonvcrsani avec .ses ^u&. Cest qu'oubliant sou déDûment, tout pénétré de la sainteté de son but, s'èlevant à la hauteur de ^od mandat, il se présentait comme le Lcçat de la Provïdeacc, c euvoyé en Ambassade >, suivant son expression, vers les plus puissants d'entre les princes chrétiens, et surtout les plus zélés pour la foi, leur proposer une entreprise qui tramortalîserail leurrègne, en « fahanl service à -N'oire-Seipneur, répandant son saint nom el la foi parmi tant de peuples i, qui peulôlre ignoraient euc(>re le .Messie. Glorilier le Rédempteur, porter l'I^van^'ilc, la civilisation aux contrées les plus exlrômcs, utiliser ain-^i la puissance lemporellc, c'était se préparer une counmnr; impcris»ibte dans rétemité.
Ce fui franchement et uniqucmeni sar ce motif religieux que se fonda Colomb, en s'adressaoL à la reine de Castille. Les avantages politiques el commercîniix qu'il avait fait valoir auprès des (^niivern^ments de Gi>ne3, de Venise d du l'orlujral ne Tiirenl iri préseolés qu'accessoircoient. Le premier objet de la DécouTcrlc, dcgag<' de tout intérêt humain, était donc la gtoriRcatioD do nôdcmptcur, l'extension de l'I^tiso de Jt-sus-Christ. Voilà ce que les liistoricns avaient jusqu'à prûsenl passé sous silence ou laissé dans une TBgue confusion.
Colomb, bomme de désir \ la manière de Daniel, (ont animé de l'espril divin, sacliaul la tendre piété de la tleine, el ayant la bienveillance de son attpnlioo pour gage de sa syntpallile, laissa parler ^a ct»ur. Son éloquence pénétra relui d'isabnile. Drs ce premier Inslaot, elle prit un indéfinissable intérêt  cet étranger, dont le regard lumineux, h; Iront éclairé de ie » le langage plein d'une élévation naturelle, lalgré quelques incorrections semées de dé^ecluo:^ités 'dans la pros<:)dle, (rahissaicnl la supériorité, etinspiraJenl avec la confiance une ultime mèlM de respect.
le Roi sans doute se ressentit un peu de cett« ^influence; mais son caractère plein de froide circon- )eftion, opposé à tout cnlraînomeni de l'âme, l'cmkha de se prononcer encore. Il voulut qu'un projet >ndé sur des données scientifiques fût d'abord vérifié ir la science, et renvoya son appréciation à une JuDtf savants, qu'il charfjea le Prieur de Prado du réunir et de présider
La commissioD donnée à Fernando de Talavera n'élâit pas aussi aisée à remplir qii'oQ pourrail Jq croire. A ccUe époque la CasUlle ne comptait qu'un pelîL nombre de cosmograplies, et de l'aveu d'un tiistorio;(i:iphe royal, ils n'étaieiU {ruôre habiles. A défaut d'uQ nombre sufTisaot de cosmographes, le Prieur de Prado convoqua des ihéologicns.
SuInmaDque.oû la Cour passait l'hiver celle annéo-là, fuL aalurelteineoL le lieu de la docte réunion. Pour assister le Prieur de Prado, on lui adjoignit comme assesseur son parent le docteur Rodrigo Maldooado de Talavera, réfiidor de Salamauque. La date de cette Junte mémorable n'a pas été retenue par l'histoire. Toulefoiâ, deux circonstances particulières nous permetiiml de la déterminer foil approximativement. La Junto se réuDÎL en novembre 1'^.
Au jour fixé, Colomb parut devant ses ju^es avec UDc grande tranquillité d'imc, malgré l'induie distance qui le séparait de leurs idées.
Les uns croyaient fei-raenient que la TeiTe est le corps le plus vaste de la création visible, le centre fixe de l'univers. Dès lors ils trouvaient tout naturel que le soleil tournai autour d'elle. Par sa ma&sf>, la Terre remportant sur tous les astres, elle seule était le but de leurs divers mouvements. Les autres eâtimatcnt que la Terre forme un cercle aplati ou un quadrî-
laLôre immense, borné par une masse d'eau încom- Diensurabte. Ceux-ci, eo adraellaul la forme quailmngulaire ou circulaire, mais toujours aplatie de laTerre, liinilnicnt l'étendue des mers au septième de la partie solide de ce Monde. Ceux-là, sans se forger nellement un système, teuaienl pour un songe louie idée con* traire aux anciens auteurs.
Plusieurs ioclinaient h voir dans la thf^orie de cet étranger uae ianovaiiondaugereiise, couvant peut-ôLre qu6l(iue hérésie.
ColomI] s' «Hait affaibli for-cémcnl et presque désarmé avant di^ prendre la parole, par sa résolution de ne pas dépasser dans cette coatrovorso certaines généralîtés, et de ne plus livrer à l'iadiscrétion publique la source intime de ses convictions. La perfidie du Portugal tenait encore éveillée sa prudence, même devant la loyale cour d'Isabelle. Ce qu'il allait établir sur des douuécs cosmographiques n'était donc point la raison décisive de son système et sa démonstration |)éremploire. Il présentait, comme ses raisons principales, «culemenl ses arguments secondaires.
Nonobstant celte complication d'embarras, Colomb exposa avec as^ui-ance les raisonnements fondamentaux qui paraissaient la base de son projet. Comme il ^«'appuyait spécialement sur les sciences, l'assemblée De put suivre bien loin son arguincntaiion. Seuls, les religieux Dominicains de Saïnl-Élienne l'écoutèrcat LAvec attention et faveur.
Quelques membres de la Junte objectèrent à ses déductions des passages des Saintes Écritures qu'ils appliquaient ibii mal, et des fragmcnls tronqués de
quelques auteurs ecclésiastiques contraires à son système. Des professeurs < cniedraticos > établireai par majeure et par mioeure que la Terre est plate cérame un lapis et ne saurait élre ronde, puisque le Psalmiste dit : < ÉleDdanl le ciel comme une peau >, extendens eœlum sicut pellem; ce qui serait impossible si elle était sphêriqiie. Oa lui opposait les paroles de saint Paul, comparant les deux à une tente di^ployée audessus de la Terre , ce qui exclut la roiondiiè du monde. D'autres, moins rigides ou moins étrangers à la cosmographie, soutenaient , qu'en admettant la rotondité de la Terre ^ le projet d'aller chercher des régions habitées dans l'hémisphère austral était chimérique, puisque l'autre moitié du monde restait occupée par la N£n T^:nÉnRErsB, ce gouffre formidable et sans limite; cl si, par bonheur, un navire lancé dans cette direnion parvenait â toucher aux Iodes, jamais on n'en pourrait avoir de nouvelles, parce que cette prétendue rotondité de la Terre formerait nn obstacle insurmontable à son retour, quelque favorables qu'on supposât les vents. Quand il répliquait par des motifs tirés de l'expérience et de la nautique, on lui riposlail par l'autorité de Lactance et de saint Augustin condamnant l'opinion absurde de ceux qui croient aux antipodes; et l'on forltHaît les auteurs ecclésiastiques du tt^moi^nage des païens : on lirait des objections d'Épicure et du grave Séûèque.
La discussion était trop étendue et touchait à trop de questions incidcnles pour être promptcment terrai-
— Binée. Après chaque exposé de Colomb, il y avait réunion secrèle de la Junte, aiio de vérifier la force des arguments, les autorîLés alléguées, el préparer des répoQses el des objeclioos pour la scoDce suivante. Ces confcrouces comprirent un rerlain espace de temps, duiant lequel Colomb resta l'hôte du couvent de Saiul-ÉticQue. Les Dominicains pourvurent à tous ses besoins, y fournirent généreusement, et le dérra^-èrent même des déprnses de son voyaii;e. Aujourd'hui eocorc, leur counutinauié lire honnt:ur de celte hospitalité si dignement exercée envers le Messager de la Providence, alur^ inconnu.
Colomb, sentant bien que dans cette Junte, où le nombre des tliùoli^ieus l'emportait de beaucoup sur celui des marins el des cosmographes, les inductions purement scientiliqtms ne sulTiraienl pas à ses ju^s, se décida, malgré le danger d'Ôtrc soupçonne d'hérésie, à discuter enûn tes textes mêmes des Kcrilures et l'opinion des commentateurs.
L'ardeur de sou apuslulat parut alors le transfigurer aux yeux dt: son auditoire. La majesté de sa pcrsonac, l'éclair de son regard, l'illumination de son front, la pénéimnie sonorité de sa voix donnaient à l'auiorilé de cette parole convaincue une peirsuasiou irr<!:sisiibie pour toute âme élevée. La poésie et la majesté des filtres saints élcclrisaient son cœur; Péncrçie de son [langage s'ennoblissait par ta grandeur du sujet; et 11 tournait contre ses adversaires, en les développant avec magnificence, ces mêmes textes sucrés dans lesquels iU avaient cru lui montrer sa coadampation.
Od a gnrdé le souvenir de sa noble attitude devant la Junte. Plusieurs des assistants se seutirenl entraînés. Parmi eux, le premier professeur de théologie de Saint- Etienne^ le dominicain Diego de Deza, prit sa dérense et g;agna h sa cause les premiers maîtres de l'Université.
Colomb avait donc pour lui la qualité, sinon la quantité des suiïrages. Mais les esprits mOliculcus, les scolasliqnes opiniflires trouvaient sin^ulièremeul présomptueux à un marin de contester, malgré l'opinion de sain) Augustin et de Nicolas de Lyra. Et on répandait même une vague rumeur qui devenait dangereuse dans ce pays oâ rinquisilion, établie depuis peu, déployait l'activité de ses nouveaux ressorts. Heureusement le Nonce, M*' Scandiano, n'ignorait rien de ce qui se passait. L'ancien Nonce du Saînt-Siégc était là. Son jeune frère, Alessandro Geraldini, pressentant Ir péril, obtint une audteuce du Grand Cardinal d'Espagne. Peu de roots suFTirent à lut démontrer que l'opinion de Nicolas de Lyra, tout excellent commcnlalcur qu'il fût, et de saint Augustin lui-même, si éminent par la philosophie et la saiutet'!', ne pouvaient faire autorité en matière de cosmographie et! de navigation, sciences étrangères à leurs travaux. L'opinion du Nonce apostolique, du Grand Cardinal, cl de Tex-Nonce Antonio Geraldîni arrêtèrent l'effet de ces perfides iosinualions, dont le Sainl-OfGc« avait déjà pris ombrage.
La Cour n'attendit pas la fin des conférences ; elle quitta Salamanque le âC janvier l'487 pour aller on Amlalousie.
Avant te prioLemps, la Junte se sépara sans avoir rteo conclu. A l'imanimilc elle condamnait le projet, soit comme cl]iméri({iic, soit comme impraticable. Toutefois le procès-verbal lie ses opérations ne fui point alors rédigé et remis à la cour. L'entrée en cam* pagne contre Malaga lit pour l'instant perdre de vue le projet de Colomb. Fernando de Talavera ne put s'en occuper. D'un autre côte, il n'y prenait aucun intérêt, ne croyant pas à la pos.siliiliié de l'entreprise; d'autre part, obligé d'aceoni paginer la cour en qualité de confesseur de la reine, malgré sa récente promotion à i'évécbé d'Avila, il lui eût été bien dilHcile de suivre celte affaire, tous les membres de la Junte s'étant dispersés.
Cependant, en dépit de leur stérile issue, les conférences de Salamanque avaient mis en relief l'érudi- Uon, la science, les vues gigantesques de Christophe >lomb. Son projet s'était acquis une notoriété imlense, et son nom une sorte de popularité. A partir ce jour, la Cour commença à traiicr avec considéition cet étranger. Sans rien conclure, sans s'engager avec lui, on était aise de le questionner à moments perdus, de l'entretenir de son plan. Le Roi, tout en refusant de risquer un ducat, caressait comme un songe d'or cette idée de (erres inconnues à l'extrémité des Indes, pays des épices, des pierreries et des dialants.
n parait qu'i diverses reprises Colomb fut appelé ft Cour.
Des sollicitations inutiles et une attente sans cesse
déçue occupéreDl presque tous ses jours, durant raaiiée suivaiiLe.
Pourtaot. il ne dépendait que de lui d'exécuter enliu son plan, et d'obleiùr le prix qu'il s'adjugeait pour sa di^couverle. Le roi Joam H, le seul Poilugaîs qui eût su deviner son génie, avait fail adroilemeat reprendre ses né^ortaiions avec lui. Cotomb, dans sa réponse, ayant s»ds doute, pour motîvcr son refus, exprimé la crainte qu'une fois sous la main du monarquo, les conseillers ne prissent quelques prétextes pouraltenIcrA &*) liberté, le Roi lui envoya un message, daté du Wa mars, contcnaDt un sauf-cunduJU La su&criplioQ de la lettre portail ces mois : i A Clirislophc Colomb, notre ami particulier, à Séville. » Hais Colunib, nonobstant ï^a gène, son impatience et le cours des ans, resta inébranlable dans son refus.
Les souverains avaient quitté Saragosse au printemps, pour tenter un coup de main sur le territoire des Maures. Dans le courant de l'élé, ils appelèrent ColombàlaCour, ainsi que rétablit un mandat de trois mille maravédis payé par leur onlre le 16 juin 1i88. lu prirent leur quartier d'hiver à Yalladolid, qu'ils quittèrent dès le mois de février pour l'industrieuse ville de Mt'dina del Cainpo, où ils voulaient recevoir l'ambassade que leur envoyait le roi Henri Vil, désirant contracter avec eux alliance. Au commeacement de mai, ils allèrent à Cordouc, En ce moment le projet de Colomb leur parut devoir être enlln sérieusement examiné.
Cependant un empêchement survint encore.
Uaavail i-ésolu le sii^ge de Baza. Il fallait, sans perdre un jour de la boone saison, enlever ceUc place, l'une des plus fortes que tînsseal les Maures. De nouïeau le projel de Colomb fut laissé en suspens.
Incessamment retrempée dans la foi, ta rési^alion de ce vaillant chrétien s'égalait à la persistance presque fatale des causes qui reculaient sans fin son entreprise. On ne voit pas qu'en celte désespérante situation il ait exprimé une plainte, trahi la moindre impatience.
lit
Le siège de Baza n'était pas une simple combinaison slraiégique; il conlen.'iil l'avant-deruier mol de la Croisade. De son succès allait dépendre le sort des Maures en Kspagne. Colomb prit son épée et se rendit au camp.
Là, dans les rnn^ subalternes, il se dévoua en silence, e( servit avec autant de bravoure que d'Iiumilité la cause de la Croix. 11 parait ihéme avoir donné d'excellents a«s sur les opérations du siège. Mais son manque de foi-tiine, sa qualité d'étranger et de marin empêchèrent le Conseil du Roi de les mettre à proGt. Divers échecs essuyés au commencement de la cnropagDu, et des pluies torrentielles jointes aux maladies que multipliait la pénuri<! des vivres, dégoûtèrent les principaux giiemers. Le jtoi était sollicité de lever le siège de peur d'un désastre. Avant de s'y décider^ il consulta la Reine, alors établie à Jaën. Isabelle l'en
empêcha, promollant de fournir les hommes, rargenl, les vivres, les munlLioas. Elle eogagea aussilôl aux villes de Barcelone et de Valence ses joj'aux, sa vaisselle d'or et d'ai^ent, se Ht munîtionoaire général de l'armée; perâoauG ji'en ayant voulu soumissionner la fourniture, tant à cause de l'ciat des routes que du danger des embuscades maures. Elle enrégimenta six mille pionniers pour réparer les chemins défoncés^ construire des pools, traîner la grosse artillerie ; loua quatorze mille mulets, et organisa, sous la proteciioD des escortes, un service régulier de transport, qui ramena l'abondance et l'espoir au milieu des tentas. ÂJja de stimuler l'ardeur chrétienne, elle envoya au camp deux Franciscains venus de la Terre Sainte, chargés d'un message menaçant du soudan d'Ëgypto.
Malgré les touchants récits de ces religieux, le siège tralmiit en longueur. Il y avait de l'hésitation dans l'attaque, de l'incohérence dans les ordres. On manquait d'ensemble et de vigueur. Isabelle le comprit el arriva au camp. La présence de ce grand géoéi'al changea la face des choses. Une réforme soudaine s'opéra dans les habitudes des assiégeants. Dès lors, plus de querelles personnelles, do tiraillements, de conOits daus les ordres. On multiplia les cheminements, on avançâtes parallèles; la garde des tranchées fut vigilante, l'attaque régulière et continue. Ni nuit ni jour, tl DC se passa plus une heure sans que TailiUerie oe battit \es murs de la place et ue gênât les travaux de réparatmn. Si bien que, découragés par celte activité encore inconnue dans les sièges, les Maures, sentant
rinutîlité d'une plus longue résistance, rieniandèrcQt à capituler.
La reddition de Baza, en semant l'cITroi dans tout l'islamisnic , comblait d'allégresse l'Espagne chrétienne. Séville prépara une réception magnifique aux deux Rois, qui firent triomphalement leur entrée dans ses murs. Colomb vit les fêles succéder aux Tètes, et des réjouissances, mortelles pour lui, éloigner encore la reprise des coofèrences qu'il attendait depuis plus de deux ans.
A peine les souverains étaient-ils remis de la fatigue de ces longuos réjouissances, qu'une négociation de mariage pour leur fille aînée, l'Infante Isabelle, avec rinfant don Aloozo, héritier présomptif de la couronne du Portugal, absorba leur attention.
De nouvelles féiiïs précédèrent l'union des deux infants, qui euL lieu en avril iMH. Des splendeurs nouvelles accorapagocrent et suivirent cette cérémonie. Le cours des plaisirs et des solennités semblait interminable. Les banquets, les carrousels, les dauses costumées, les marches nocturnes à l'éclat des illuminations, étourdissaient la vie et repoussaient l'intempestive gravité des discussions scientifiques. De quelle patience dut être muni Christophe Colomb 1
11 fut impossible, avant le retour de l'hiver, de reparler du projet discuté à Salamaoque. Cependant le rapport que la Junte devait remettre aux Rois n'était point cnrorc rédigé. Colomb, sachant bien que la Reine ne prendrait aucun repos avant que Grenade uc fùl
50US la doinination de la Croix, ne roulait pas attendre les prt^paratifs d'une guerre nouvelle. Il msscmbla les efforts Je ceux qui raimaient, et obtiol que la Junte slaluerait d^rinilivemenl sur son projet.
L'évèquti d'Avila, Fernando de Talnvcra, présida de nouveau celte réunion. Son opinion n était pas changée. Tous les membres de la Junte déclarèrenl à Tunanimité que co projet reposnit sur une base fausse et imaginaire; son auteur atûrmanl comme vérité ce qui était impossible.
Malgré ces tristes conclusions, la Reine n'abandonnait pas le projet. Son génie ne condamnaitpointceluî de Colomb. Cependant, comme la guerre qu'elle allait porter à Grenade eniraînait des frais énormes. Fernando lie Talavera fut chargé de dire à Colomb que répuisem<-nt du trésor empêchait la Rsine de songer actuellement à son entreprise; mais que, dès la un de la guerre, on reprendrait l'examen de sa proposition.
Après tant d'années d'attente soumise, de démarches persévérantes, d'espérances déçues, cette réponse aurait alierré tout autre esprit que celui de Colomb. Mais endurci aux privations, aux railleries, aux dédains de la superbe ignorance, il soutint avec fermeté ce nouveau mécompte. Voulant absolument que l'Espagne, dont le zèle religieux et le caractère chevaleresque intéressaient ses plua intimes sympalliies, profilât de sa découverte, il en proposa l'entreprise à l'un des plus grands seigneurs de Castille, le duc de Médina- Sidonia, qui avait â lui une Hotte, des ports, et même un corps d'armée.
Do accueil distingué et TnlTrc d'Ulrc recommandé i la Reine tai tout ce qu'il obliol de ce personnage, alors fort occupé de ses préparatifs pour la procliaine campajine. [/nmplour même des vues de Colomb lui (il regarder son plan comme une illusion, et peut-ôtrc un li^urre tendu à ses finances. Il se défia de lui, surtout pai'ce qu'il était étranger.
Sur ces entrefaites, un gentilhomme nommé Morales, intendant du duc de Médina-Céli, qui posi^l'dait aussi une puissante flotte, engagea son maître à tenter rcnlrcprise. Colomb fut prié de venir au Port-Sainte- Marie, ville appartenant au duc. Une noble bospitidité L'5 attendait. Le duc de Médina-Céli, très-sympatliique & sa graniJeur de caractère, pris aux attaches de sa conversation, lui accorda une telle confiance, qu'il fil construire aussitàt des navires propres h un voyage de découvertes. Puis au moment de l'exécution, se ravisant et craignanl qu'une telle entreprise faite en son propre nom ne portât de l'ombrage à la Reine, il songea à solliciter son autorisation. A cet elTet, il lui écrivit de Roia.
La Reine sut gré au duc Médina-Céli de sa déférence, et le pria de céder cet aimement à la couronne, moyennanl le remboursement des sommes déjà dépensées, et dont on effeclucniit le payement après la guerre. Tout en lui disant qu'elle ne croyait pas trop à la réussite de ce projet, elle était décidée à en faire l'essai. Isabelle invita donc le duc de Médina-Céli à lui envoyer Colomb. Dés l'amvée de celui-ci, avec cette délicatesse de lac( qui Umait du charme, elle le confia aux bons soins d'Âlonzo de (Juintanilla, dont la noblesse d'esprit, la
gniDileur de vues, le zèle catholique, méritaieni si bicD l'honneur d'une telle hoppilalité. A diverses reprises, la Reine fit alors appeler Colomb, l'entretint de son plan, ei l'assura qu'après la guerre on le satistcraii. iVais quand la guerre rmirail-clle? Tous les Maures d'Espagne voyaient dans Grenade leur dernier rempart. Leur défense préparée de longue main promettait d'(Mre désespérée. Remettre l'enlreprise à l'extinction de la guerre, n'était-ce pas l'ajourner indéfiniment?
Repassant dans son esprit les délais, les refus, les moqueries, les soupçons, les affronts, I^-s voyages, les antichambres qu'il avait supportés un silence; voyant sa vie s'user ainsi péniblement et en vain pour l'aceomplissement de son œuvre ; craignant que l'Espagne, aveugle et sourde à ses propres intérôls, ingrnte envers la constance de son dévouement, ne fût pour une telle obstination d>!v?héritée par la Providence desgi-andeurs qu'il lui destinait, Colomb cessa d'insister. La poitrine soulevée d'indignation, le cœurdéhordanld'amertume, et secouant la poussière de ses pieds, il s'éloigna de celte Cour où sa patience avait compté tant de douleurs diverses, bien décidé à se rendre immédiatement en France, alin d'y traiter avec le Roi, auquel il venait d'adresser sa proposition.
A son départ de Lisbonne, déjà prévoyant le cas od l'Espagne rejetterait ses offres, Colomb, pour économiser le temps, avait envoyé son frère, le pilote Barthélémy, proposer en son nom l'entreprise au roi d'Angl ('terre. Depuis lors, il était sans nouvelle de son voyage. Alais il avait résolu de oc pousser la négocia-
tion, qu'il croyait déjà entamée à Londres, qu'au refus formel du Royaume très-chrélico.
Avant de quitter l'Espagne pour toujours peut-être, il voulait conduire à Cordoiie, chez sa femme DoAa Bé.ilrix Eoriquez, le jeune Diego, le (ils de sa première union, resté au monastère de la Raliida entre les mains du digne Juan Ferez de Marchena, qut faisait cbaritablemenl son éducation.
Il arriva donc au couvent de la Rabtda.
Une inexprimable Iristessô serra le coaur du Père Gardien quand il vit revenir frapper à la porte du monastère son ancien hôte, son ami, portant empreinte sur toute sa personne la Iracn des fi)li;;ui.>s, de la paticnoc vaincue et du dénûment durant cette absence de près de six années. Lorsqu'il sut que ce grand homme, las de liiKer contre le di^daiu des savants et les temporisations de lu Cour, allait décidémeul quitter l'Espii^nc, et doter de ses idées une antre nnlinn, son patriotisme s'émut autant que son amitié. Il trembla pour son pays; il craignit de le voir irrémisstblemcnl privé de la gloire et de la prospérité que lui acquerrait I une telle entreprise. Il supplia Colomb de suspendre ^lon départ ctdesereposerquelquetempsauprèsdelui.
Juan Ferez demandait à son ami, à son disciple en saint François; il ne pouvait être refusé. D'ailleurs celte paix du cloître était salutaite à Colomb; il avait
besoin de recueillir son esprit, de se détasser en Dieu des fatigues du inonde ; d'y rnjcunir ses espérances, de s'afrRnnir plus profondément dans sa vocation eiceplionnelle; de puiser à celle source myslérieusc de nonvcllcs forces contre les dédains et les luUes qui, peut-être, l'attendaient encore autre part.
Jusqu'alors le Père Gardien de la Rahida avait accppté par sympathie spontanée cl conviction préeiistante le projet de Colomb. Il l'avait jugé intuitivement et y avait cm tout seul, sans mûuence étrangère. Pourtant, en considérant qu'à deux reprises la Junte des cosmograplies avait repoussé les idées de son hûte, sa modestie lui £1 penser qu'il s'étiil peut-être trompé ; qu'il avait pris ses désirs pour des raisonnements, et ses raisonnemenLs pour la vérité même; mais que la science, dégagée d'illusions et d'cnlraîncmenl, démentail ses chères espérances. Afin de se fixer sur ces doutes, il voulut contrôler, par un autre avis que le sien, le système de Colomb, et envoya aussitôt chercher à Palos le médecin Garcia ilemandez, mathématicien fort versé dans la cosmographie. Tous trois conférèrent sur ce plan, objet de tant de débals. L'opinion de Garcia Hemandcz se trouva absolument conforme à celle du docte Franriscaio. Le projet parut fondé, et son exécution praticable.
Dès lors, pour le Gardien de la Rabida, ce n'était plus l'heure de prier ou de disserter. Maintenant il fallait agir. Le père Juan Perez décida qu'il écrirait directement à la Reine. Mais, pour éviter que sa lettre eût le sort trop commun de la correspondance livrée
aux secréuircs, on rt^solut de la faire remettre aux propres mains de Son Altesse par une personne dévouée. I^ missive fut condt^e à I'iid des notables de Lépé. le pilote Sébastien Rodri^oiez, qui, par son tact cl une ccrlainc babilelê d'anlicharabre, avulisu se ménager des relations à la Cour.
La Cour ^tait alors dans le camp; et le camp, à la suite (l'un accident, venait de se tranâformer en ville. Dans la nuit du 18 juillet, le feu avaii pris au pavillon de la Reine el,de là, gagné loutesles tentes, à la gmnde joie des Maures qui espéraient en ce sinislre. Pour prouver son immuable résolution de ne lever le sié{tc qu'après avoir soumis Grenade» la Reine ordonna de remplacer par la pierre et le bois les abris provisoires du camp. Sous ta direction d'un tel architecte, l'année éleva en quelques semaines une véritable ville, en forme de Croix, assurément la plus régulière et la mieux alignée de toute l'Espagne. Les chevaliers voulaient décorer du nom d'Isabelle cr-llc monumentale improvisation de son audace. Haïs la modestie de la Reine l'empêcha d'arcepter cet hommage ; et, désirant que la nouvelle cité portât le nom de son origine, elle .l'appela ville de laSainle-Foi ou t Saola-Fé ».
Le pilote obtint avec adressn, la faveur de remettre k&a Souveraine la lettre du Gardien de la Itabida. Le Franciscain y avait épanché son zèle pour la gloire du Rédompteur, son patriotisme et son altachement à la Reine.
Au bout de quatorze jours, le pilote reparut â la Rabida, porteur d'un message royal. Isabelle, remcr-
cinnt de ses intentions soa ancien coorcsscur, l'invitaiL, au reçu Aa ces lignes, à venir la joindre, et l'auloiisait, dès ce moment, à relever les espérances de Colomb, en atlftndani d'aiilrcs nouvelles. Ces paroles de la Reine comblèrent iIp joie la pclile communauté et son hôte. Colomb courut aussilôL k Moguer prier un eicellenl homme, Juan Rodriçucz Cabezudo. de lui prêter sa mule pour le Père Gardien de la Habida, appelle soudalniîmcnt au cauip de Grenade par Son Altesse. Cabezudo, (pli faisait très-bon roisina^e avec l'abbé Martin Sanchez, ami de Colomb, lui rendit volontiers ce service. Ijft Père Juan Perez de Marchena partit du couvent en secret, i^ans lanterne, un peu avant niinuîl, malgré le péril de tomber dans une embuscade ou un parti de fnaraudcurs; il traversa bravement les terres ennemies, se confiant à Dieu; et, faisant diligence, arriva sans encombre â la ville de Santa-Fé.
Comment ne pas accorder ici un souvenir de gratitude â ce savant Franciscain dont le courage ne fut pas inférieur à l'humilité? Après avoir risqué pour Colomb l'autorité de son suffrage, Juan Père/, de Marchcna ris[[uait maintenant sa vie pour nue entueprise devant tourner à la gloire du Christ et de la civilisation. Associé d'âme et de cœur au plan de la Découverte , ne mérile-t-il pas Ho l'élre aussi dans notre reconnaissance, M'hâte immortel que lui adressa la divine bonté?
Depuis le jour où, apercevant Colomb devant la porte de son couvent, il lui ouvrit cet humble asile, le Père Juan Perez ne cessa de l'assister de ses conso-
talions, de ses prières et de ses instADCcs. Sept ans d'insuccès ne ralentircnl poinl son zèle eta'afTaiblirent pas sa conliance. EL comme on le verra bientôt, la proleciion de ce pauvre moine, retiré sur son rocher de la Habida tut plus utile au futur Révélateur du Globe, que ses diverses relations avec les grands du inonde, les seigneurs de la Cour, les puissants Ducs qui pDissédaient des ports, dos flottes et des armées.
Pour écouter celte proposition dans un pareil moment, et revenir ainsi, loutc ïGule,â ua plan condamné par la Junle savante, il fallait que la tteine li>L inclinée bien puissamment à celte entreprise. Au milieu de ses embarras fmanciers et de son incerlitude sur le terme de la campagne, s'occuper encore de ce projet était une marque sigûificative de l'adhésion qu'y donnait insUnclivement son cœur.
Nul mieux que le Gardien de la Itabida n'était en étal d'exposer à l'inlelligente Isabelle la sublimité de Colomb. Ce n'était pas seulement de aoa projet qu'il pouvait discourir; seul il pouvait révéler la prédestination cl les intentions si maintes de l'homme que la Providence lui envoyait, en récompense de sa vie* pour en éterniser la gloire.
Aussi le Franciscain obtjnt-il plein succès.
La Reine, sans plus se souvenir de la Junle de Salamauque, ne se rappelant que les éloj^es donnés à Colomb par les deux Géraldinî, le Grand Cardinal d'Espagne, le professeur Diego de Deza, Alonzo de
— 7fi —
Quinlanilla et Liiiz de Sanlaa^el, el se confiant surtout à ses premières impressions, chargea le Père Gardien de mander Colomb sans relard. Comme dans ses ingénieuses prévoyances Isabelle devinait ses embarras d'argent, au milieu de sollicitations si longtemps; infructueuses, voulant qu'il pût se vêtir plus à son gré, acheter une monture et paraître dignement à la Cour, elle lui fit passer vingt mille inarav<^dis en florim d'or par le courtier maritime de Palos, l'aïcade Bîégo Prieto.qui les remit avec la lettre de Juan Perez au médecin Garcia Ilernandez , pour les l'aire tenir à Colomb-
Ile
Wep
A liitltM-nit^^ii' Christianisme et le Crois!i:ai}t iouchait à su lin.
On parlaitde cjipilulalion prochaine, de »idiuon<i (-1 de combats dans l'intt!iiL'ur tic la ville. Dietitât, en elTt-t, le iiiallietineiiii Itoatidi dut triiiler de la rcddilion tl'' (jiviiadf.
Le vendredi ti j.invii>r I Wi, jour de rËpiphanie, fêle ries Rois, If:* simvf-rains lirenl leur fj]tri.Wi solennelle dans l'Alliriinhra, ii la ^wrle dmpiul le uouïel
archevêque Mf Talavera, assisté d'un nombreux clei^é, vinl les recevoir proce&siuimullemeuL
Les réjouissances triomphales de la couquèle n'étaient pasencorfi terminées, que la Heine donnait audience A Colomb.
Le seu! aspect de ce noble étranger de qui la rapprochait, à son insu, une secrète communauté de foi et de génie, la rassura contre les objections de ta Junte de Salamanque. 11 n'y i;ut dans cet entretien nul débat sur le projet, parce qu'il ne subsista aucun doute sur sa réalisation. La Reine y donnait son adliésioD par instinct, elle sentait en cet homme une compréhension supérieure des choses; il lut ofTrail une personnalité exceptionnelle. Sa seule présence trahissait sa graadeur intérieure. Elle croyait en Colomb.
Le projet étant donc accepté sans contrôle, sans restriction, le! que l'inspiration l'avait conçu, il ne restait plus qu'à llxer les avantages qu'on attribuerait à son auteur, après la réussite. Une commission, encore présidée par le prudent Fernando de Talavera, fui chargée de régler ce point. Colomb eut à conférer avec elle, et i lui faire connaître ses prcteotious. Il dut les poser catégoriquement.
Alors CCI homme, à la pensée plus ^•aste que le Monde, laissa percer la graudt?ur de ses espérances par le prix qu'il fixait à leur réalisation. En l'entendant, les commissaires durent être frappés de stupeur. Voici, en elFei, les principales conditions posées par
cet étranger, aux couronnes d'Aragon cl de CnsLille. Il sérail :
Vice-Roi;
Gouverneur général des lies et terre rcrnie â découvrir;
Grand Amiral de la mer Oc^.ane;
Ses dig:nitéâ se Iransmeitraient héréditairemeoL dans sa famille par droit d'aînesse.
Il rcccTrait royalement la dlme de toutes les richesses, perles, diamants, or, aident, parfums, épiccs, fruits, et productions quelconques découvertes ou exportées dans les régions soumises à son autorité.
En entendant de telles prétentions, les commissaires s'indlgaèrenl de sa liardicsfMî. L'orgueil de ces courtisans se courrouçaità l'idée qu'un ïtalien.qu'on avait si souvent tourné en dérision ou pris en pitié, tandis qu'il se morfondait dons les antichambres, soUicilaol des audiences, osait aujourd'hui stipuler des litres qui le placeraient au-dessus des plus nobles maisons d'Espagne. La conféreuce fut suspendue.
Veut-on recueillir à ('instant le secret de cette ambition gigantesque? Secret touchant qvii lui échappa quelques jours après dans uue conversation familière avec les Ftois, et qui, dil-il, < les fil sourire » ; le void dans sa pieuse candeur.
Christophe Colomb tenait comme déjà réalisée sa découverte de terres ignorées, auxquelles il aurait le bonheur d'annoncer le Christ Rédempteur. Il prévoyait des dangers sans nombre, de terribles obstacles, des
travaux inccssanis. En retour de ces tabeui's, iJ aspirail i une récompense magnifique, la seule qu*i) crût digne de ses œuvres. II avait résolu, au moyen des trésors qu'il relii-erail de ses découvertes, d'affi-anchir le saint Sépulcre du jou}^ des Musuimnns. Il voulail traiter d'abord de son rachat à l'amiable, et s'il n'y parvenait, lever i sa solde cinquante mille hommes d'infanterie et cinq mille chevaux pour arracher aux profanalioas de Mahomet le tombeau de Jésus-Clu'iM. Il aurait remis aussitôt le gt>uveniemcnt de Jérusalem au Saint-Siège, se bornant, pour lui, à l'iionneur d'être le factionnaire de ITV'Sc au seuil de celle teire miraculeuse où fut accomplie noire Rédemption.
Les commissaires de la Cour ne pouvant deviner l'intime pensée de cet homme, ne virent dans sa prétention qu'une outrecuidance insolente, aussi t^méraire que son projet d'aventures sur l'Océan. ProlKiblement, ils ne discutèrent même pas une telle vanité, et se bornèrent à en référer aux souverains.
Fernando de Talavera, imbu de ses préventions contre le cosmographe génois, repi-ésenla à la Heîuc qu'il y aurait un grave inconvénicol pour Leurs Altei^ses à pasiser un traité au sujet d'une expédition qui avait été jugée chimérique; que l'insuccès les exposerait & la moquerie des cours éli'angéres et diminuerait dans leurs États le respect que l'on avait pour leur sagesse si cj^lèbre; qu'en admettant même la l'éussile, accorder des privilèges si exurhilants à un inconnu, surtout un étranger, serait inévitablement amoindrir dans l'opinion le prestige de la majesté
royale. Sous rinflncnce des observations de son confesseur. In Reine Iiésiln. K!le fit proposer à Cotomli des sndîlions un peu dif[creDtes, quoique Iri^s-avanta- 'geuscs ODCorc. Sans doute on lui offrit, comme en Portugal, des revenus, des litres, un gouvernement, dignes de snlisraire tout autre cœur que le sien. Mais il D'aceepla aucune de ces conditions, et ne rabattit rien des siennes. Ce qu'il avait dit était dit. Déjà il tenait i sa demande royalement, comme un souverain à sa parole. Dnns tous ses entretiens avec les létcs coaronnécs, alors que trop souvent ses vêtements accusaient sa détresse , il avait naturellemeol, par son langage élevé, empreint d'une dignité ramîlii^re, (raitc les princes d'égal à égal ; maiuteuanL qu'arrivait l'heure d'accomplir sa mission, il agissait comme il avait parlé.
Il se relira fièrement.
NI sa pauvreté, ni les six ans passés & la conr d'Bspagnc en infructueuses démarches^ ni le cours du temps qui menaçait de livrer à la mort son projet, ne purent l'ébranler. Plus de dix-huit ans s'étaient consumés pour lui en tentatives divei'ses, et pourtant il prélérait recommencer de nouveau ces difTicuIleuses négociations auprès d'un autre Ùal, plut&t de déroger à ce qu'il pensait être de la dignité de
I droits.
Cependant, en dehors de la commission. l'éuormtte de ses prétentions préoccupait les conseiller? de la Gourunne. Le lîoi montrait déjà de réloignemenl pour ce projet. L'iuflueuce que l'nrcltev&quc de Grenade
exerçait sur la Reine avaîl paralysé la volonl-î d'Isabelle. Il lui sembla qu^efTectivemeDl la quasi-royauté demaodéc par Colomb serait ua prix trop onéreux, quelles que lussent les découvertes.
La coorérence était déjà rompue ; la négwiatioD Tut abandonnée. N'obtenant point et ne cédant pas. inflexible dans sa résolution de ne rien diminuer de ses droits, Colomb jeta les yeux vers la France, dont le Roi venait de lui répondre. Ou était à la fin de janvier; il ne voulut pas perdre un jour de plus en pourparlers ioutiles avec les Espaj^ols, sa détermination étant Immuable. Il fit tristement sf!s adieux à ses i-ares amis, et enTourcliani son mulet, le poussa sui' la route de Cordoue, où le réclamaient quelques dispositions de famille avant que d'abandonner pour jamais peut-être la Castille, maintenant devenue à son coeur comme une seconde patrie.
Autour d'Isnbelle, cet astre des destins nouveaux de l'Espagne, gravitaient quelques esprits d'élite qui reflétaient les clai-tés de son inspiration. Amoureux de la vérité, observateurs de la justice, souhaitant la gloire de Dieu, passionnés pour la i^andeur de leur souvcmîac et de la nation espagnole, le départ de Colomb leur parut une perte immense, irréparable, qui prépaiTiit peut-être une honte et un regret étnrnfll i leur pays. L'un de ces hommes, Luiz de Santaogel, receveur des droits ecclésiastiques dans l'Aragoa,
obtint d'ui^cnce une audience de la Reine. Alarmé sur U gloire de la souveraine adorée, emporté par son zèle, il lui exprima amèi-ement, d'ua Ion de reproche et de plainte, sa surprise de ce qu'elle eût faibli dans une occasion si facile, elle, dont le couras^e s'était toujours montré invaincu. 11 lui représentai combien celle eolrcprisc méritait sa protection, puisqu'elle pouvait avoir de si grands résultats pour la gloire de Ji^sus- Chrisl, le triomphe de l'Église et la prospérité de ses royaumes. Il lui rappela <iue la personne même de Colomb, sa pureté, sa foi, sa science, sa supériorité sur les cosmograpbcs qui le condamnaient, méritaient créance ; d'autant plus qu'il ne demandait rien avant d'avoir donné lui-même.
Loin de s'offenser des remontrances de Luiz de Santangel et de sa vivacité, Isabelle, qui en appréciait tes mulîfs, le remercia de sa franchise. En ce moment survint Alonzo de QuinUinilla, dont la vertu assui-ail le crédit. Son énergie appuya les insUioces si désintéressées de Santaogcl. Durant ce temps, à quelques pas de 1.^, dans la cliapelle de la Reine, le Père Jnnri Percz, prosterné devant le tabernacle, suppliait le Seigneur, par les mérites de la Passion de son divin fils, d'éclairer de sa giâce l'esprit si droit d'Isabelle.
Sans doute Dieu l'exauça.
Soudais la reine change d'attitude ; son regard s'illumine. Un mouvement mystérieux s'opérait dans son âme : Dieu lui ouvrait l'entendement. Ses yeux se dessillaienl: elle comorenait Colomb Loul entier; elle
voyait quel homme lui avait envoyé la Providence. Alors, n'écoutant plus que la voix înlérieure qui parlait à son cœur, elle remercia do leur insistance ces deux fidèles seiTants de sa gloire ; ol, avec l'accent d'une résolution immuable, déclara qu'elle acceptait l'entreprise pour son propre compte, comme Reine de Casiille. Elle ajoiila qu'il serait nécessaire pourtant de la dilTérer quelque peu, à cause de l'épuisement du trésor, suite de la guerre; que cependant si ce retard les méconteulait, elle avait là les joyaux de sa chambre, et qu'on prendrait dessus la somme que nécessiterait rarmemenl.
Aussitôt, par ordre de la Reine, un ofQcier des gardes fut expédié Â toute vitesse pour ramener Colomb. Il parvint à le rattraper à deux lieues de Grenade, vers l'entrée du pont de Finos, célèbre par les nombreux combats qui s'y étaient livrés. On dit qu'après tant de déj^oûts et de déceptions, tes lèvres contractées par l'amertume qui débordait de son cœur, le grand bomme hésita un iostaat à revenir sur ses pas. Mais quand il sut tout ce qui s'était passé, la ferme résolution d'Isabelle, le Héros obéit avec une soumission aiïeclueuso, devinant déjà la part réservée dans son œuvre par la Providence à cette Temme, seule digne de lui être associée.
La Reine venait en effet de prendre une détermination héroïque. Malgré la Junte des cosmograplics, l'avis de sou Conseil privé, les représentations de son couresseur, auquel elle avait toujours montré la plus grande condescendance; malgré le sentiment du Hoi
son 6poiix, A qui clic se faisail un devoir de compinire en touLe chose, el dont elle prenait le désir pour loi; nonobsUnl la défaveur des apparences, l'opposilion de loul ce qui l'entourait, Isabelle venail d'engager sa parole en faveur de cet élraQg;er.
En bien examinanl celU>. confiance non moins subite qu'inébranlable de la Reine, on ) remarque quelque chose de sublime et de mystérieux, comme l'entreprise dont elle allait devenir l'àme et la protectrice.
Le Père Juan Ferez, qui, surmontant son effroi des grandeurs, des bruits de la Cour, était cependant resté exposé au retentissement des plaisirs et aux réjouis* sances de laronquôlc, se tenant â porté*! do la Reine, pour défendre sa gloire et celle de TÉglise, en soutenant £on ami, maintenant rassuré sur l'issue de l'alTaire, se bâta de regagner sa paisible cellule.
A son arrivée, Colomb fut reçu par ta Cour avec des honneurs extraordinaires. La Eleine l'accueillit par de telles m»rc|ues de satisfaction et de bienveillance, qu'il put oublier A l'instant les souffrances passées. Ce moment trace le premier liaéuinent de la mission de Colomb. Désormais la Reine estseuleTâme etlc moyen l'entreprise. Le cauteleux et déliant roi d'Aragon 't*esLe étranger à l'expédilion. Il donne son nom et sa signature aux actes de la Iteine, suivant les convenlions établies entre eux. Mais il fut bien entendu que l'entreprise était faite exclusivemcal par L'i reine de
Casiillc, à SCS propres risques et périls. Aussi de son vivant, les Castillans seuls eureot le droit de s'établir tlaus les pays que Too découvrait.
Ce qu'avait demandé Colomb lui fut accordé, sabs en rctraaclier un iota.
Cependant les formalités nécessaires au passement des écritures entre l'Aragoa et la Castille, pour le prêt fait à cette couronne, et les incessantes occupations qu'eotraîDait la nouvelle organisation de l'ancien royaume de Grenade, ne permirent aux Hois de signer que le 17 ami H92, dans la ville de Sania-Fé, les articles du traité dresse, sous le nom de Capitulation, par le secrétaire du cnbinel, Juan de Coloma.
Le 30 avril, on expédia le titre des privilèges de Colomb. Ces lettres patcnles poilaleol qu'il serait grand amiral de l'Océan, axec. les mêmes prérogatives dont jouissait l'amiral de f^stille, vice-roi, gouverneur géni-ral de toutes les îles et terre ferme qu'il découvnmii ; que ses dignités seraient traosmissibles & perpétuité dans fa famille.
Le 8 mai, à ces récompenses éventuelles, la Reine ajouta une faveur pleine d'exquise bonté, en nommant le petit Diego, fils aîné de Colomb, page du Prince royal, avec une pension annuelle de neuf mille quatre cents maravédis. Cet honneurs! envie n'était réservé qu'aux enfants des plus illustres maisons du royaume.
Pour l'armement de l'expédition, des motifs d'économie firent choisir le mwlui^le port de Palos. Comme
ses habitants étaient asU-einls, en commulalion d'amende, à fournir graïuitemcni à la couronne, pendant nn an, deux caravelles arinëcs et pourvues de leurs équip^iïes, il leur fut eojoiat d'avoir à li!S mettre, dans ledélai de dix jours, aux ordres de Christophe Colomb. — Exemption de tous droits de Use, de gabelle, était >rdée aux marchandises el provisions destini^es
fà cet armement. — Ordre fut transmis de surseoir à toute action en justice et à tous jugements contre ceux qui feraient partie de l'enlrepriae.
Le 13 mai, Colomb, ayant f^u son audience de congé, partit prompicmcnt pour Coi-doue, où l'appelaient quelques arrangements relatifs à l'éducalion de ses enfants. Ce futprobablemenlalors qu'un neveu germain le sa femme, a honnâtc gentilhomme de Corduue »,
'Diego de Arana, se détermina ;\ tnnlpr avec lui cet efTruyanl voyage, à travers la xer ténébreuse. Peu de jours apréSj Colomb arrivait à Palos.
Le Père Juan de Marchena, qui avait ouvert son asile à l'étranger pauvre el inconnu, reçut dans ses bras l'ami comblé d'honneurs el rempli d'espérance, revenant savourer avec lui les premières joies d'un )alieur dont il lui devait la meilleure pari. Colomb devint encore l'hôte de la communauté de Saint- François, Et, comme on le verra, l'assistancû du Père Gardien ne lui fut pas alors moins utile qu'aux premiers jours de son arrivée à la Uabida.
Le mercredi 23 mai, avaot midi, le Père Gardien descendit du nouveot avec Colomb et t'accompagna à l'église paroissiale dâ Palos, sous le patronage de saiot Georges. Là, au milieu de cette population de marins, en présence des premiers alcades, Diego Rodriguez Prielo et Alvaro Alonzo Cosio, sur la réquisition de Christophe Colomb, toujours assisté du Franciscain Juan Ferez de Marchiîna, le notaire public François Hcrnandez Ht solennelicmeol lecture de la lettre de Leurs Altesses, qui enjoignait de lui livrer deux caravelles armées et montées.
Bien que le port de Patos dût fournir à ses propres frais les hommes des équipages, sous peine d'une amende de dix mille mai-avédis au profit de la Cliambre royale, les souverains duignaicnl leur accorder la même solde que sur les navires de guerre, et leur faire payer quatre mois d'avance en montant A borJ. En outre, au retour de Texpédition, s'ils pouvaient produire un certifical de bonne conduite, délivré par leur chef, ils seraient tenus quittes du resLint de la condomnation. Les autorités de Palos, s'inclïnant, répondirent qu'il serait obéi â ce commandement avec la soumission due aux ordres des rois.
Cependant, lorsqu'on sut qu'il s'agissRÎl d'aller oaviguer au couchant, jusque daos la H£R TÉNéDnEuSB, la consternation se répandit sous chaque loit; reflroî gagna tontes les barques. La hbh ténébreusb I ce nom seul glaçait d'épouvante les plus intrépides.
Aujourd'hui, des hauteurs de noire savoir, nous aurions mauvaise grâce i sourire de ces terreurs. Klles
élaienl, â celle époque, naluretles el presque logiques, puisqu'elles s'appuyaienl sur le raisonne m eut. Le télescope n'avail poiut encore plongé dans l'^lher pour
-jauger l'espace, noinbrcr les myriades de soleils de la voie lactée, prendre la projection des pics de la tune, complci'lcs satellites de Jupiter et d'Uranus, dccomposcr le triple anneau de Siilurne, peser tes diverses niasses, calculer les différenles vitesses des mondes qui gravitent autour de notre soleil. La composition, le volume et le poids de la Terre n'étaient point ûxés. Sa forme restait indéterminée.
Les uns la disaient plaie et lon^e, continuée indê* finiment par l'Océan incommensurable ; les autres la prétendaient carrée, mais cernée entre les glaces el la ner sans bornes. On niait radicalement les antipodes, dn admettait des < zones iuliabitubles ». Pap suite des iraperfeclions de la nautique, les eoseignenienls des cosmograpbes se montraient bizarres et contradictoires comme Je cnaos. Il n'est donc pas surprenant que cette confusion se répercutai sur les intelligences. Dans l'enlendement, l'inconnu louche au ténébreux; el les ténèbres sont formidables pour toute créature mortelle. On pensait que le chaos, l'Érèbe, se recelait dans les profondeurs cxlrénies de cette mer que tous les cosmograplies désignaient du nom de téhéureuse, parce que
l^d'après le géographe de Nubie, le shérif Ëdrysi. el au dire des navigateurs arabes, en approchant de ses parages, on trouve ■ de forts courants, des oaui obscures et peu de clarté dans l'almusphère *. L'incertitude et
FT obscurité de la science, au sujet d'une telle mer. semblaient Justifier celle nlTrcuse dénomination. C^éiait
dans la mer ténébreuse que se choquaient les torrenUi pélagiques, que tourbillonnaienl les gouffres au sein desquels se jouaient Béhémoth et le grand Léviathan, escortés de monstres subalternes.
Tous les ouvrages de géographie accréditaient le mauvais renom de laucR ténébreuse, car surles cartes des cosmographes on voyait dcâsinces autour de ces mois terribles : mare tenebrosum, des lij^uresaiïreuses, auprès desquelles les cyctopes, les lesti'igons, les grîf foQS, les hippo centaures n'avaient que de Ui^nigne» physionomies. Les géographes arabes, empêchés par U Koran de reproduire des images d'animaux, se bornaient à caractériser cette mer au moyen d'un signe dont la sombre unité, sans effrayer d'abord le regard, n'en Irauleversatt pas moins l'imagination. C'était une main crochue et noire, celle de Salanl s'élevant de l'abîme à la surface, et prête à entraîner sous les gouffres les navigateurs assez iémcraîres pour braver les eaux du liAnit-AL-TALUBT.
Ces périls sous-marins n'étaient pas les seuls que courussent les explorateurs : de gigantesques adversaires pouvaient, tout à coup, fondre du haut des airs. Dans ces latitudes, planait sur ses Immenses ailes l'oiseau Honk, qui de son bec enlevait, uon pas un homme ou une barque, mais un navire chargé de tout son équipage, l'emportait dans la région des nues, et, de cette hauteur, s'amusait i le fracasser cntie ses serres, pour le laisser tombr^r, pièce i pièce, hommes et choses, dans les hideuses v;^es de la mer téxé- DtiEUSE. Certains passages d'auteurs graves allesleai
qu'à celle époque, eux-mêmes partageaient la croyanco vulgaire. Précisémeoi cette auDée-là, daus ta préface d'un livi-e prohibé, le jurisronsulte Fernanilo de Rojas parlait scricusemeut de l'oiseau Koch. Plus d'un siècle après la découverte de rAmérique, le duc d'Arion, vice-roi du Mexique, croyait que dans la partie iocon- Due de la Nouvelle-Espagne vivaient des aigles à deux télés.
On s'expliquera aisément ces croyances et cette épouvaole , si l'on se rappelle qu'alors il n'existait pas une seule mappemoode qui n'indiquât, par l'image de monstres de plus eu plus afTrc^ux, les degrés voisins de la ligne équîaoxiale. Comment le peuple, les matelots auraient-ils échappé à l'erreur commune? Aller dans la hbr tékébreuse, c'était afTronler l'embrasement par les feux du soleil, s'cnpouffrer dans l'obscurité du chaos, s'exposer à être détiiiit dans les airs ou enseveli sous l'abîme éternel du noir Océan. El les intrépides pilotes qui avaient fréquenté Lisbonne ou navigut^ aux Canaries et aux Açores, tout en rabattant beaucoup de ces frayeurs, u'eu étaient pus mains convaincus de l'impossibilité de jamais traverser la HEH TËNKnHRUsu, l'épouvanlablt! Bahr-al-Talmbt des Arabes.
Cependant le temps s'écoulail. Malgré l'ordre royal^ cl leur protestation d'obéissance, les autorités de Palos n'avaient encore fourni aucune caravelle. Le mouillage élait complètement désert. Tous les propriétaires de oavires les allaient cacher dans tes criques éloignées ou les emmenaient dani; d'autres poils, pour les sousirairc à la réquisition.
Le 20 juin, la Reîoc, iofonnée de cet obsiacle, expédia à Palos le garde du corps Juau de Pcùasola, homme éoei^iqiic, avec pouvoir de rrapjier d'une amende de deux cenis maravédis, par chaque jour de relard, ceux qui se refuscraicnl à l'cxéculion dd ses ordres. . était autorisé à Taire saisir sur la côle d'Andalousie tout bâtiment et tout maria qui paraîtraient propres à ce nouveau service.
Ce fut une ^nde désolation pour les propriétaires de navires et les hommes de mer. On conlcslait, on se débattait; aux supplications s'ajoutaient des promesses; ntnis l'armerneal. n'en allait pas plus vite. Cependant Juan de iVnasola ûl saisir de vive force une caravelle, bonne voilière, nommée la Pitita, qui appartenait par moitié à deux habitants de Palos : Gomez Rascon et Grisloval Ouiulero. Ces gens-li se regardaient comme perdus, eux et ce bAtimeni, toute leur fortune. Il maudissait h venue du Génois hâbleur et intrigant, qui avait surpris à la sagesse des Rois l'ordre de celte navigation désastreuse.
Les calfats, les cliarpcntiers se disaient malades ou se cachaient, pour ne pas être forcés de travailler â la répai'ation de la caravelle. On ne trouvai! ni bois, ni éioupcs, ni goudron, ni cibles. La rigueur de la mission donnée à Juan de PeQasola ne réussissait pas mieux que les raisonnements de Colomb. Il fallait trois navires; on a*eo tenait encore qu'un seul. Déjà une sombre exaspération agitait les esprits.
Dans cette situation critique, le zèlû du Père Juan
Perez vint au secours de son ami et de la populaiioa
réc.
Le Franciscain est naiurellenient sympallnquc au peuple, à cause de la pauvreté de sa rie et de l'Iiuinilité de soD coslumc. Il en esL aimé, parce que visiblement il l'aime. Sa modeste familiarité l'attire comme son dévouement l'attache. [^ Gardien de la Rabidn jouis-
, sait, en outre, d'une considération personnelle parmi les jcns de mer. Il se mêlait aux matelots, plai^^antaiL sur leur (erreur, rassurait leurs familles, el allait faire de l'enrôlement par ses paroles, ses démonstrations jusque dans les ports voisins. Le zélé Franciscain attendait de celte expédition l'cxlcnsion du royaume de Jésus-Christ, une grande gloire pour l'Église, qui, la
Lpremière, avait encouragé cette découverte, et un
'^tiienruit pour toute la civilisution. il senlail, comme l'avait dit si justement la Reinc,que Colomb allait dans « ces espaces de l'Océan accomplir des choses trèsimportantes au service de Dieu ». Bien qu'en défendant sou hâte, il soutint un peu, à son insu, ses propres idées ; catholique meut il prenait une part aciive h son œuvre, s'honorait de coopérer à son apostolat, de servir ainsi A réaliser te scuhail du bienheureux fondateur de l'Ordre Séraphlque dont l'ardeur aurait voulu pràcher Jésus-Christ, sa croix et sa pauvreté dans tout l'univers. Aussi le Père Juan Perex travail tail-il de
^Cfflur el d'âme à convertir les poltrons, h décider les Irrésolus. 11 préparait le recrutement des équipages par st^s persuasions cL l'autorilô de sa science.
Il allait tantôt seul, tantôt accompagné de son ami,
mais panoutoùl'oD voyait Colomb, on élaitsùr d'apercevoir aussi le Gardien delà Habida. Il se miiUipUait d'une façon prodigieuse. L'ar.tiviliî de son ardeur fît sensation dans la contrée. Plus de vingt ans après, les lémoios de son zèle en gardaient le souvenir. El alors même que le nom du Père Juan Pcrez de îllarcliena avail disparu de quelques mémoires, la robe du Franciscain y laissait encore son empreinte. Oo ne pouvait parler du départ de Colomb sans se rappeler qu'un Francisrain l'accompagnail, l'asaistait cl le défendait parloul.
Cependant, niatfrré l'assistance du Përâ Juan Perez, souvent la frayeur, la roullne, un conte saugrenu défaisaient, dans uao seule veillée, le résultat de sa prédication nautique durant plusieurs jours. On a la preuve qu'à cette époque, sur la côle d'Andalousie, il était uniquement bruit de cette expédition. Tous les marins tenaient pour chimérique l'idée d'une découverte de terres dans la mer ténébreuse ; c'est pourquoi aucun pilote ne voulait s'embai-quer.
Le Gardien de la Rabida prit \ia parti décisif.
Il y avail alors à P:dûs une famille riche et conadérée, dont la maison, qui subsistait naguère, paraissait avoir été la plus belle de cette petite cité. Elle appartenait aux Irois frères Piazon, tous trois hommes de mer éprouvés. Juan Perczde Uarchena fitconiiaitre & Colomb l'aîné des trois frères. Martin Aloozo Pinzon.
CéUiit un homme de Ih^orie et de pralique^ espérimenlé aux choses de la marine.
L'idée d'un voyage à travers la mkr tékéoreuse, qui terrifiait tous les marins de l'Andalousie, n'cIVraya pas ûni'i Martin Alonzo Pinzon. Il était depuis peu arrivé de Rome, où déjà plusieurs fois l'avail appelé son commerce. Il en rapportait dans ce dernier voyage quelques idées qui l'avaient préparé nalurcllement aux g:randes vues de Colomb.
llartin Alonzo Pinzon connaissait particulièrement un des bibliothécaires du pape Innocent VIII, qu'on disait fort versé en géographie. Ce savant lui avait montré une carte mappemonde, sur laquelle se trouvait indiquée dans la merocéane une terre sans nom, vers l'occidcni. Ainsi que le Gainlien de la Kabida avait eu le pressentiment des terres inconnues, h cosmogivijihe de la bibliotlièque papale s'était peut-être élevé aux mêmes aperceptions. D'ailleurs, & Rome, l'idée de Colomb ne pouvait être ignorée. Nous savons qu'A l'époque dosa correspondance avecToscanelli, celui-ci fréquoDUit la cour pontificale. Ce fut de cette capitale du monde chrétien, que le savant Florentin écrivit sa seconde lettre au navigateur génois. IL n'est pas croyable que Toscanclli, résid;mt à Rome, pour étendre ses connaissances cosmograp biques, en inteirogeant les voyageurs qui y arrivaient des pays lointains, eût tenu secret ce hardi projet de découvrir l'extrême Asie par la route de l'occident.
Ce projet, qui devait enfanter de si grands résultats pour ri^iise, ne pouvait être indifférenl au successeur du Prince des Apôtres. Depuis plusieurs années le
Saint-Sit^ge était iolbiTiié des idé.es de Colomb. Ce de&sia iotéressail d'autaot plus le SaJDl-Père. qu'il avait clé inspiré k l'un de ses compatriotes. laérilablemenl, il en avait ctÔ quesliou à diverses époques, soit par l'ex-lf^t^al Antonio Geraldini, soit par ranibassadcur espagnol Slradn, soit par la coirespondancc du comte de Tcndilla, l'ancien envoyé de Castillc ;ct surtout par le Nonce apostolique, Mgr Barthélémy Scaodiauo. Les rapporta ultérieurs do Chrisloplm Colomb avec le Saiot-Siége montrent qu'il avait d'abord dû communiquer sa résolution au chef de l'Église, et appeler si bénédiction âur le but de ses travaux. Une tradition constante h Rome l'établit. Rome, encore de nos jours, le rappelle. La famille du pape lunoceotYlll savait l'intérêt que prenait l'Illuslrc Pontife au projet de Colomb ; c'ost pourquoi elle fil inscrire sur son tombeau sH participation intimée la Découverte, qu'il n'eut pas la joie de connaître ici-bas.
Nous sommes fondés it n'émettre aucun doute sur cette carie, portant la désignation d'uou terre à découvrir. Une telle indication pouvait exister par l'effet de celte mystérieuse initiative des grandes choses qui est le propre de l'Église romaine, ou comme conséquence el témoignage de la communication précédente des idées de Colomb, directement soumise par lui-même au Souvei-ain Pontife.
Quoi qu'il en soit, dès que Martin Alonzo Pînzon revenant de Rome, et Christophe Colomb qui y avait des relations, se furent mis en rapport, toutes les diûîcullés s'aplanirent.
La nouvelle de la communication géographique, foite par h: bibliothécaire du Pape, vint sanclionner l'approbation que le Nonce apostolique, le Grand Cardinal d'Espagne, et le Franciscain cosDiographe Juan Ferez de Marchcna donnaient aux idées de Colomb. Évidemment le patronage du clergé semblait servir de lution aux assurances de cet étranger. La défiance k son égard devînt moins générale.
Uicntol le bruit courut que l'alné des trois Piozon, communément appelé le scùor Martin Aloozo, goûtait le projet du Génois. On ajoutait même qu'il se proposait de tenter l'aventure sur la Nina, jolie petite caravelle appartenant à Vincent Yanez Pinzon, le plus jeune des trois frères, destiné à compter parmi les grandes célébrités de mer. En cITct, les trois Pinzon avaient signé une convention avec l'ami du Père Juan Ferez. Leur temple seconda merveilleusement les inRuences du lardien de la Habida. La plupart des marins commen- Fcèrent à se rassurer.
Le crédit des Pinzon était grand à Palos. Le senor Martin Alonzo faisait le commerce des agrès et des munitions pour les navires; il était le principal rournisfieur de la niarinedans ce port. Sa furLune, ses connaisi>ances, rancienneté de sa famille le plaçaient k la tête les notables de la cite. Dés lors, sans que Juan de 'eiiasola eAt à sévir de nouveau, Falos ofVrit en cxér«utiou de sa corne, cumnie seconde uai-avelle, une certaine petite caraque vieillie à la mer, nommée < la GalUga n grande comparativement, grosse et lourde, mais très-solide. Quoique impropre au service auquel un la destinait, ni Colomb, ni le frère Juan
Ferez, 50D conseil, n'osèrent la refuser, do peur d'allonger ainsi les retards déjà si grands à leur impatience. La peiite caraque Gatletja fui donc acceptée ca qualilt^ de cai-avelle ; et l'on se mil h l'équiper. Colomb la choisil raômc pour y arborer son pavillon de commaudaut. Seulement il changea d'abord son nom pour la rendre chrétienne ; la plaçant sous la prolectton spi^ciale de la Sainte Vierge, il la fit bénir et appeler la Sania-hiaria.
Au milieu des préparatifs de l'annement, Christophe Colomb conliounit à mener la vie d'un disciple de l'Ordre Si-niphique. Il ne surLait du eouvenl que par nécessité, &' occupant du soin de son àme, et avançant dans la perfection chrétienne. Ses jours se pas^aieni dans Toraison cl la contcmplaiion des mystères, il tâcbail lie devenir de moins en moins indi^^ne de la bonté de Dieu, qui l'avait daigné choisir pour une ceuvre sans égale parmi les hommes. Il ne s^émut aucunement dos délais, des fraye\irs, du mouvais vouloir de la ciU, bien qu'ils formassent à son départ des obstacles si sérieux que l'autorité royale ne pouvaitles vaincre seule.
LMtistoire a gardé le souvenir des généreux efToild du Oardien de la Rahida pour rassurer les esprits, stimulcr' les courages; niais on ne voit point app<inittre Colomb. Lui qui, dansses voyages postérieurs, déploya tant d'activité et s'occupa des plus minimes détails, 06 paraît pas celte fois s'être donné le moindre mouvement.
Comprenant que sa qualité d'étiaogei' , de Génois
reDdailstériln son éloquence; qu'on no croyait poial en lui; qu'il ne pouvait composer â son gré sou étatmajor et la maislrancc; former hii-nième le rôle de ses équipages; qu'il lui fallait prendre ce que la contrainte el les étroites ressources du pclil port de Palos meU Lraient i sa portée , îl acceptait avec uad complète abnét.'ulion de sa personne ce que la Provideocô avait décidé. Il était dans ses principes de ne pas tenter IKeu; de ne point forcer les circonstances, mais de les ^ubir avec rèsifniation, tout en déployant avec opiniâtreté ce qui se trouvait dans le possible de l'action humaine. Il sentait comme ime assurance invisible en son cœur, ne s'elTrayait aucunement des difliculiés, ne se préoccupait plus du dehors, et restait dans ce cher cloître, berceau de sa destinée, où il avait rencontré un ami innompirablo, le plus intime et le plus aimant <[u'il ait eu sur la terre.
Hertain désormais que sa mission devaîts'accomplir, il n'abandonnait pas son travail intérieur, et se bornait àjeterdctempsà autre son regard exercé sur les détiils de l'armement, que les Pinzon survellluiont d'autant plus assidûment qu'ils étaient fott intéressés au succès de l'expédition ; les trois frères, et particulièrement le plus jeune, Vincent Yaftez Pinzon ayant, sur les instances du Père Juan Perez, avancé à Colomb le huitième de la dépense totale qu'il devait fournir.
Pendant une de ses subites apparitions au milieu des ouvriers, Colomb surprit un expédient imaginé parGoinez Hascon et Gristoval Qiiintcropouréchapper & cette navigation qui les effrayait. Ils avaient disposé de telle fa^ûu le gouvernail de larmla,quelespiccefi.
en apparence parrailâmenl emboîtées, seraient H^sas- ■einblées ou démontées à la première boute. W voulut les contraindre à recommencer leur travail; mais les charpentiers et tes calfalâ se cachèrent.
Cefutalors que l'infatigable Francisrain rendit au inonde de nouveaux services, en ramenant les ouvriers i la besogne, et les excitant par ses salutaires exhortations. Grâce à lui, plutôt qu'aux ti'ois Pinzûii et au garde du corps Juan de Peflasola, resté en punnanencc .sur le port pour hâter le départ, vers la fin de juillet les trois navires de l'expcdition furent en état de prendre la iner.
Jusqu'à ce jour aucun historien Q*a détaillé tes apprêts de ce voyage et précisé la nature de ses moyens d'exécution. On s'est borné à des conjeclures peu mesurées. On a pensé rendre cette expédition plus intéressante, en prétendant qu'elle fut accomplie sur I trois grandes barques, > dont une seule était pontée. La plupart des écrivains nous montrent Colomb, pressé de partir, se tiasardant sur des emtKtrcalioDS que Roberlson compare aux « plus grandes chaloupes; I que Washington Irving nomme « des barlues légères, « que .V. de Lamartine appelle 1 16311*015 arques; > et que M. .Anhîltc Jubinal désigne du nom ii «barques cùli<^res;> chétirs navires qu'eùL l'ail sombror la première tempête. Croire A une irlle imprudence est bien peu connaître la sage&jo derhoimue que Dieu suscita pour une pareille imivre.
- loi -
Cntomb qui ne livrait Heu nu hasard, assuix^mcal, n'nurail jamais commiscelli! lémêriU;. Une serùtm^nie poinl mis en mer, s'il n'uvail nbienu seiilemeol que J>!U)k navires. M en demandail au moins trois ; el l'évé- QCtnenL vinljusiilîcr ses priîvi.^ions, en prouvant que s'il n'eut eu avec lui que deux navires, jamais l'Europe n'aurait conuu sa Découverle. Comment se semil-il mofid à VOff^nn avec c irois bai^quos, n ainsi qu'on s'est plu à le répt5ter en croy;ml rehausser par cette témérité la valeur de son entreprise? Les dangersqu'il allait afTronler étaient bien assez terribles, sans f îgouler les (oits de L'imprévoyance.
Il nous sfiinhie intéressant de restituer serupiilensemcDt à l'histoire, après une lacune de trois cent quatre-vingt-cinq ans, quelques détails précis sur les dispositions matérielles de cette expédition, la plus importante de l'humanité.
Ce qu'avait expres^sémenl demandé Colomb, c'était trois 1 caravelles, p Kn e0el , pour s'approcher des côtes, de plus grands navires eussent été un péril et un embarras.
Des savanisontlonguemeuL disserté sur réiymologie, grecque suivant les uns, arabe suivant les antres, italienne d'après ceux-ci, du mol caravelle; et soutenu le peu de contenance de ces navires. Nous ne craignoos pas d'émettre une opinion absolumentconlraireàcelle qu'on a si généi-alement adoptée relativement au diétif gabarit dia caruvôUes. Lus faits ont une logique
pins roncluante que les fiiymologies et les dcHniiionj! ériiiliLr.s.
Nous disons donc que les caravelles u'éLaienl pas anssi petites qu'on le suppose. Évidemniem leur destJDatiun impliquait des dimcnsioDs proporlioanées à leur emploi. Ui% elles remplissaient & la fois l'ofiîce de DOS bricks et de nos gabarres; servaient à transporter des ti'oupes, des vivres, de rariillerie, et à combaili*e dnns la haute mer. Des caravelles furent les senis navires envoyés par l'iufanl don Ilenrique,en découverte, dans l'Océan ou sur les côtes de rAfriquc occidentale. Lorsque le roi Joam II descendit & tenter, au préjudice de Colomb, son expédition clandestine, il Ht partir une seule caravelle, sous le prétexte d'aller ruvilaillcr la colonie du Cap-Vert. El dans ce moment même, en apprenant les préparatifs de la Castille, le Portugal, projetant d'empêcher par la violence l'entreprise de Colomb, envoyait contre lui seulement trois caravelles.
Donc les caravelles n'étaient pas d'un si faible tonnage.
Celles qu'on avait années â Palos pour ce voyage suflisaient rigoureusement à leur objet. Une cirronstauce de cette navigation même l'élablii positivement. Le plus petit des trois navires, la caravelle dont le nom indiquait l'exiguïté, ta Nina, en français : c la petitp-, ■ pourvue seulement de voiles latines, comme les iKtleuux pécheurs de Marseille, se li-ouva dans le cours de cette campagne, par suite d'un accident de mer, poiter cinquante-six personnes avec leur équipement, des échantillons nombreux d'objets inconnus àl'Kurope, une surcharge d'artillerie, une partie d^
— Ktt —
agrès de In Santa-}faria , sads (pie ce poîds (Il b&isser seosiblemeDl sa ligne de floUaison. D'après le tt;inoi- );nage de Colomb^ elle pouvait porter au moins « cent hommes de plus. >
Sans èlre toujours pontées de la poupe Jk la proue, les caravelles poilaienl à l'avant et h l'arrière, qui étaient fort élevés, un solide château en buis, disposé pour l'allaque et pour la défense. A cause de leur grande élévation au-dessus de l'eau, on les classait parmi les hâliinents de haul bord. Les moyennes caravelles étaient munies de six ancreseldequalremâts. Le premier, près de la proue, portail une voile carrée surmontée d'un trinquet de gabic; et les trois autres simplement des voiles latines. Dans les grandes caravelles, le gréemcnl du niAl du milieu cl du mât de proue était fait pour des voiles carrées. El au moyen des deux autres mâts à voilure latine, on obtenait des évolutions sous toutes les allures. Par un bon temps, les caravelles pouvaient fournir une marche de deux' lieues el demie A l'heure.
LaSatila-Maria qui élait pontée, c'est-à-dire pourvue d'un lillac de la poupe à la proue, avait donc deux mâts h voilure carrée, cl deux mâts à voiles latines. Le grand mât portail au-dessus de la voile carrée deux bonnettes aiguillelées. Nous savons qu'on employa dans le cours de la navigation l'artimon, la cîvadière, la mi^nc, le iréou, ce qui impliquait des huniers, des gahics, des haubans, un système de cordages et de poulies asses compliqué. La dimension do la Santaâiaria peut nous être connue fort approximativement.
Nous savons que sa grandie chaloupe avait une longueur de irenle pieds (environ dix mètres). Or, d'après les proportions alors établies dans la consti-uelton navale, le rapport de la clialoupe à la caravelle donnerait pour celle-ci une longueur de quai re-vingl -dix pieds de quille, et une laideur de vingt-six pieds sur le pont, ce qui est à peu près la dimension desbricksde guerre de douze à vingt canons. La Santa-Maria avait à l'arrièi%, sur la dunette, un double-pont; à l'avant, un petit château. Le premier pont et le château éiaieni perces de sabords pour les bouches h feu. Dans le premier pont à l'arnérc étaient amarrée? des pièces de gros nalibro nommées bombardes ; et dans te pont supérieur, des canons de laiton, tandis qu'à Pavant se trouvaient des pîerriers et des espingardcs. iïuit ancres étaient allachées à la proue et aux flancs de la lourde caravelle.
Loin déjuger trop petite la Santa-Maria^ Colontb la trouvait beaucoup trop grande. Mais comme dans SCS terreurs la commune de Palos n'avait voulu fournir aucune autre caravelle , force fut de s^en contenter, pour éviter d'interminables délais. Ce navii^ de belle apparence et très-solide, quoique déjà ancien, était pesant, médiocre marcheur, et peu propre à une expédition de découvertes.
La seconde caravelle, la Pînta, à voilure r^rrée et la troisième, la Nina, à voilure latine, avaient un poni i l'arrière et un pont à l'av.-inl; mais l'espaco compiis entre l'avant el l'arrière n'était point couvert d'un Ullac. On avait simplement relevé les bordages d'une
— UVi —
laiigeur de planche. Ces deux caravelles, également pourvues (l'artillerie, avaienl des canons de fonte à l'arrièrp t'i diîs espinjrardes à l'avrint. Les vivres consistant en bœuf fumé, porc salé, biscuit, riz, pois cbiches, fèves, haricots, harengs, oignons, vin, huile, vinaigre, sel, etc. , pouvaient suffire pour un an à chaque caravell»;. Ces trois navires, représentant des bricks de dix, seize et vingt canons, furent munis chacun de deux pompes en buis pour parer aux voies d'eau. Aujourd'hui aucun amiral ne se hasarderait à une exploration lointaine sur de pareilles ourqucs. Mais comme, sauf la Santa-Maria, les deux caravelles offraient de bonnes conditions pour approcher des cAtes, que les équipages et les vivres étaient suffisants, )lomb les trouva, disait-il, c très-propres & une sem* blable enlrepi-ise, » il passa alors la revue du pe> inol de l'expédition.
Sur la Santa-Maria s'embarquèrent suivant l'ordre des préséances :
L'houorable Diego ie Arana, grand Alguazil de la
Oolt«, neveu par alliance de Colomb; Pedro Guttienez,
garde-meuble du Roi.atiacJié à la comptabilité de la
couronne; Rodrigo Sanchez de Si^gONÎe, nommé par
jles souverains Veedor, contrôleur de l'armement;
todrigo de Ksr^vcdo, notaire royal, chargé de dresser
les actes et procès-verbaux, suivant l'occurrence; le
' bachelier Dcruardin deTapia, historiographe de Texpé-
dilion.
Après eux venaient, en qualité de lieutenants da liss^au, les pilotes : Per Aloozo Niûo, vrai loup de
— lOG —
mer; Barthélémy Roldam, marin spéculateur, plus négociant que militaire; Fernand Ferez Mathcos, esprit inquiet et envieux ; Sanrho HuÎk, passionné pour le service; Ruy Fernanficz, bon officier; Juan de ta Cosa, surnommé « le Bisr^îen, i habile dans la théorie et hydrographe par instinct. Suivaient l'interprète de l'expédilioa, juifconverii, baptisé sous le nom de Luis deTorrcz, qui savait le latin, le grec, l'hèbrou, l'arabe, le copte, l'arménien; puis le métallurgiste ufticiel Casiillo, orfèvre à Séville.
Le service de santé se composait d'un certain maître Alonzo, médecin médiocre, et d'nn très-bon cliiriiipen, mailre Juan, aimable. et compatissant aupiés des malades. Un homme inirépidu et modeste, le vertueux Diego Blendes, François Ximenès Roldan et Diego de Salcedo, attachés au service personnel de Colomb en qualité d'écuyers, prirent place avec deux de ses amis, curieux de l'inconnu , près de la gi-ande cabine qu'il occupait sous la dunette du château d'arrière.
Outre Janomo, le maître d'équipage, et le maître de manœuvres, qui étaient Génois, il y avait !\ bord un maître cbarpenlier, un maître calfat, un maître armurier, un (onnelier, des matelots et des mousses au nombre de quarante; parmi lesquels se trouvaient un Anglais nommé Tallartc de Lajes, un Irlandais appelé William Ires, deux Portugais et le Majorcain Sébastian; ce qui formait, avec un domestique et les deux cuisiniers, un total de soixante-six personnes.
Chose A remarquer : parmi les hommes de l'équipago de la Santtt-Maria, aurun n'était de Palos; tous veoaienl du dehors, la plupart de Sévillc ou de ta pro>
— lOT —
vince d'iluclva. Mais en revanche, sur la plus pnndo des deux caravelles, la Pinta, officiers et niatelols âtaieat tous des hibilants de Palos, ou parents, ou amis, ou voisins des Ptnzon. M6rae l'admirateur de Colomb, le médecin Garcia Hernandez, dominé par ses rapports quotidiens de voisinage, ne s'éUiit pas embarqué à bord de la Santa-Maria. Il avnit suivi comme un patron naturel le scùor Matlin AIodzo, soa ami de longue date.
L'aîné des Pînzon montait la One vniliére PintUt dont il était capitaine. H avait pour lieulcoants son Aire François- Martin Pinzon, son cousin Juan de Uogria et Crislobat Garcia Xalmentio; comme médecin, Garcia Hernandez de Patos, l'ami du Gardien de la Rabida; et en qualité de commis aux vivrez, un autre Garcia Hernandez, natif d'Huelva, obstinément confondu avec le précédent par les historiens; pour aides, un Garcia Vallejo, leur parent, puis un Garcia AloDZo et encore un Garcia Dié^; le maître et le contrc-maltre Gomez Rascon, et Crislobal Quintero, propriétaires du navire. Ce dernier était suivi de son parent Juan Quintero, dit l'Argenleux. Enfin venaient Diego Pcinandez, Colmenero, Diego Bermudez, Barlholomé Colin, et d'autres, également obligés ou voisins de la maison du senor Martin Alonro. A rexceplion de Juan Rodriguez Bermejo, né à Molinos, le reste des matelots était de Palos ou du Mogucr, pays que souvent leur proximité faisait confondre en un seul. L'équipage de la Pinta s'élevait k trente hommes, officiers compris.
La coquette et jolie marcheuse Nina, commnndéu parvinrent Yanez Pinzoa, forte ée vîogt-quatre liommefi seulement, portail le reste des alliés, des amis cl de* îoisitiri de PinxoD.
On ne peut douter que Colomb, en achevant sa revue tics équipages, ne leur ait, confurmémont à ses habitudes, adressé une allocution, el que, cédant au besoia de son cœur, il ne leur ait parlé de Dieu, entre les mains duquel ils avaient tous à remettre leur âme. Quelle que fût la résolution de ces hommes, le moment du départ ^ipprochant, une grande appréhension s'cmpai-a de tous les esprits. L'imminence du danger dans une pareille expédition tourna les cœurs vers le Père des miséricordes. Chacun songea & se réconcilier avec Dieu, à se confesser et à obtenir l'absolution de ses fautes. Après quoi, ils se rendirent ensemble, processifinnnjlemont, au monasiêrc de la Rabida, leur commandant à leur tête, pour implorer l'assistance divine, et se mettre sous la protection spéciale de la sainte Vierge. Ils enleudirent la messe, et reçurent la sainte Euchai iiilie de la main du Père Juan Ferez de Marchena, et revinrent dans un ordre religieux sur les caravelles.
C'était une cérémonie touchante et triste. Toute' la ville de Palos partageait l'attendri &sement des marias; il y eut bien des laiiues versées dans la chapelle de la Vierge.
Afin de mettre à profil le premier vent d'est qui se lèverait, les équipages furent consignés à bord. Aucunj ofticier n'eut la permission de coucher à terre.
hissa le pavillon de pariaocc. Colomb, ayant commandé qu'on courût le prévenir dés que s'annoncerait le vent désiré, embrassa son jeune (îls Diéi^a, que lui rendait son généreux instituteur Juan Perez, et ayant confié doublcmeolau bon abbé Martin Sanchex ci àRodrigucx Cabezudo, accouinis de Moquer pour recevoir ses adif;ux, le soin de conduire cet enfant à Cordoue, chez sa femme Dona Béatrix. où devait s'achever son édu-
r cation, il retourna â. sa cellule de la Uabida. A partir de ce moment, U paraît n'avoir plus eu de communication qu'avec le vénérable Juan Pcrez de Marchena. Ni la crainle, ni l'idée du danger ne le préoccupait. Il ne s'embarrassait plus des hommes, mais il ])loyaiL sous le faix de son mandat immense. Il allait découvrir des secrets, peut-être formidables, dérobés à la curiosité des hommes depuis la création du monde. Son temps se passait & consulter Dieu, A l'écouter, à purifier son cœur, pour qu'il mérilAt d'êb-c le temple du Saint-Ksprit. Sa connaissante des saintes Écritures élargis^t son iQtellig<^nco. Il se seniail destiné à une mission plus grande pout-éire qu'aucune de celles qu'eût jamais reçues un élre mortel. II alLiit remplir un aposloliit inouï, porter la Croix à travers la N&n TËKÉUKBUSE, daus des régions ignorées, et mettre les héritiers de la postérité de Japhet en relation avec leurs frères, ancieunemenl perdus, de la funulle de Sera.
Enseveli dans ce paisible monaslèro où il avait rencontré tant d'i-'acouragemenls inespérés, sa foi simple et ardente s'épanouissait devant Dieu; Télévalion de
sa sagesse, l'accumulalîon de sa science D'apportaîeni aucune <^f:ae aux leudres épanclieineiils de sa piité el à la candeur de sa dêvolion. MûdilanL son livre favori, ]'ÊvuD(;ilti de salai Jean, il s'élevait comme ]'aigle de Palhmos dans les profondeurs du Verbe par qui tout a élé fait. Soa âme tendrement aimante passait dans l'onûson el la coutemplaliun tous les instants que ne réclamaient pas les offices du chœur. Car il suivait scrupuleusement la règle de saint François.
Yll
Dans la nuit du 3 août, vers trois heures, Colomb se réveilla tout à coup au dous susurremeal des pins, dont la brise de terre commençait à bercer les cimes. L'ouïe subtile du marin idi^n^unul bien vite le vent attendu.
Ce jour était un Vendredi.
Le Vendredi r*5puté de funeste augure, el objet d'une' superstitieuse aversion chez les gens de mer, devenait au contraire pour ce fervent chi'ctien un fortuné présage : carc'élait le jour de la Rédemption; celui de la délivrance du Saint-Sépulcre, par le Français Godcfroi de Bouillon ; celui de la reddition de Grenade, ce palladium du Maliométisme dans l'Occident. Le Vendredi parut donc à Colomb un jour provideatie Dénient destiné.
Sans nul doute, quittant aussitôt sa cellule, il alla frapper tui-mônie à celle du Père Gardien, et bientôt celui-ci dut réveiller le frère portier qui vint allumer les cienîes de l'aulel et tout préparer pour la messe.
Peu d'ÎDSlanis après, les vigies de garde sur les caravelles purent voir, à celle lieure inaccoutumée, briller à travers les pins les hauts vitraux de la Ualida. Pendant que la communauté Frauciscaînc goûtait un paisible sommeil, Cotumb entra seul, d'un pas discret, daos la chapelle de Notre-Dame. Le Péie Gardien, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta â Tautel pour offrir l'au^ïusto .sacrifice à une inleotton jusque-là inouïe, et peut-être unique depuis l'institution de l'Eucharistie. Au moment de la communion, Colomb s'approcha de la sainte table, et reçut en viatique le pain des anges. Après l'action de grâces, il soiiit sans bruit du couvent, toujours accompagné du Père Juan Perez de Marcheoa.
Durant l'cfrusion de ces émotions saintes le recueillement est un besoin ; le silence, une douceur. La parole ne pourrait que troubler ce calme intérieur. qu'elle est impuissante à rendre. [I est probable qu'ils descendirent, al)sorbés dans leurs sentiments et sileocieux, la pente h demi sauvage par laquelle on arrive à Palos. Les dernières étoiles brillaient encore au firmament, la prcniière lueur de l'aube allait se dessiner à l'Orient; la brise matinale parsemait h travers la forÔt les amères senteurs des pins, l'arôme du thym et des lavandes écrasés sous leurs pas, dans l'obscurité dti sentier : derniers parfums de la terre d'Europe qui devaient dilater la poitrine de Colomb, débordant de bonheur el de majestueuse confiance. Us arrivèrent ensemble dans le bourg de Palos.
Dès qu'ils parurent, le canot-major de la Santth
Maria accosta la rive pour prendre son commandaDl.
La voix des pilotes de semce el le sifllet des conlremattres commaDdanl les inanœuvivs de l'appareillage péveinèrenl les maisons voisines. Les fcn^lres cl les portes s'ouvrirent en un instant. Le a-i : \h partent! ils partent I cul bientôt rclemi à l'cxlrérnitè de la petite ville. Les mères, les femmes, les enfants aixoiiraienl sur le quai en versant des pleurs; les parents et les amis se Jetaient dans les barques pour s'approcher des caravelles et taire un signe à ceux qu'ils ne reverraienl peut-être plus. Colomb, pressant sur son cœur le Ki'anciscain t^mu ju.squ'aux larmes, lui fit ses muets adieux, et se jeta dans le canoL qui eut rejoiat en un inslant la Santa-Htarta.
Le commandant, reçu à son Imnl avec les honneurs pi-escrÎLs par les règlements de l'amirauté de Castîlle» monta sur la dunette, el jcla son coup d'œil sur les dispositions prises. On htHa les nacelles des habitants pour les faire éloigner. Il y eut un gnmd serrement de cœur et une oppression dans toutes les poitrines. En peu d'instants loutres tes enil)ar('aliuiis furent hissées à bord ; déjà les ancres étaient relirces et saisies an-ileS' sus dt! la proue.
Oo retira le pavillon de partance de la Sanfa-Muria pour y arborer le royal éleudard de la floUJIlc. Fidèle emblème des pieux Âcnlimeuts de Chrisloplic Colomb et du but réel de son voyage, ce drapeau était véritablfrmenl l'éleodard de la Croix. Il portait l'image de Noirft-Seigneur Jésus-Christ cloué surl'arlire du ?alul, tandis <pi'aii grind mM de la Piuta et de la Nina Dottait «culcmeul la bamiiêru de l'expédition, marquée
d*une croix verte, entre les initiales royales, surmontées d'une couronne.
Alors Colomb, saluant avec sérénitii la foule pressée Sur le rivage, puis envoyant de ta main un dernier adieu à son ami Juan Pcrcz, prit place à son banc de quart; et tout pénétré du caractère de son enlieprise, dominant de sa voix les bruits conrus de5 trois (équipages, commanda av nom de Jêsls-Curist de déployer les voiles.
Vin
Une demi-beure après, le disque du soleil émergeait du sombre rideau de pios de la ftabida. Les trois navires, leurs toiles an-ondies, sous une fraîche brise d'est, descendaient rapidement portés vers Tori'é du Larenilla, cl bientôt la sinuosité de l'Odiel les dérobait aux yeux de la population pénétrée de tristesse. Mais de la terrasse du couvent les trois ocls, après avoirfrancbi la barre de Salles et débouquc à l'embouchure du fleuve, furent visibles pendant près de trois heures. Les religieux de Saint-François purent les voir s'évanouir dans le lointain, s'abaisser et disparaître au-dessous de la ligne bleue qui feime rbori*
ÏD.
On ne saurait douter que le Père .luan Pei-ez de Marchena qui, le premier en Espagne, accueillit Christophe Colomb, lui donna le premier encoui-age> ment et le premier appui, ne lui ait, du haut de sa terrasse accordé le dernier regard et la derr.ièro
prière : qu'il n'ait appelé la bénédiction du ciel sur cette entreprise évidemment inspirée d'en haut, et qui, en preuve de sa sublime filiation, porta le caractére le plus irrécusable du prodigieux et du sunutturel.
supérieur et calme, cette volonté domiDairice qui dutf;ûre face à l'iavisible, terrasser l'iDcoriDu, le formidable ; dompter les préjugés aveugles des pilotes et les irritables terreurs des inatctots; se soumettre toute puissance créée, vaincre les éventualités les plus terribles et les fantômes de rimagioation, non moins dangereux que les sinistres de mer; braver la science de l'époque, affronter les ennemis inconnus: les monstres marins, toute créature possible dans les aii*s et les eatix, les gouffres, les courants, les trombes, les calmes, ta Tamine, la mort parla soif! Seul un homme, malgré les hommes, osait enlreprcudre, contre l'immensité, de sonder des espaces redoutables, qu'aucune nef n'avait sillonnés, et d'où nul mortel n'était revenu, si jamais le hasard ou la résolution y portèrent un être humain 1
Cette héroïque navigation dont la moindre journée efface l'éclat mythologique des Argonautes et de toutes les expéditions maritimes de l'antiquité, celte tentative catliolique sur l'Océan pour promulguer l'Évangile dans le reste de la famille humaine éparse au delà des flots, ces doubles prodiges de l'audace et du génie qu'inspirait la Foi, dominant les coutradiclions de la science et des terreurs contemporaines, ces merveilles sans exemple que le lyrisme de l'épopée et la harpe aux accords sublimes sembleraient à peine dignement célébrer, notre humilité trouvera le dur courage de les raconter prosaïque meol, clairement et succinctement. Nous suivrons noQud à nœud, au sillage de ses
nefs, & ses ctiangemcnis de maDœuvre, à ses virements de bord, celte Davigation éionoante, disant ses jours et ses nuits avec la simplicité d'un livre de loch.
Après avoir commandi^ &u nom de J^.sus-Cbiiist de déployer les voiles, Christophe Colomb entra dans sa cabine coaslruîtc sur le château d'arrière, el, prenant la plume, commença son journal de bord, également au nom de Notre-Seigneur Jésus-Cbrist : « Immomibe
DOMINI HOSTRI JeSU CliRISTt, etC. >
Ce prologue, que nous possédons en entier, expose dès le début le caractère spécialement chrétien de l'entreprise. Le désir de pénétrer l'espace, le vœu d'évaogéliser les peuples supposés dans cet inconnu géographique attestent, par leur cooncxité de but, que cette expédition fut^ avant tout, un grand acte de foi catholique.
Le premier jour, les caravelles poussées par une bonne brise avaient te cap au sud-ouest quart sud.
Le lendemain, samedi, tout alla bien.
Le dimanche, 5 août, on franchit plus de quarante lieues.
Le lundi, ta brise fraichit sensiblement. Dientôl la Pinta fit un signal de détresse, son Limon s'était démis ; les pièces en étaient dôsassemblées. Colomb ne pouvant remédier à l'accident, à cause de la boute, parce qu'il ventait grand frais, s'approcha cependant.
- IIH -
luîvnni In roiiliimR des aminiit do Cnslillc en cas semblable. Il reconnut là une marhÎDatioD des propriéUires du navire : Gomez Rascon ol Crislobal Quïnlero, qui avaient déjà essayé ce môme moyen de retarder le dépari, espi^ranL s'y sonslrnire. Martin Aloozo Pinzon, le capilaine, fil assujellir (brlernent par d«s cordages Les pièces démontées, cl l'on continua à faii'e route. Le lendemain, la mer grossi); le gouvernail se disloqua de nouveau. On le rajusta comme on put, et l'on se dirigea sur tes Canaries. I.e^ pilotes des trois caravelles se coolredisaieat sur le rumb à tenir pour y aborder au plus tôt. Colomb dit son avis, tout opposé au leur, et révéoement lui donna raison.
Ils arrivèrent dans la nuit. Le rommamlanl ordonna lu capitaine de la Pinla de rester à la Cnuide-Oaiinrie, pendant qu'il Ijlclierail lui-même de s<? procurer im navire pour la remplacer. Ayant inutilement clieixhé elaliendii pi^adant plus de trois semaines, il fit radouber la Pinta, poser un nouveau gouvernail, et changeren voiles carrées la voilure triangulaire delà A'tNa. Après avoir renouvelé leur provision d'eau, de bois cl pris des vivres frai^:, ils appareillèi'eal te jeudi G septembre. Kn ce moment un biUiment qui venait de llle de Fer apprit au commandant que trois caravelles portugaises croisaient dans ces parages pour l'enlever. La colère du roi Joam 11, courroucé du rerus de Colomb, lepountuivailsnrrOcéao; et pour comble d'inquiétude, on cabne plat le fixait dans les eaui de la Cornera, en Tne du pic de Ténèrîffe dont lc« éruptions volcaniques épouvantaient l'équipage.
Celte situation pleine d'anxiété dura du jeudi malîa au samedi avant l'aube. ËaGa, prolîtanl desmoiudres soumis, il avança un peu et reconnut h dernière des Canaries, nie de Fer, précisément celle où raltendatenl les caravelles portugaises, « Il se trouvait donc, dit Washington Irving, dans le voisinage du danger. Beureusemenl une brise s'éleva avec le soleil, les voiles se gonllèrfint de nouveau, et dans la journée les hauteurs de Ferro s'eflacèrenl graduellement de l'horizon. > Dès le début de cette éLonnante navigation, nous constatons, par les propres paroles d'un écrivain protestant, le premier secours que reçi,">. de la Providence .son messager Christophe Colomb. Ce ne Tut pas le seul. Dieu ne cessa de l'assister. Si les lois ordinaires du monde ne furonl Jamais inlcrverLics en sa Ihveur, toutefois les coïncidences les plus heureuses arrivèrent toujours à son aide, avec un Â-propos tellement miraculeux, qu'elles dispensaient de mii-acles.
Ici Huissait la science des plus habiles marins ; on allait entrer dans les régions de l'inconnu. Taudis que le cœur de Colomb palpitait d'une noble joie en s'élaa- (ant sur une route que nul homme n'avait parcourue, Téquipage, après avoir vu disparaître les dornières cimes de Itle de Fer, se prit à se lamenter. Les matelots se désolaient, désespérant de jamais revoir la patrie. L'amiral s'cITorça de les rassurer, leur parla de ce qui pouvait tenter ces esprits matériels et cupides.
— lîO —
Il las ranima un peu. Cependant par prudence, à dater de ce jour, il écrivil la route sur deux livres distincts, en marquant une distance de convcntioa pour l'équipage, et gardant le chiffre vrai pour lui seul. Il craipiail d'alarmer ses officiers en indiquant un trajet trop loDg : sa prévisioa ne Tul pas en di^fauL
Durant trois jours et trois nuits, il continua de voguer au sud-ouesl, corrigeant fréquemment l'erreur des timoniers, dont la main craintive hésiLniL â maintenir la barre dans une direction si franchement opposée t l'Europe. Sous une brise propice, il mesurait les plaines mouv:intcs de ces espaces formidables, et sYloignait toujours plus du vieux monde. En s'nvançant ainsi vers les terres inconnues, tout ce qu'il éprouvait de joie et de conûaace était ressenti en amertume et en secrète désolation par les équipages.
Cependant peu i peu, taudis qu*0Q marchait vers l'ouest, commençait à se faire sentir une notable différence dans l'éclat du jour, refTct des lointains, la teinte des eaux. Les cicux aussi paraissatcnL changer. Les constellalioDS familières aux maiins semblaient s'éloigner, s'abaisser À l'horizon et disparaître. Même la régularité de la boussole Ût exception à ses invariables lois.
Le 13 septembre, le génie de Colomb subît une rude cprcuTc. Son regard attentif surprit le premier indice de la variation magnétique. Ce fui la première fois, depuis le commencement de l'histoire, que se fit one semblable obsei-valion.
Colomb viiqu'àTeDlrée de la nuit raiguilteaimantc'e.
«Il lieu de se diriger vers rétoile polaire, allait au nordouest, elque le lendemain, au point du jour, l'écartetneot étnit encore plus marqué. Ainsi, son unique guide, la boufïsole, dont l'inraillibililc seule rassurait eacore un peu les pilotes, commençait à le trahir, et il se trouvait d)>stitué de tout appui des sciences. Le commandant se garda bien do communiquer cette cITrayunte découverte aux ofOciers de l'expédition, ,doat le front sb rembrunissait déjà.
Le vendredi, un présage heureux pour de vulgaires esprits ranima l'espérance des matelots. L'ûquipage de la Nina vit une hirondelle de mer et un pai]le-en> queue, les premiers oiseaux qu'on cAt aperçus depuis la Gomera. Le lendemain soir, un météore enfonne de rameau igné, un bolide magnifique, parut tomber du ciel, à une dislance d'environ quatre lieues. L'équipage eu fut épouvanté ; le contemplateur de la création s'en émerveillait au contraire. L'expre&sîoa de son admiration se trahit par un mot sur son Journal.
Le dimanche, des nuages et des brumes s'élevèrent des eaux. Colomb remarqua la douceur de la température, la transparence des vagues, l'éclat du ciel plus diaphane, quoique chose de doux et d'une agréable senteur marine. Â une certaine distance le ton de la mer se nuançait de vert. On voyait la plaine azurée se fliaprer d'herbes Irès-vîvcs, qui semblaient fraîchement ^détachées des rochers. Tous accueillireut avec joie cet indice de la proximité des terres. ïlats le commandant ne partagea point leur erreur, et dit : t Je calcule que la terre ferme est plus loin. > On était poussé par
un veot agréable ; les courants favorisuient b navtgalion ; Therbe se montrait à foison ; c'était du goémon lies rochers ; el cependant l'équipage reslait sombre. Les pilotes ne [urtaJent pas, mais se regardaient avec une taciturnitc sinistre. Ils ne se plaîgaaieol point ; ils semblaient vouloir muluellement se cacher In cause de leur inquiétude. Le commandant les devina : ils avaient enfin aperçu la variatiou magnétique. Aloi*s son gêuie rail i leur portée une explication scientifique de ce phénomène, qui les rassura pour l'instant.
Le 17 septembre, ils atteignaient déj ces parages où rinflucncelropir.ilc se faisait dôlicicuscmeni sentir, c On éprouvait un vrai plaisir A jouir de la beauté des matinées, dit Las Casas ; il n'y manquait que le chaut des rossignols. Le temps était lâ comme au mois d'avril en .\ndalousie. i L'air devenait de plus en plus tempéré.
Vers cette partie du Globe qui avoisine Tes prairies océaniques, une mystérieuse division cosmographique semble s'opérer dans les cieux comme dans les eaui ; quelque chose d'inconnu et d'inéprouvé agit sur l'homme. On a des aspects imposants ; on ressent la lointaine puissance des régions équalorialcsel les pr6sages du ciel au^traL
Sous ces majestueuses latitudes, l'Océan ne le cède
— lia —
pas .î la terre pour la magniûceace. lloe lodiciUe smvite s'épand dans l'air, dont la pureté diaphane, imbibée de Inmit^re, charme le regnni qu'elle \a\s$e arriver an loin. Dès la pointe du jour, les moindres vapeurs se colorent de nuances prismatiques, où 'domine le rose. Quand les jeux des brises ont balay<> cette gaze floltaDte et mis à nu le vifazur des cieux. le soleil, s'emparanl rapidement de l'espace, semble, par sa splendeur souveraine, se courûnner Roi du vii:ihle. Ses clartés rayonnent â toutes les hauteurs de l'horizon, M l'Océan Hamboie sous la vaste projection du ravon qu'il réverbère. D'élégantes zébrures plissent onduleuscment la surface des eaux en multipliant ses rétractions lumineuses, l^a mer sereine et d'une transparence éblouissante s'iuliltre de clartés et s'en laisse pénétrer mollement. Les nuances les plus fugitives du vi^rt el les décroissances les plus délicates du bleu diversificnl les vag^ues nû surnagent, çà et là, de fraîches .ttrîcs d'ulva et de varech flottant, ou bien des cryptogames pélagiques, parmi lesquelles souvent passent des mollusques bizarres, des thétis, des troupes de méduses aux reflets d'amétiivste.
L'extrême limpidité de la mer permet d'enircToir les •' £bats, tes querelles et parfois les migrations des populations sous-marines. Des bandes foUires ou peureuses d'exaurets, des triples aux nageoires d'azur s'élancent hors de la surface, s'y replongent, en ressorlenl volant plus loin, et bondissentjusquesurle tillac, voulant se surpasser l'un l'autre ou se dérober aux escouades du maraouins et de tlions, qui, tout en évoluant graoieu-
aement, Icsguetteatau sommet de Tonde. I/œil suit h de certaines profondeurs, laotôL les dorades somplueusemcDi parées d'écaillcs chatoyantes, taniôl an énorme crabe, un squalearim^ desa scie, l'espadon querelleur, des lorlues égarées, ou un empereur despoiique. Plus souvent escorté de ses opiniîiircs pilotes, rôde autour du navire un requin homicide. Par intervalles, la frégate aux laides ailes, les goëlauds, les damiers fuient à rhorizoD, puis reviennent, se balanf;aat sur les Ilots, y plongent rapidement et remontent avec leur proie dans les airs.
Mais, à certains jours, la solitude se Tait au loin dans l\>céan ; lu silence s'étend, et l'immobilité pèse sur rimmensité delà plaine humide. A portée du regard et de TouTe, rien ncse meut, rien ne s'entend. L'aspect de ce vaste repos, l'absolu du calme, eelte image la plus sensible de la grandeur, évoquent l'inlini dans la pensée. .Vlors s'éclipsent au souvenir la beauté des continents, la superbe hauteur des montagnes, la dignité des neuves, l'opulence de la vr;;ôtatioD, le pittoresque des perspectives et la diversité des phénomènes terrestres. La sublimité de l'Océan fait courber de respect la curiosité do l'homme.
La nuit elle-même, en recouvrant de ses voiles celte majesté, n'elTace pas son caractère; seulement à la magnificeace de l'éclat succède la puissance de l'infini. A peine l'ardente illumination du couchant vîent-ella à s'éteindre, que la mer s'enveloppe d'ombres, s'obscurcit et se tient silencieuse. Son sein, doucement gouQé aux brises vespérales, peu à peu s'apaise. EUo
semble se détendre et s'assoupir. Uq calme auguste endort et les vents et les eaux. Bientôt dans ses profondeurs l'azur du firmament s'Éclaire. Tandis qu'à sa coupole successivement s'aliumeat les lointains soleils dont le Créateur parsema l'espace, l'horizon, jusqu'à sa moyenne hauteur, se pare des prestiges de la lumière zodiacale, si peu connue dans noire Europe,
La transparence et la tiède égalité des couches atmosphériques adoucissent la sciûliltalion des étoiles, qui versent une clarté blanche cl calme sur le miroir de la mer endormie. La Uuipidilé de l'air laisse leurs éclaUnles cohortes apparaître en nombre infini . Comme un lorrenl lumineuic, la Voie laclce fait ruisseler ses astres dans les abîmes de In voûle céleste, qu'elle scinde en se divisant. De loin en loin , quelque son mystérieux semble traverser l'espace. L'oreille perçoit de vagues murmures ou des bruits soudains et courts; ce sont des bandes éloignées de baleines allant du cercle polaire aux mers de l'équatcurj ou bien un formidable cachalot qui erre tristement solitaire et souille avec violence, en lançant ses colonnes d'eau. Tantôt des troupes d'oiseaux fatigués passent invisibles fort audessus des navires, et jettent quelque cri inlcrroiripu pour mot de ralliement , à travers l'obscurité. De vagues senteurs eni|>orlécs |>ar les brises, et que la (raicheur du soir coudeuse, saisissent l'odorat de leur parfum amer et certaines fois balsamique.
Les phénomènes nocturnes de l'Océan ont aussi leur éclat et leur sombre grandeur. Â la brillante rûllcxioa
— lâti —
des cieux s'ajoutent les pliosphorescences, les tlluminations miniisTules de tout ce qui se meut |iarmi lesj Dots. La moindre ride de la surface dégage des éliocelles. Sous son cristal vci*dâtre, des clartés inquali- — flées, furlivcment crraDtcs, des corps do forme ^lo-l buiaire , passent et roulent à de longues distances, dégageant une lumière fort sensible. De$ masses disséminées de polypastriques, de cyclides et d'orphydines animent chaque couche d'eau. Piirloutoû pointilteut de pelJtes lueurs, d'innombrables essaims dftl mammaria et de néréides arriveol à la supertîcie, Loule] peuplée d'animalcules phosphorescents. Les Jeux incessants des bonites, le passage de quelque grand cétacé, le sillage du navire, produisent par leur chocj de faibles vagues où l'écume est toujours mêlée d'étin-j celles.
La puissance de fécondation de rbumide, au sein' duquel commencèrent Ja germination et la vie, est un- , core manifeste à l'éclat de ses molécules. L'augustsB incubation de l'Esprit, qui au commencement élâjl porté sur les eaux, et la grâce du Verbe, par qui tout a été fait, resplendissent souverainement dans l'ampli-^ tu de des mers.
Depuis l'origine du Monde, ces merveilles se déployaient aux seuls regards des esprits célestes; pour les habitants de ce Globe, elles restaient comme n'étant pas. La poésie de ces vigoureux aspects et l'ampleur de ces harmonies pélagiques n'étaient point encore soupçonnées de la Terre. Enfm les austères beautés et les solennelles grandeurs de l'Océan équinoxial, jus-
qu'alors îoconuues, se dévoilèientaux yeux de rhoinme. Pour la première fois, depuis la Ci'<^aiion, rinlelligeace liumaioe respirai! sous ces latitudes, jusque-là doiiiainc exclusif dits pétrels, des guëlauds, des marsouins el de cétacés gif^aalesques. El celui qu'avait daigné '■.hoisir la Providence, pour guider sur l'ablmc des
les immortelles, était la plus haute pcrsonoiricalion l'inLuition el de l'amour du Créateur. Ni avant ni après ce jour, une plus sainte curiosité et une plus vive compréhension de la Nature ne palpitèrent dans ces mouvantes régions.
L'elïigie sacrée de noti-e Rédempteur, arborée au grand mât sur 1 étendard de l'expédition que déployait la brise, semblait, conjurant les forces bi'u taies de l'air, sanrtifier les éléments en traversant sous les feux du soleil tes horizons éclatants, et dans b nuit les vagues phosphorescentes. Cha(iue soir, des chants à la gloire de Marie, l'étoile de la mer, étaient jetés aux venis de L'Àlianlique. Sous les auspices du Verbe, sou fervent contemplateur prenait, au nom de In Foi, possession de rimmensiié. Le Très-Haut lui avait accordé cet honneur de pénétrer, le premier, en des espaces où l'œîl el le regard des mortels n'étaient jamais parvenus.
En abordant ces contrées de la mer TÉKfcBRBt;sE, objet de tant d'effroi, alors enveloppées du mystère qu'il devait éclaircir, Clirislopbe Colomb, aiguillonné par une noble curiosité, désirait, suivant son expression, « connaître les secrets de ce monde > ; son regard plongeait infatigable dans la mer transparente, inondée de cet éclat tropical qui traverse les sommités écu-
meuses, passe sous la base des lainGf ot pônùtre leur sein à de grandes profondcui-s. Il lAchail de saisir l« caracière de la végétation pélagique, des forêls sousmarines tapissant te fond des répfîuns concaves, inao cessibles à la sonde. De quel revêtement le Créateur avaiuit paré l'abîme à ces dislances oii la lumière du jour, trop de fois brii^ée par les diverses couches do l'onde, s'épuise et s'éteint dans l'épaisseur de leurs masses? Quelle sorlc d'habiranis devaient peupler ces sombres profondeurs? Quel drame se pas$ait<il dans les basses régions atlantiques, au fond des viscères de l'Océan? et quelles terribles éventualités ne pouvait-il pas surgir de ces gouffres maintenant endormis? question formidable devant laquelie eût p&li tout mortel I
L'Iiisloire et la poésie ont égnlemenl vanté l'intrépide sang-froid de Colomb el l'audace de sa poitrine au triple airain. On a cm à sa passion de la célébrité. Â son mépris de la mort, et Ton a pensé lui faire honneur en le nommant « le héros de la gloire >.
C'est là le comble de l'erreur biographique.
L'homme qui s'avançait calme etsercinau-dessusdcs abîmes n'eut elne crut jamais avoir aucun mérite d'intrépidité. En aucune circonsUince il ne ntallu&inn à son courage; il savait irès-blen à qui attribuer ce qu'il révcl.1 ( de force et de magnanimité > dans la conduite de son enlreprise. Aspirant, avant toul, à glorifier to Verbe divin, à proclamer le nom béni du Sauveur sur les rivages qu'il découvrirait, sentant que son œuvre intéressait l'accroîssemenl de la Clirélienlé et his raji- (lons fului-s des peuples, comprenant qu'il avait élé laii
par la miséricorde divine. Légat *le la Providence et député de l'Apostolat vers les nations inconnues, il puisait en Haut les secrets de sa force. Le protestantisme ne peut le nier : t Colomb se re^rdait comme placé sous la garde immédiate de la Providence ilans «00 entreprise solennelle. > Vainement l'immensilê enlr'ouvrail-elle devant sa proue l'espace illimité; loin de le gbcer d'épouvante, cet infini dans lequel il s'engoulTrait n'était à son esprit qu'un sujet d'invesLigalions grandioses.
Ayant instinctivement conscience de la sublimité do
„sa mission, sachant que < ce voyage entrepris an nom do la Très-Sainte Trinité t tournerait à sa gloire et à l'honneur de la religion chrétienne, il ne craignait aucun péril, et tenait pour un rien ses Tatigues, ainsi qu'il l'écrivait plus lard au chef suprême de l'Église, le Vicaire de Jésus-Christ. Toutefois, malgré sa con- Qance, loin de se reposer tranquiUemeni sur les faveurs de c Sa Ilatilc Mnjrslé i, et de s'endormir dans une douce quiétude, sa prudence restait jour et nuit en éveil. Comme il répondait à Dieu et à la Keine des existences qu'ils lui avaient conOées, Il ne se déchargeait sur personne du soin de la sun'cillance. A l'exception des heui-es pendant lesquelles il s'enfermait régulièrement, pour faire l'oraison ou réciter l'office des religieux franciscains, suivant son habitude prise ft la Rabida, il passait ses jours et ses nuits sur la dunette du château de poupe, surveillant la barre, obseï^
,vanL la mer, l'air, les attires, montant parfois dans les bunes aûn de voir plus loin, et de mieux juger les régions que sillonnaient les navires.
Isolé par soa goût, l'étiqueite et le respect, il se livrait à celle conteinplalion passiooaée des œuvres du Criîalcur, qui fut chez lui, dès l'adolescence, la première jouissance de l'esprit, aiasi qu'elle deviol dans sa vieillesse la plus suave coasolalion de son âme.
Mieux que tout autre au raoude il savait comprendre les indications des grands phénomènes et les muets avertissements de la Nature. On se iixtuvait dans celte latitude, inconnue avant lui, où les influeDces de l'air et des eaux, complètement nouvelles, déconceilaienl la iliéorie el Les instruments de la science nautique. C'est la pallie de l'Atlantique où se modifient ramerdimc, la salure, la densitt^ de la mer ; où la constance de la température égale seule son aménité ; el où les gracieux rafraîchissements de la brise prennent une assiduité aussi commode à la fatigue de l'hûmiuc qu'utile à su sérénité d'esprit. Colomb remarquait < un changement extraordinaire dans le mouvement des corps célestes, dans la température de l'air cl dans l'état de la mer. i
Interrogeant sans cesse la face inconnue de la nouvelle nature qu'il découvrait, son génie lâchait dt; tirer des phénomènes extérieurs quelque révélation sur le caractère des parages qu'il venait de soumettre. Ses yeux sondaient l'horizon. Sa subtilité d'odoiat questionnait les moindres efQuves des senteurs salines qu'apportaient les vents. A toul instant, il goùLiit l'eau puisée à des hauteurs diverses, pour juger de sa température. Sa soude jaugeait la profondeur de l'abîme. Il expérimentait la direction et la force des courants (léingiques, recueiltail avidement les herbes, les plantes passant près de son bord; car tout pouvait à sa pén6>
— tai —
Iratîon dcvenirun iodice. Un petit homard, embarrassé dans lesgoC'moQS, Tut pris; Colomb le garda précieuseraeDl, parce que jamais pareil crustacé n'avait élé ru à quatre-vingts lieues des côtes. L'eau de la mer était seosiblemeal moins salée qu'aux îles Canaries. Des thons se montraient en abondance, et l'équipage de la A^trta réussit à en harpouner un. Ils paraissaient, ainsi que les herbes, venir de l'ouest. Dans sa conliance, Colomb disait sur son journal, en pensant à son divin Maître : < J'espère que ce Dieu puissant, entre les mains de qui sont toutes les victoires, nous fera bientôt trouver une terre. >
Le 18 septembre, l'air était comme au printemps h, Séville. La brise régulière poussait joyeusement les navires, qui cherchaient à se devancer l'un l'autre, afin d'apercevoir la terre, et gagner la rente annuelle de dix mille maravédis, promise par la Reige à celui qui le premier l'aurait signalée. Martin Alonzo Pînzon, dont te bâtiment était le meilleur voilier, prit les devants, parce qu'il avait vu quantité d'oiseaux voter au couchant, il assura au commandant qu'en gouveroanl au nord, il allait trouver ta terre à quinze lieues. Cependant, malgré l'insistance de tout son monde, Colomb ne consentit pas i se détourner. Cette fenneté parut une orgueilleuse obstination aux marins, déj& inquiets de la longueur de la route. Leur frayeur embrassait avec transport l'espoir d'une terre voisine annoncée par le seoor Martin Atonzo, capitaine expérimenté, et de plus leur compatriote. Ce refus occasionna un sourd méconrcntemenl et une secrète irritation dans les trois navires.
Le 19 septembre il s'éleva des bnimps sans \eat( ce qui élail pour Colomb uq signe cerlaiu Je la proximité de la (erre. Il élail convaincu du voisinage des lies, mais il ne voulut point louvoyer pour les chercher, son bul fiUint d'arriver loul droit aux Indes. 11 écrivit sur son journal : t Le temps C£l bon, et s'il plaît à Dieu tout se verra au retour. ■
Le joitr suivant le calme s'alterna avec des brises légères et molles. Un vent doux prit le dessus; et il poussait ta tlollilie vers le sud-ouest avec cette constante régularité dont la durée commençait à inquiéter les équipa(;es. On vit beaucoup d'herbes. Trais alcatraz vinrent au navire amiral. On prit à lu main un oiseau de rivage.
Le vendredi, dés le point du jour, des signes favorables apparurent vers l'ouest. Un alcairaz passa près des navires. Une baleine vint s'ébattre à la surface des flots. Les algues, les goémons frutescents ou raisins du tropique s'étalaient avocune telle abondance que la mer eo semblait Qgée. Le taille-mer éprouvait, en les brisant, les résistances de cette épaisseur. On était arrivé à ces pai*ages depuis lors désignés sous le nom de t Mer dherbes *, dont l'étendue occupe une super* Gcie sept fois égale & celte de la France.
L*aspect de celte verdure, qui d'abord récréait les
yeux et souriait aux espérances des matclols, car elte paraissait indiquer l'approclie des terres, iiiaioLeDaiit par son immensité leur devenait une sérieuse alarme. Us se cr'oyaicnt parvenus à ces éiernels marécages de rOcéan qu'on disait servir de. borne au Monde, et de lomiicau à la curiosité qui les alîroulait. Ces familles de plantes assemblées en nombre si infini ofTraient l'aspenl d'un marais incommensurable que le Créateur aurait étendu aux limilei; de l'Océan, afm d'en interdire l'accès à la témérité des humains. Cette immense et monotone végétation, qui des profondeurs des eaux paraissait s'élever comme une menace et peut-^tre un avertissement du ciel, faisait pâlir les plus inlrëpldes. Il semblait que ces p3rag;es inqualifiables eussent été marqués pour dernier terme à la navig^alion; que, €«s herbes salées s'épaississant de plus en plus, une fois les caravelles complètement enftagées dans les inflexions de leurs mobiles forêts, le retour serait impossible. El s'il n'advenait pas qu'on servit de proie aux monstres embusqués sous cette verdure, du moins élait-îl assuré t|uo, pendant la lutte de la proue contre les vagues herbues, les provisious s'épuiseraient peu à peu, et que la famine avec ses horreurs et l'atrocité de ses conseils serait l'expiation d'une audace maudite. L'esprit des inateloLs se trouvait involontairement traversé d'alTreuscs images, suite des i-écits que faisaient les marins dans leui-s veillées d'hiver, tantôt sur les contrées inhabitables du monde au midi, ou sur le géant sous-marin du nord, le Crakcn, cet épouvaDtable polype, qui d'un bras se cramponnait à la mer Blanche, taudis que de iautie il rouillait l'océan Genuanique;
tjinlôl sur les friandes sirènes, les moines de mer, les cruels évêques  tête mitrée et les monstres anonymes, grands et petits, qui entraînent les navires dans les lourbillons. Parmi les officiers, les esprits les plus fermes, sans rien ajouter aux dangers réels, craignaient de voir les quilles donner contre les récifs cachés par celte verdure, el d'échouer, sans faire côte, au milieu de ces prairies d'où 11 sérail impossible de se sauver en canot, car jamais les avirons ne se pourraient dépêtrer de leurs herbes longues et louiTues.
Une autre cause non moins incessante d'inquiétude travaillait les trois équipages. Plus on avançait, plus le vent d'une extrême douceur semblait pousser régulièrement vers l'ouesl. Or jamais, dans les mers connues, il n'y avait eu exemple d'un? telle fixité d'impulsion. Rs s'imaginaient que cette constance de direction, si favorable pour les porter vers ces terres incertaines de l'Occident, serait un obstacle insurmontable ili leur retour, et qu'ils resteraient à jamais éloignés de la patrie.
Lp ^ septembre, on tint la barre à Touest-nordoucst, et l'on Cil environ trente lieues. L'herbe, loin d'être épaissie à mesure qu'on avançait, s'éclaii'cil el disparut presque. On aperçut des damiers et d'autres oiseaux. Cependant l'équipage ne faisait que s'assombrir et que s'irriler. 11 n'échappait à une crainte que pour tomber dans un désespoir. Cette constance du vent à pousser vers l'ouest aigrissait ses terreurs. Le commandant avait beau leur donner des assurances el des explications cosmographîques, leur exaspémtion De J'écoutail plus; déjà on avait cessé de croire eo lui;
OD ne faisait cas ni de sas promesses ni de ses menaces. Le respocl de son autorité, ta soumisfiion au nom sacré des Hoîs étaient perdu?. Il ne lui restait plus aucun moyen humain d'être obéi et de continuer l'entreprise. Colomb n'cm alors d'autre ressource que d'invoquer Celui qui l'avait toujours assisté. Dans ces coajouclures, un vent opposé se leva soudain, comme pour démentir leurs sinistres appréhensîOQS.
En constatant l'opportunité du vent que Dieu lui cnTopit, Colomb écrivit tout simplement ces mots sur son journal : < Ce vent contraire me Tut très-secourable, paixe que les gens de mon équipage étaient en grande rermcntaiion, s'imaginant que dans ces mers il ne soufflait pas de vents pour retourner en Espaj^ne. » La révolte était imminente, sa reconnaissance roj^arda cet à-propos si heureux comme un bienfait signalé du ciel.
Mais l'apaisement des esprits ne pouvait élre de longue durée. Le lendemain, ils étaient retombés dans leurs vagues terreurs. C'était un dimanche. Les algues, les ulvas, les raisins du tropique reparaissaient en couches épaisses. La plaine s'étendait herbeuse dans tout l'espace visible. La brise poussait leniemenl vers l'ouest, sans faire onduler les vagues. Le calme prolongé des flots était à iwn tour devenu suspect. Les murmures croissaient parmi les matelots, Lcsméconlents disaient qu'on avait aUeiol ces parag;es stagnants où les vents perdent leur impulsion, et la mer son balancement, car on s'éloignait du séjour des hommes. On allait à une perte inévitable. On se rappelait ces animaux qui s'attachent à la quille des navires et las
reliennenl, jusqu'à ce qu'ils devienoent la proie des monstres domiciliés dans les profondeurs dos groUes sous-marines. Déjà Colomb veQaîL d'épuiser ses raison* nemonls; i! n'avail aucun moyen humain dft rassurer ces imaginations cxaspériïes par leurs propres fftn- (ômes, quand au milieu de ces perplexités, tout à coup, sans que le vcni se tli sentir, la mer devint si gi'ossc que o tous en étaient très-étonnéB ». Colomb, remerciant son maître, notre Dieu, écrivit sur son jouraal ces mot£ : < Ainsi la grosse mer me fut trèsprofitable, ce qui n'était pas encore arrivé, excepté du temps des Juirs, quand les K^yptîens partirent d'I^j'pte i la poursuite de Moïse, qui délivrait les Ilébrmix de l'esclavage. >
Le 34 septembre, on continua de faire route i l'ouest. Un fou vint sur les vergues. On vil beaucoup de damiers.
Le SO, mardi, on poursuivit avec une faible brise vers l'ouesl.
La Pinta se trouvait alors si près de la Santa-Maria que le commandant s'entretint avec Martin Alonio Pinzon, au sujet d'une rarle qu'il avait envoyée, (rois jours avant, à ce dernier dans sa caravelle. 11 la lui redemanda; cl Pinxun la lui jeta, de son bord, au moyen d'une corde. Sur cette carte étaient figurées par hypothèse quelques lies. Martin Alouzo pensait qu'ils riaient dans ces parages; Colomb lui disait quB sans doute, entraînés par les courants au nord-est, les caravelles n'avaient pa:; fait autant de chemin que le croyaient les pilotes. Celle conversation à haute voit et la réponse du commandant avaient peut-être pour
but do rassurer les matelots, qui déjà se plaignaient de la longueur du voyage.
Au coucher du soleil, Martin Alonzo Pinson, accouniat sur la poupe de lu Pinta, se mil à crier de toute sa poitrine : < Terre ! terre ! Seigneur, je suis le premier qui l'ait vue, constatez mon droit à la rente, s Aussitôt tous se» marins poussèrent des cris de joie, tandis que ceux de la Mina, s'accrochant aux haubans, monlaieni les uns après les autres dans les gobics, et assuraient aussi que c'était bien la terre. Au bruit de ces exclamations, le commandant, tout ému, se laissa tomber à genoux. Sa reronnaissance devança sa curiosité. Il remercia Dieu avant de vérifier la découverte qui lui paraissait immanquable; et, dans sa gratitude pleine d'efTusion, il enlonna le Gloria in ejcceUis Deo.
ïl devait croire, par toutes ces démonstrations, que c'était en effet la ten"c, confusément aperçue à une dislance de vingt-cinq lieues. Mais le jour viut dissiper cette illusion. L'Océan, dans la souveraineté de sa solitude, déroulait sur tous les points de l'horizon ses flots incommensurables. I/abaltcmont fut d'autaut plus grand que Tcspoir avaïl été plus vivement excité.
Le 20, mercredi, on suivîlà l'ouest jusqu'à midi, et ensuite l'on prit au sud-ouest. La mer était unie comme une rivière, l'air doux ot rafraîchissant; pourtant on fit trente lieues.
Le lendemain la brise mollit. On vit beaucoup de dorades et un paille-cn-qncue.
Le tS, on eut du calme; l'herbe repanit en petite quantité. Les trois caravelles prirent plusieurs dorades.
Le lendemain, comme rûquïpago était encore prâs de s'alarmer de la longueur de la roule, des siffoes fréquents vinrent le réconforter. L'air était doux et embaumé; l'Océan foisonnait d'herbes marines. A trois reprises, on vit paraître dans l'air trois alcalraz suivis d'une frégate.
Ceppndanl le temps chan^fea un peu. I^ flottille essuya une forte averse, mais le vent restait toujours favorable et modéré. Cette constance du rumb clail insupportable à l'équipage. Colomb excepté, tout le monde, ses ofGciers eux-mêmes, s'épouvantaient de la distance déjà parcourue.
Le i" octobre, au point du jour, le lieulenant de service déclara, avec un accent d'effroi qu'il ne put maîtriser, qu'on avait fait en ce moment cinq cent soiïante-dix-huit lieues à l'ouest, depuis l'Ile de Fer. Ce chilTre acheva d'abattre les courages ; il était pourtant au-dessous de la vérité. Le compte secret tenu par Colomb portait déjà sept cent sept lieues. L'homme de la Providence s'efforçait de ranimer les e^^prits, de stimuler les pilotes, et ne déguisait point son intime satisfaction du concours que les vents et la mer donnaient à son entreprise.
La brise toujours propice les poussait sur une onde calme et sereine. Christophe Colomb, remerciant le Seigneur de .sa bonté, ne pouvait s'empêcher de jeter sur son journal ces mots : « La meresttoujoui^ bonne. Grâces inHnies soient rendues à Dieu! > Lj lloltille suivait son iiimb. et les indices de la terre se multipliaient. Les pilotes voulaient louvoyer, aller à la recherche des lies qui semblaient devoir se trouver
dans ces parages. Mais te commandant, assuré de leur existPQce, refusa absolument de se détourner de sa route. H voulait pousser tout droit aux Indes. € Perdre son temps en chemio, dit-il, aurait clé manquer de pnidencc et de raison. > Les murmures prirent alors un caractère de liaine.
Tant de fois di^çus par les signe;: qui semblaient leur promettre la teri'e, les équipages, maiulenant, n'ajoutaient pluii foi à ces trompeuses apparences. Ils tombaient dans une laciiumité, indice du dernier àécûuragement. Les malulols se réunirent d'abord dans l'enlre-ponldc l'Avant, par groupes de trois ou quatre, à rinsu des ofCcicrs, pour se consoler et soulager leur frayeur en se la confianl ; mais ils ne faisaient que raccroîLre, et s'aigrir en se communiquant leurs alarmes. Ces rûunions devinrent de jour en jour plus fréquentes et plus nombreuses. Le mécontentement élani gén^nd, l'on ne prit plus la peine de le diîguiser. On s'excitait presque ouvertement à l'insubordination et à larcsislanct.'. Naturellement, en leur qualité d'Espagnols, ilsdéleslaicnt cet étranger qui avait résolu, disaient-ils, de risquer leur vie avec la sinnnc pour se faire grand seigneur, à leurs dépens. Ils le désignaient entre eux par les surnoms de Génois, de gausseur et de 6^^t(t;ur, afin de pouvoir parler de lui jusqu'en sa présence û mots couverte. C'est ainsi d'ordinaire que préludent les révoltes à bord. Les vieux marins ju"
geaieal que la persistance du [»}iiiin:)nt)unt à. s'enfoncer . dans rOuesl, qui ne finit pas, était une folie. Ils rappelaient les tristes presseniimenis île leur famille, l'eflroi de Fiilos loul entier, ropposilion qu'avaient faite les cosmogrâphes de Salamanque à ce piojel du Génois. Us rebellaient leur confiance dans le Gardien de la Rabida devenu la dupe de cet intrigant hâbleur. Tous s'acnoidaient à reconiiatlre que pousser plus loin leur navigation, c'était aller â une perte certaine.
Déjà l'on avait démontré au commaadaul l'imprudence de son obstination ; mais il n'avait tenu aucun compte de ces représentations si sages. Prières et représentations, rien n'avait fait sur celte opinidlreté diabolique. Il entendait leurs murmures, voyait leur tristesse, leur anxiété, et n'en nontinuait pas moins éi les poussera une mort lamenlable.
Ace danger, reconnu de tous, n'était-il pas temps d'apporter remède? Us avaient âèjk trop prouvé peutêtre leur obéissance et leur bravoure, en pénétrant jusqu'en i-es parages que nul n'avait vus avant eux. Devaient-ils par une aveugle soumission travailler à leur propre ruine? Puisque le commandant avec sa lioacité de fer n'avait aucun égard â leurs plainics, que rien ne touchait son obstination oi^eilleusc, ils devaient enfin, cédant i la nécessité, pourvoir euxmêmes à leur conservation, et lui (aire subir celle loi du salut commua qu'il méconnaissait si méchamment-
Il Tut donc convenu que nuitamment on le ferait sauter par-dessus le bord, i un moment qui serait ultérieurement fué. Pour ceci il y eut secrètement accord entre lc& trois équipages. Nous avons la preuve
— Uj —
qnc pendant celle navigalion les n^cessii^s du senrioe mirent plusieurs fois ea coulnct les chaloupiers des trois caravelles.
Cette coDspiracion promptenient ourdie, sous le patronage de l'i^uorance el rafTilialion de la peur, se propagea de l'AvaoL des navires jusqu'au cliilleau de poupe. £lle coniplail à peu près chacun pour complice, quand elle n'avait encore personne pour chef. Les pilotes pensaient tout bas ce que disaient tout haut les maîtres et les mousses.
Les capitaines de la Pinla et de la Nina n'ij^oraient point ce qui se tramait contre le commandant; mais, d'une part, plus instruits et aguerris contre les Ilots que le reste des marins, ils ne partageaient pas toutes leurs frayeurs; de l'autre, JU se sentaient eu fait les maîtres de ta situation, car. saurqticlques officiers de la San ta- if aria, les ti-ois équipages cotnpO!>ês de leura compatriotes étaient tout h eux. Ils s'abr^lenaieot de toure manifestation personnelle; néanmoins, sans les encourager ouvertement, ils se gardaient d'empêcher les commentaires du gaitlaril d'Avant. Plusieurs fois, dans leurs rapports avec le commandant, les trois frères I^ozon, l'aîné surtout, par la hauteur de leurs airs et la grossièreté de leurs procédés, lui avaient durement fait sentir son isolement et la force de leur position. ,
Le vendredi, 5 octobre, la mer étant magniAque, Pair plein de suiwilé, la hriîw toujours bonne, les signes de la proximité de la Icrrc deviennent éridenls. Colomb, dans son aimante reconnaissance, s'écrie encore : < Grâces soient rendues à Oieul t Un grand
— <tâ —
nombre d'oiseaux s'agilaieDt dans J'air, et quantité de poissons volauls eflleuruieut les navires. Beaucoup tombùrciit sur le Lillic de la Santa-Maria.
La navigalioQ coDLÏDuait à èlrâ Tacile. Les trois oa- <rircs couraient avec émulation. La Niiia, qui avait la meilleure aire de vent, précédait les aulres earavetles.
Lu dimauche, 7 octobre, au lever du soleil, un coup de caaoa parti de son bord annooce la tet re, et ud pavillon se hisse à son mât de hune. Les équipages étaient pleins d'espérance, pourtant le soir arriv-i sans qu'on eût rien découvert. Cependant de nombreux oiâeaux se dirigeaient du nord au sud-ouest. Colomb savait que les Poilugais, en suivant leur vol, avaient découvert plusieui-s Iles ; il se détermina â changer de runibf à prendre à Touest-sud-ouesl. Ce changemenl se lit seulement vers l'entrée de la nuit.
Le Jour suivant ils continuèrent leur roule par une brise excellente; la mer était unie comme le Guadalquivir àSéville; uue senteur balsamique arrivait aux navires sur un air plein de douceur. L'aménité de la température rappelait le climat de l'Andalousie au printemps. Le commandant rendait des actions de grâces au Seigneur.
Le lendemain, lcvcot\-ariaunpeu, il fallut plusieurs Fois changer de cap. Durant toute la nuit on entendit passer des oiseaux.
Le mercredi, 10 octobre, au point du jour, l'airedu vent redevint parfaite. La flottille (ilait dix milles par heure. On lit cinquaule-neuflieues dans le jour et la nuit. Mais celle rapidité si heureuse ne fit qu'alarmer plus vivement les équipages. Ne voyant pas de terme
i leur Davigaiion, maigre la constance des vents propices, ils s'ùci-ièreDl tout liaut qu'on les menait à leur perte. Leur épouvante (ît explosion, ils refusèrent d'aller plus loin el se mirent en pleine révolte.
Ici, le commandant se vit dans le plus violent dangsr qu'ait jamais couru, sur son bord, chef d'escadre.
{Husieurs écrivains ont répété qu'en ce mornsnl Colomb, menacé par sou équipage, s'était trouvé contraint de lui promettre de retourner sur ses pas, si dans trois jours l'on n'avait pas aperçu la terre. Noui devons atlirmer que ces diverses assertions sont dépourvues de t'ondemcnt.
Le trop modeste laconisme de Colomb en ce qui louche sa pci'sonne, la supt'H'iorité de ses aspirations, son dédain des oITenses, sa pitié pour la faiblesse humaine lui ont fait omettre tout détail sur celte révolte. Ce grand homme q:ic son esprit d'exactitude portail à ÏDsciire sur :on journal les moindres événements du bord, jusqu'à un damier blessé d'un coup de pierre par «n mousse, sur les vergues de la Santa-^aria, ne daigna pa3 mentionner les menaces, la fureur, le fer levé sur s:i t^te. 11 indique & peine incidemment les sommations des rebelles; et c'est par les révoltés euxmêmes qu'on a su leur révolte.
11 n'y eut et il ne pouvait v avotraucune Iransaclîon entre Christophe Colomb et les é([uipages révoltés, pas plus qu'il n'y en a entre l'esprit de Dieu et l'esprit du inonde.
— lu —
Voici comment le« choses se passèreQl.
Martin Alonzo Pinzoo. jusque-là soutenu par le scmveair de soa voyage à Rome el sa haule appréciation du gAnie de Colomb, fut conragicuscment gagné par l'effroi de l'incommensurahle. Sa confiance tléchil; il cessa de combattre les conseils de la peur, et se joignît aux révoltas avec ses deux frères.
Vers la nuil, au moment où, d'après les ordres du commaudant, les trois caravelles devaient se trouver rapprochées, la Pinta et la A'i'na Joignirent la SanU Maria, serréri'nt ses naocs à bâbord et à tribord. Aides par l'équipage rebelle, les frères l'inzon, suivis de leurs hommes armés, s'élancèrent sur le pont du navire amiral, la fureur au front, le fer à la main et le sommèrent de faire inrontinent mettre le cap sur la Caslille. Son propre équipage, ses pilotus, ses gens, même les oHjciers de la couronne et le neveu germain de sa femme s'étaient joinlsaux révoltés. Il était * seul contre tous >. Déj^ ses ai-gunieulit, ses pei-suasions. ses assurances avaient été épuisés pix'cédemraent. Contre cette âpreté de résolution et cette sinisire unanimité de violence, il ne lui restait pas môme la ressource d'une objection nouvelle; d'ailleurs la peur n'écoute point et ne raÏM^une pas. Et cependant il parvint à désarmer la fureur, à calmer t'épouvante, à se soumettre ces esprits irrités que rinstiocl de la conservation décidait au crime ! Et non-seulement il ne céda ni Aleurs iQJonclionâDi à leurs menaces, maïs il osa leur interdire même les protestations et les prières; et, en terminant son admonition, leur déclara duo
— liston d'autorité < qu'au reste leurs plaiotes m serviraient à rien; qu'il tHaiL parti pour se rcndri> aux Indes, et qu'il cnlendail poursuivre son voyage, |U3> qu'à eu qu'il les trouvât par l'assistance deNoIre- Seigoeur. >
Cuniincnl celte exitspt^ralioD des esprils, celle ani> mosiLc uccrue par te Tarouche instinct de la conservalioa, tomba-t-clle soudain devaot un étranger, isolé el maudit, dont on n'écoulait plus la parole, dont on avait méconnu le grade, l'autoriié, et qui invoquait en \-ain le nom des Rois? Voilà ce qu'aucun marin, aucun philosophe, aucun homme, pas même Colomb, ne pourrail espliqiiorhumainement. Aussi n*allribuailil pa.s ce IrioirqJic l'i la supériurÎLé de son m:iiruien devant la révolte dont il forçait les colères à se courber de respect. Plusieurs mois après ce succès humaioomeni impossible, il reconnaissait que, lorsque ■ ses matelots et son équipage étaient tous résolus d'un commun accord â s'en retourner, et se révoltaient conu-e lui, s'oubliant jusqu'aux menaces, ce Dieu éternel lui avait donné la force et la magnanimité dont il avait besoin et l'avait soutenu seul contre lou:^. »
Cette révolte déchaînée sous les voiles de la nuit fut dissipée avant sc^ ombres.
VU
D&S l'aube, rauxiliaire divin, qui avait soutenu Colomb contre le débordement de tant de colères et Ie.« cruautés de la peur, manifesUi sa présence. Malgré la
— IW —
sérénité de l'atmosphère, la douceur des brises etnbauraâes, la vaste mer s'eaOa. De laif^es lames s'élevènal, poussaol les caravelles avec une force encore inéprouvéa. Des damiers parurent en grand nombre. Un jonc vart passa tout près des flancs do la Santa- Maria. Peu après, l'équipage de la Pinla aperçut un roseau et un bAion, puis un second petit bâton qui paraissait travaillé avec le fer. une touOe d*herbe terrestre et uuu petite planclie. La JViiia eut aussi sa trouvaille : c'était une branche d'arbre , chaînée de petits fniits roux. Ces signes soutinrent l'espoir des marins durant tout le cours de la journée. La marche avait été excellente, et l'on marquait viogt-sept lieues.
Le soleil s'abaissa flamboyant dans la mer solitaire. Le cercle eutier de l'horiiOQ ollrail à l'œil sa pure ligne d'azur. Nulle vapeur ne permettait l'illusion d'une terre procliaine. Tout â coup, comme par inspiration soudaine, Colomb fit reprendre la première roule et ordonna au timonier de mettre franchement la barre à l'onesL
Puis, ([uaod les caravelles se furent rapprochées, et après qu'on eut, suivant la règle établie h son bord, chanté la prière à la Vierge, le Salv» Regina, rassemblant les hommes de l'équipage, il leur adressa une touchante allocution, leur rappela les faveurs dont h Seigneur les avait comblés durant la traversée, leur donnant sans interruption des temps propices, les ayant amenés ain^î daus ces latitudes où jamais n'avait
p&aètré aucune voile, les ayant conduits avec use bonté si paternelle sur les espaces redoutés de la hxr TÉK^BREUSE. Il s'efforça d'élever leur c<Bur à la reconnaissance envers l'auteur de ces bienl'ails; ensuite il leur confia qu'ils touchaient au terme de leurs inquiéludKS et de leurs espérances. Enfin il leur annonça l'appi-oche de la terre, bien que leurs yeux ne pussent rien découvrir, et les assura que celte nuit même ils atteindraient le but de leur voyage. En conséquence, il leur recommanda de veiller toute la nuit, et les en* . gagea de passer ce temps en prières, paice que certainemenl avant lo jour ils aperccvraienl quelque lie. It ordonna aux pilotes de service de diminuer les voiles passé minuit, el promit, outre la prime annoncée par la Rcino, un pourpoint de veloursà celui qui le premier si(|;nalerait la terre.
Le commandant se retira dans sa chambre. Que se passa-t-il en ce moment dans le secrel de sa retraite^ Se sentant si près de la réalisation d^ ses espérances, quelle ne dut pas être la Terveur de sa prière I avec quelle tendre efTusiou ne remercia-l-il pas t sa haute Majesté » de sa protection constante !
Qui dira les tressaillements de ce rxeur héroïque el dépeindra les ineffables émotions du messager de la Providence à celte heure décisive? Sa foi, dès longtemps nourrie de la manne ésotérique des livres saints, doublement grandie â l'école du Disciple bienaimé et de l'Apôire des nations, se sentait parvenue au premier terme de ses aspirations chrétiennes. Sans doute le contemplateur du Verbe ignorait encore ce
qu'il allait rencontrer, mais il savait inébranlablement ifu'avant l'aube se ferait une découverle.
S'il est interdit à notre faiblesse d'esquisser ces incominunicjibles rapports entre la Grâce et sou élu, CD petit au moins se tlgurar, prosterné au pied du cmcifix, le Taioqueur de la Mer ténébreuse, recevant dans son huniilili^ Inrôvclalion de son {glorieux mandat, en concevant aloi's l'immensité sublime, cniiméraDl eu lui-même les faveurs dont le Tout-Puissant l'avail comblé depuis son dépai't de Palos. Avec quelle aimante reconmiî^sanw; ne se tournait-il pas vers le Ilédemp- Icur qui, suivant sou expressiou, lui « avait disposé la roule », et combien son désir de nidieler le saint tombeau n'en devenait-il pas plus ardent?
Vers dix heures, Colomb monta sur la dunette. A peioR yarriva-l-ilqu'il aperçut au loin une lumière; mais, h travers la masse obscure de l'atmosphère, il ne voulut pas aHinner que ce fût la terre. 11 appela un ofÛcier de la maison du Roi, Pedro Guiticrrcz, gardemeuble de la couronne, lui demandant de regarder k son tour. Pedro Gulticrrez reconnut que c'était bien une lumière. Le commandant appela le commissaire de marine Rodrigo i>anchez du Sé;;ovie pour la lui montrer; mais, pendant le temps que cetui-ci mit â monter sur le gaillard d'arrière, la lumièi-e avait disparu. Après un certain iniervalLe. celle clarté parut une ou deux fois : c'était comme une flamme qui montait et qui baissait alternativement. A ce mouvement sans Importaoce poui- le reste des marins, Colomb reconnut, avec précision, le voisinage de la terre.
lia —
L'escadrille Taisait bonne route.
A minuit, d'après les ordres du commandant» les navires ne gardèrent plus que peu de toile. Ils paraissaient aller assez lentement ; ccpcndunl un courant lus porliiit fortement i l'ouest. La Pinta, bonne marcbeuse. se trouvait fort en avant des deux autres caravelles. Sur cbaque bord, Taltente était unanime, et l'impalicnce extn^me. t.lectri.sés par la solennelle afTirmation du commandant, tous les cœurs palpitaient d'espérance. Nul ne doutait-, aucune paupière ue se ferma. Chacun dévorait l'espace et plongeait dans Pincertitude des ombres son re^aixl avide. Soudain un éclair briltû et un coup do canon tonne au lar^e. Les équipages bondissent d'alléfîresse : c'élait le sijînal de la Terre! Un marin de la Pinta, noinniû Juau Rodri> guci Bermcjo, l'avait aperçue L'horloge de la Santa' àlaria marquait aloi-s deux licurcsdii malin. Au bruit de la détonation , Chriâlophe Colomb, se jetant A genoux et levant au ciel ses deux mains, tandis que des larmes de reconnai.%ianee iooudaiunt ses joues, entonna le Te Deitm laxtÂamm, cl tous les équipages, transportés de joie, répondirent à la voix de leur chef.
Ce ne fut qu'après avoir satisrait au devoir relii^ieux qu'on donna cours à l'allégresse dont étaient débordés lesraîurs. Un mouvement indescriptible s'opéra Sfir-Iechamp dans les trois navires. Un commandement de Colombûlferlerloutes les voiles; on ne laissa que le iréoUf et l'on mit en panne pour attendre le jour. La prudence du chef, qui n'oubliait rien, songeai! i mettre la flolliLle en état de dérense; car on igiio-
^Donla^es. D'ripaisscs fortï^ls bornaient l'IioiÎKon; au milieu (le clairières reluisait l'eau pure d'un lac. Les ondulations du terrain recouvert d'une vigourcu.<« vigélalion encadraient une plage spacieuse vetï laquelle DU se dirigea.
Dès que les ancres eurent mordu, tout pcntîtré de recueillement, revêtu du costume de ses dignilés, un manteau i^carlatc Holtanl sur ses i-paulcs, et tenant déployée l'image de Notre -Seigneur Jésus-Cluisl sur rélondard royal de l'expédition, Colomb descondli dtms la chaloupe, suivi de son ('lat-major. Les capitaioes de la Ptnla et de la fiiiia, nyaul ù In main la bannière de l'entreprise, se placèrent cJiaciin dans son canot avec un détachement parfaiiemeoi armé. En quelques coups impatients d'aviron, les trois umbarca* tions accostèrent la grève.
Christophe Colomb, rayonnant d'enihoiisiasme, muet de lelirilt^, s'élança sur le rivage avec l'élastique ardeur de la jeunesse. Le bonheur ravivait ses forces. A peiDc louchait-il cette terre nouvelle, qu'il y planta signiricaiivcmcni l'étendard de In Croix. Ne pouvant conlenirsa recoQDaissaoce, il so prosterna en adoration devant l'Auteur suprême de la Découverte. Par 11*015 fois inclinant son froot, it baisa, en l'arrosant de donces larmes, ce sol inconnu où l'avait conduit ta divine bonté. Tous ceux qui l'accompagnaient, gagnés par son émotion, s'agenouillant, suivirent sua ûicm* pie ; ils élevéreal en l'air un crucifix. Tendant en haut ses mains reconnaissantes, et rcniercinnl du fond de 800 cieur le Père céleste, Colomb trouva dans rciïusioii
de son aîmntiLe graliltide une admirable prière don! riiisioire a recueilli tes premiers acccnls ; « Seigneur! Dieu éleroel cl toiil-puissaolqui, par ion 'Verbe saci^S, as crue le (ïriDamenl el la lerre et la merl que ton nom soit béni et glorifié partout. Qu'elle soil exaltée ta Majcsté qui a dai{:^é pcrmeUre que, par Ion bunible serviteur, ton Nom sacn5 soil connu et prècliii dans celte autre purlie du monde!.., i
Sa rceon naissance, sa piété se snwlngftronl en expressions sublimes. Puis, se redressant avecdi^'nîlé et d'rpluyaut dans toute sa. largeur l'étendard de la Croix, il offrit à Jésus-Christ les prémices de sa découverte. AGq de rendre gloire A Dieu qui la lui avait monlrt-c, aprùs l'avoir sauvti^ de taul de: périls, il imposa à celle île le nom de SAiNT-SAt.rvEun (San-Salvador).
Âpi'ès quoi, il lira son &pé&; soudain tous les oITiciers firenl ainsi à son exemple. Alors il déclara prendre possession de celle lerre, au nomdeNolrc-Scigncur Jésus-Chhsl, pour la couroime de Caslille. Puis il requit le notaire royal, en présence du conimîssiiire de !a marine et des capitaines, d*en dresser acte dans la forme prescrile.
La Découverte étant accomplie, tes ronditions du
lîlé avec les Rois, signé dans la phiine de Grenade, so trouvaient validées par révénement. En conséquen'-e, les titres de Vice-Roi, de Grand-Amiral, de Gouverneur général des ilcs et torrc-ferme qu'il découvrirait dans les Indes élaient définitivement acquis à Colomb. Immédiate mt.tnt tous les assistants, pleins d'adminilion
et d'ealhousiasme, le reconnurent pour Amiral de l'Océan et Vice-Roi des Indes. Kn relie qualité ils lui prêtèrent serment d'obéissance. Plusieurs d'entre eui lui exprimèrent leurs regrets de leur conduite, le prièrent d'oublier des menaces inspirées par la peur, et promirent un dévouement égal â leur soumission.
L'Amiral, aj-aol déclaré sa prise de possession, commanda aux charpentiers, munis de leur hache, de couper deux tiges d'arbres et d'en former une grande Croix. L'Ile inconnue qui venait d'être offerte au Sauveur ei nommée de son nom San-SaWador s'appelait I Guanahani » dans la langue des indigènes. Elle est au centre de la première ligne des Iles Lucayes el or^cupc le milieu dans ce groupe allouée qui forme l'archipel de Bahama. Bien qu'on n'y aperçût aucnne habitation, elle était assez peuplée ; mais les naturels épouvantés à l'apparition des caravelles, qu'ils prenaient, les uns pour des monstres sortis de la mer, les autres pour des êtres venus du ciel, s'étaient blottis tout tremblants aux plus épais fourrés des bois.
Pendant que le notaire royal, Rodrigo d'Escovedo. entouré des oUiciers de la couronne, du commissaire de l:i floUe, du Veedor ou contrôleur de l'armement et des deux capitaines, rédigeait sur son genou te procèsverbal de la prise de possession, les habitants de l'île, qui jusque-là s'étaient tenus cachés derrière le feuillage, peu à peu .se risquèrent hors de leur retraite. Rassurés par l'expression de sérénité, de grandeur et de bienveillance répandue sur les traits de Colomb.
que sa haute staittre, son riche costume, l'éclat de ses armes et la dt^-férence de soa entourage leur dési^nnient comme le chef de ces Atres mysti^rieux, ils s'avancèrent  petits pas, les uns après les autres ; puis osèrent s'approcher avec tremblement et se prosleruer devant ces visiteurs étrauf^es. Ils s'enhardirent successivement jusqu'à les toucher, pour s'assurer qu'ils ne faisaient pas un rêve ; palpant leurs vêtements, leurs jambes ; s'éionnant surtout de leur barbe. A l'exemple de l'Amiral , les Kspai^ols accueillirent par une bonté souriante ces naïfs enfants des lies, et se prêtèrent complaisamment à leur examen.
Dès son arrivée dans le Nouveau Monde, comme s'ils eussent deviné son goât des parfums, les ind)gènt>s offrirent en hommage i Colomb un faisceau d'herbes sèches, odoriférantes.
L'Amiral reconnut, à leur subite sympathie, qu'on les rendrait aisément chrétiens, en usant de douceur plutôt que d'intimidation. Pour les bien disposer, il leur distribua quelques bonnets coloriés, des verroteries de Venise, des grelots et d'autres ba^'alelles qui semblaient àceshabiLiots de£hoi>^ d'une valeur inestimiibte. Ils offment respectueusement tout ce qu'ils possédaient aux Espagnols. Ceux-ci passèrent le reste de la journée i se délasser et se récréer sous ces frais bocages.
Anssitftl que les charpentiers eurent terminé leur travail, Colomb, encore tout ému de reconnaissance, le cœur embrasé d'amour évangélique, Cl agrandir le trou qu'avait creusé la hampe de l'étendard planté sur
eeltd plage conquise i Jésus-Christ. Oa y dressa U Croix qu'il soutint de ses propres mains, cq chantant rhymne Vexilla régis prodeunt. Puis, quand le signe sacré tut soIidemenLlîxé dans le sol, il entonna léchant de la victoire, le vaillant s Te Deunt lavihmus. *
Colomh ne Gt point dresser celte Croix en ce lien, simplement pour y laisser sa marque de premier occupant ; mais alin de consacrer par ce si^e le but de sa Découverte, et d'indiquer di^jà, sur cette frontière avancée du Nouveau Monde, qu'il en prenait possession, au nom du Rédempteur des hommes, Noire-Seigneur JcÂUs-Clirisl. Comme le jour touchait à son déclin, il dit la prière du soir devant l'image de la Croix ; ensuite reprenant l'étendard de l'expéditioa, ce /.utarum par lequel il avait vaincu l'horreur de la Mer ténébreuse, l'oirroi de l'immensité, les caprices des Ilots et les mutineries des hommes, il retourna sur sa caravelle.
Le tendomain, au point du jour, déjà les naturels entouraient les trois navires, dans des pirogues faites d'une seule pièce, creusée» eo un tronc d'arbre, et d'un travail admirable, si l'un songe à leur i}!norance •lu fer. Us ramaient avec une sorte de pelle à four courte et lai^e, nommée pagaie. Ils apportaient des pelotes de coton filé, des javelots, des pcrroqueu apprivoisés, pour faire un commerce d'échange. Tout ce qui venait de ces meneilleux étrangers leur semblait précieux, même des morceaux d'écuellcsetde verre cassé, llsdonnaicnt jusqu'à trente livres de colon Hlé, pour une blanche de CastUle tenviron deux liatds). Mais
l'Amii-al, ne vouLint pns qu'on abusAl de leur naîvelé commerciale, défendit ces échanges disproportionnés.
Le iA octobre, au lever du soleil, l'Amiml fil armer b chaloupe de la Santa-Maria et les canots des caravelles pour aller reconnaîire l'autre côte de l'Ile. Des peuplades, déjà îuformécs de leur arrivée, aiM!otiraicDl vei*» eux Iri; itppuliiDt, leur apportant de l'eau rraîclte, des aliments el rendant giùce A Dieu de cette étonnanie visite. Lcâ insulaires s'interpellaient l'un l'autre, cl simulaient à grandscris leurs parents qui étaient encore dans les ca^es. Ils leur disaient : < Tenez voir les hommes descendus du ciel. Apportcz-Icur à boire etâ manger. * Et aussitôt hommes et Femmes accouraient, apporlanl tous quelque chose. Ils bénissaieat Dieu à leur manière, se jetant à terre et levant les mains au ciel. Colomb remarqua, au milieu de haulcs futaies, desjardin.s polagei-s facilement arrosés, dos vergers délicieux, < et des pierres propres à la coosIrucUon des églises. >
L'Amiral retint à bord sept indigènes qu'il voulait emmener en Caslille, pour les présenter aux Rois, leur apprendre la langue espagnole, les faire chrétiens et les rendre easuiie à leur patrie. Fuis il ouvrit ses roi les.
A peine éloigné des bocages de San-Salvador, Colomb se trouva dans le plus heureux embarriis. A mesure qu'il avançait, surgissait des Qots la riche verdure d'iles nombreuses, qu'on voyait poindre â toutes les lignes de cet horizon. L'œil ne pouvait les compter. Les naturels qu'on gardait à bord en nommèrent plus do cent ; et il y en avait encore beaucoup
d*aulFes. Leur apparence invitoil égalemenl la curio*
Ne sachant par où commeDcer son exptoratioQ de oel Amhipcl, le contemplateur de la Nature se dirigea vers l'ile qui lui parut la plus grande, à une distance d'environ sept lieues. L'Amiral la nomma Sainte- Marie de la Conceptiou. En débarquant il en prit possession dans la forme solennelle, c'esl-à-dirc en y faisant élever une Croix. Cette Ile à surface plane paraissait irès-ferUle. Par la physionomie, la nudité, la confiance, la douceur, les naturels rappelaient ceux de San-Salvador. Admirant aussi ces miraculeux étrangers, ils les laissaient librement parcourir leur tei-rc, cl leur donnaient avec respnct tout ce qu'ils demandaient.
L'Amiral mit ensuite le cap sur une autre lie, que, par ménagement pour les susceptibilités du Roi, U nomma la Peniandinu, v^&me avar,t d'y atterrir. Ses habitants, semblables à ceux de;i' lies déjà visitées, paraissaient cependant, dit Colomb, < mieux apprivoisés, plus civilisés, même plus rusés ; ils marchandaient, au lieu de prendre tout uniment ce qu'on leur offrait en échange. Us travaillaient le coton, fabriquaient des hamacs, des mantilles et des caleçons pour les femmes mariées. Leurs cases, construites en forme de tente, témoignaient d'une propreté minutieuse. >
Pendant que, sous la [>rotectioi d'un piquet armé, te6 hoiiiiues de corvée faisaient aiguade, Colomb prumenail son ravissement au milieu des L-ois, cl admirait avec gratitude cette magniliccoce. II cherchait à rccon-
naîtra! les espèces des plantes qui l'entourai ent. Son admimlionne pouvait se suffire. La végétation étalait Uû luxe encombrant ; c'élail la variété au milieu de rinfiniti.!. L'abondance el l'épaisseur des arbres faîsaienl que les liges, lesLroncs, les pousses confondaient leurs branches et unissaient leurs feuillages dans une si étroite intimité, qu'un même arbre paraissait porter sur certaines branchtis les feuilles du roseau, et sur d'autres les feuilles du lentisque. Pressés les uns contre les autres, tesdiHërents végétaux entrelaçaient el enchevèlraienL confusément leurs branchages, au point de produire celle illusion que les botanistes ont depuis lors si souvent éprouvée dans ces contrées. Durant les premiers jours, Colomb crut que, dans ce pays de merveilles, les arbres diversifiaient ainsi leurs produits.
Les iudigènes lui ayant fait entendre qu'à quelque distance était une grande Ile appelée Saomelo, dont le Hoi portail des vêtements el beaucoup d'or sur sa pei-somm, l'Amiral s'orienta aussitôt pour la décou- Trir.
n reconnut une terre féconde, riante et pittoresquemenl accidentée d'érainences, couronnées chacune par de liantes forêts. Bn traversant la fraîche profondeur de ces bois, les bris^f- en emportaient des parfums étranges, qu'elles dissipaient dans leurs jeux sur les Ûols,. Le contemplateur du Verbe aspirait avec délices ces senteurs inconnues de l'Europe, admirait la transparence des eaux, la douceur de l'air, r»;clal du ciel, et ne savait où aburder. < Hes yeux, dit-il, ne pouvaient se lasâer de reaaider une verdure si belle et si dtlTé*
— lliD —
renie du l'eiiillage de nos arbres... Les fleurs et les arbres de la plage nous eovoyaionl une odeur si agréable et si embaumée que c'êUiil la ctiosu la plus suave pour l'odora* ; v el nomme sur tous les polnU du rivage de nouveaux agrémenls le soUicitaienl, il ne savait auquel donner la prêrèruace pourallerrir.
Eodèbai-quant, il put conslaLerlasupériorilô decelle ile sur celles qu'il aviùt déjà vues. Elle élail leinpïie de superbes lulaies. De i,u'ands lacs y eutretcDaienl une IJraicheur délicieuse. L'berbe s'y trouvait alors aussi haute qu'en Andalousie au mois d'avril. A tout raorneot, des volées bruyantes de perroquets, en passant d'une rorêtà une autre, obscurcissaieut le soleil, tant ces troupes éUiient nombreuses. Les chants et les brillants plumages d'une foule d'oiseaux inconnus en Europe, la pureté de l'air embaumé, le frappaient de surprise. Les produciions étranges de cette Ile, i'aspecl si caractéristique de cette nature nouvelle le portèrent à lui donner le nom de la royale associée de sa loi, de ses espérances et de son zèle évangélique. L'Ile Saometo fut donc appelée l'Isubeile.
A l'approche des étranRcrs, ses habilAni!: s'cnAiirenl précipitamment de leurs cases, emportant tous leurs oiTieinents, et n'y laissant que leurs meubles. L'Amiral dérendit sévèrement de toucher au moindre de ceS' objets. Peu à peu, les naturels, voyant qu'on ne poursuivait pas, s'a;>prûchèrent pour fairedes échanges. Quelques-uns portaient suspendues à leurs narines de très-petites plaques d'or, qu'ils troquaient volontiers^ contre des moi-ceaux de verre, du tasses cassées c(<
d'^^uelles en terre cuite. L'Amiral passa deux jours dans celte île, attendant l'occasion d'un troc considérable en 01', qu'on lui avait fait espérer. Il examinait curieusement le sol et l'opulence de sa végétation. 11 dit lui-mi^me: * La diversité des arbres et des fruits dont ils sont cliai^iis, et les parfums dont l'air est embaumé, me rem plissaient d'éloonement et d'admiration, et sembleraicni devoir retenir dans ce s(^joiir l'homme qui l'a vu une fois. ■
Au milieu de son eucliaolemeut, Colomb se désolait Ae ne pas connaître les noms et les propriétés de ces végétaux si divers. Il ajoute : t J'étais on ne peut plus chag^rin de ne pas les connaître, parce que je suis bien oertaiu qu'ils ont tous beaucoup de valeur. >
Tout en se promenant au bord d'un lac, l'Aïuiral aperçut un affreux saurien, armé de griffes, à écailles hérissées, à la lé(e hideuse ; c'était un léguano (l'iguane d'aspect horrible , quoique inoffeasif par ses habitudes). Le voir et l'attaquer fut la même chose pour Colomb; car il importait d'aguerrir l'intrépidité espagnole contre les formes animales, les produits vivants de ce sol inconnu. L'iguane se précipita daus le lac; mais, comme l'eau n'était pas irès-prolonde. il l'y poursuivit et l'y tua à coups de lance. Sa peau, que [fou con.scrva, avait sept pieds de longueur.
Cependant, avec son immense désir de counaitre Ie5 œuvres de Dieu el d'acquérir de Tor, Colomb éiaV
coûfondu par !a mulUtiidR d'tles, de terres, la masse d'obJeU nouveaux s'ollVant à sa réflexion autant qu'à 300 cnlhousiasmc. Aussi, dul-i1 se résigner à compter les nouvelles terres, sans rien approfondir. < Mon dessein n'est pas de visiter ces pays si au détail, écrivait-il à la Reine, parcequeje n'y réussirais pas en cinquante ans; et que je veux, au contraire, voir et découvrir, le plus que je pourrai, des pays nouveaux. »
Dans ce premier voyage, après avoir découvert ces régions inconnues, il avait moins pour bul d'observer la Nature que d'a«qucrir de l'or, et d'en composer um masse considérable. H cherchait l'or, afin d'inlcrcsser ['Espagne à la continuation des découvertes, en montraut la preuve palpable de leur importance. Il chercJiait l'or surtout, pour «commencer le fouds de l'immense trésor qu'il voulait amasser. La délivrance des Lieux Saints, le rachat du tombeau de Jésus-Chiist étaient toujours devant ses yeux, comme l'objet de sa] suprême nmbitioa. Il voulait donc recueillir, pour les oouverlir en or, les épiceries, les choses précieuses que produit l'Orient, dont il pensait avoir abordé les frontières. Mais c'est l'or qu'il poursuivait principalement. Panout il s'enquérail diligemment du pays de l'or. La vue de l'or excitait en lui une brûlante convoitise et' presque un amoureux désespoir. Jamais, peut-être, chrétien ne souhaita l'or d'un désir pareil. Ne le trouvant pas aussitôt qu'il l'avait espéré, il s'adressait à Dieu, le suppliait de lui montrer l'or, de lui l'aire trouver l'or, de lui en indiquer la route et les gisements. A Sao-Salvador, dès sa prise de possession, sa prenùèrv
queslioQ par si{:ne.s aux indif^èoes concerne l'or, i Je les examinais alteoiivement. dit-il, je Uchais de savoir s'il y avait de l'or. > Le lendemain même de sa découverte, son désir de. l'or perce déjà. Trois fois il en parle sur son journal, au paragraphe du 13 octobre.
Ea abordant Sainte-Marie de la Conception, il prend terre pi'Ès d'une pointe, < pour savoir s'il y avait de Tor. > Il parle d'îles où nécessairement l'or se trouve. « On peut, contiaue-t-il, y trouver beaucoup de choses que j'Ignore, parce que je ne veux pas m'arrètcr, aOo de visiter et de parcourir beaucoup d'îles, pour trouver de l'or. > Et il ajoute plus loin, avec une candeur en- Tantine, en parlant de cet or si ardemment détiiré : « Je ne puis manquei-, par l'aide de Noire-S^igoeur, de le trouver là où il naii. »
Le ^ octobre, à minuit, l'Amiral leva l'ancre pour se diriger sur Cuba, d'après l'indication des indj^èoei gardés à bord- On mit le cap à t'ouest-sud-ouesL 11 ventait grand frais ; mais au point du jour le vent tomba, et la pluie sumnl. Après midi, le vent recommença à souffler agréablement; il poussait en poupe la Santa-Maria, qui mit dehors toutes ses toiles- On alla ainsi Jusqu'au soir. Celte mer semée d'tles étant couverte de bas-fonds où pointent des rochers, l'Amiral resta â la cape durant toute la nuit, qui fui trés-pluvieuse.
Le vendredi, au lever du soleil, on mit le cap au sud-ouest, et l'on continua de naviguer par le travers des lies. Le lendemain, une ronde brise poussa les navires jusqu'au soir; et du milieu des ombres, la terre apparut. Mais les uu-avelles se limeni prudemmeot à
distance, à cause de rob&curilê. La pluie tombait à lorrents.
ni
Le dimanche au point du jour, Colomb vit, à l'avant des caravelles, se développer daas toule l'éleodue du sud-ouest, une terre dont l'aspect de grandeur annoaçait plutôt un continent qu'une île.
Les cimes roses des pics et les contours violets des croupes, se dégageant d'uoe vapeur diaphane aux premiers feux du soleil, lui rappelèrent, par leurs aii-s de flère hauteur, les montagnes de la Sicile. Des parfums Ijlus exquis, plus pt*nélranls, prèsai^eaienl une plus vaste opulence dans les parures du sol. Le sceau de fécondité sereine qui mai-que cette terre privilépée.ea excitant sa sagacité, frappait son admiration. A mesure qu'il avançait et pouvait mieux voir se détacher chaque forme, il di.stin(;uail une puissance de vég«>talion incoQQue encore. Co n'était plus cette verdure épaisse et touffue, ces plantes aqueu&es et ces bocages un peu humides des Lucayes; ici la diversité des attitudes, les pittoresques contrastes et l'ingénieuse combinaison de« agroupements surpassaient l'inveulion humaine.
Calaient d'abord prés du rivage : des cocolien, des cactus énormes, l'agave karatas, des tribus depalmîfères aux formes variées, des fougères arboresi-enles, Toxalie & Qeui*s jaunes, îe kelmie acide, oseille géante,
— IfiS —
élevant à deux nièlres ses feuilles carminées, le câprieri grosses siliques, la seosilive hérissÔe, le moiirillor alors en fleur, le brcsillot finement gercé, le mahogoo, l'acajou, le ralehassier â longues feuilles, le cla\*alier au tronc oITensif, le guanahano, le lapullier h rameaux veloutés, le soyeux galega; et dans les étages supérieurs du torraia, l'orélle caLhartique, lepziima donnant des mûres roses, le goyavier nourrissant, le grenadier sauvage, les cassiers aux énornies gousses, le tronc noir et lustré de l'ébêaier, le i-aisinier allongeanl ses grappes sous les éventails dti btanier épineux; les branches horizontales du faux cèdre contrastant avec les droites colonnes des palmiers ; des' stipes lisses et sveltcs écartant les feuillages du calaba et s'abrilant sous Is tenture d'un fromager coloss:)!. Une grande diversité de plantes aromatiques parfumaient l'air. Des Haucs hardies s'élançaient d'un arbuste odorant à l'écorce d'un Irooc descellé. La lige samicnlcuse du dolic et la bignone aux campanules roses entremêlaient leurs enlacements autour des arbres robustes, tandis que le quamoclitc laiteux cl ia linne-pomme à fruits d'or, sans cesse becquetés des perroquets et des tourterelles, s'aventuraient aê^ennement à toutes les hauteurs. Par delà se révélaient d'autres formes, d'autres productions, d'autres elTols
[que la distance et les fonds de verdure sombre enipô-
tcliaieut de saisir nettement.
Colomb alors dut vraiment regretter de ne rien savoir des noms et des propriétés de toutes ces plantes, de n'en pouvoir contempler que la forme; et de ne
eonnaltrc aucun dr*^ Rflrrnts que la bonté dÏTÎne déposa dans les vertus, l'ulilîté et les harmonies de ces eufaolenicnL<; du sol.
Ccpendaal on rit une embouchure de fleuve dérhargeaat avec calme se;: cau^ limpide.« cl otTrant un havre commode. Au moment oi'i les caravelles l'atteignirent, deux ennots indip'ènes allaien* sortir; on apercevant les clialoupes des navires qui soudai'^nl la passe, le:; indigènes prirent la fuite précipitamment et s allèreal cacher.
On trouva un mouillage excellent. Tout en veîUant à l'ancrafïe, !' Amiral examinait ces bords et sculait redoubler son admiration. S'il venait d'éprouver à distance l'effet des perspectives, maintenant, de tout près, la richesse des détails dévoilait ses prodiges.
lÀ, se découvraient des arbres i^ façon de pilastres, de cippes, de cand*Mabres el de cierges distribués sous des feuillages à dôme, à parasol et à éventail, au milieu de ipntures richement nuancées. Il distinguait parmi des végétaux, des feuilles pointues, âpres, lisses, laineuses, arrondies, cylindriques, lancéolées, cordiformcs, des spatules, des palmeties aiguës, des coeurs, des flèches, des raquettes, des rameaux à épaisse membrure près de leuillapes satinés, ailiis, à découpures aériennes tamisant les rayons du jour, des fleurs d'incarnat, d'azur, de topaze délicatement frangées ou serrées eu touffes, alignées en faisceau, échelonnées en chute; vrilles, calices, ncniircs, aicrelles, dentelures, ombelles de formes et d'arômes coinplélemenl inimaginés jusqu'alors.
Le pittoresque des agmapements, la hardiesse des poses, le piquant des contrastes, cette multitude d'objets, ces dilTérences d'organisatioD, de propriétés, ces Qeurs, ces fruits, "res parfums, ces associations fortuites, ces oppositions harmonieuses ainsi offertes tout d'un coup à TobservatioD auraient écrasé, sous l'immcDsiié du premier aspect, tout homme rooinspréparé que ne IVtiitColombaux prodiges du Créateur. Car au milieu de cette étourdissante profusion, lui-même, le contemplateur du Verbe, trop ému d'admiralloo pour tenter aucun détail, ne sachant plus comment s'exprimer, gardait le silence de l'accablement et se bornait ft dire < qu'il ne vit jamais chose aussi magnillque ».
De son bord, il saisissait le£ deux rives du Ûeuve, ombragées dans toute leur longueur visible, d'arbres Irès-beaux, très-verts, très-différents des nôtres, chargés en même temps de Qeurs et de fruiu, et sur lesquels voltigeaient des oiseaux brillants et de petits oiselets aux doux ramage. Parmi tant d'espèces de végétaux inconnus, son génie d'observation distingua plusieurs sortes de palmiers différents de canx qui croissaient m Espagne, aux Canaries st sur la oôte d'Afrique.
Pressé de commencer sa recherche de l'or et sa collection des produits du sol, l'Amiral sauta dans la chaloupe, prit possession de cette terre dans la forme accoutumée, y planta une grande Croix, donna à l'tle le nom de Juaoa, et au port celui de Saint-Sauveur (San- Salvador). ËusuiLe, apercevant deux maisons éloignées, il s'y présenta. Les habitants s'étaient enfuis i
SOD approche. Il n'y trouva qti'un chien (flchement timide et muet, gardien inulite de quelques uMeosiles de pèche. Il réitéra sa défense de loucher à aucUD objet, puis remonta le fleuve à une assez grande distance.
La profonde sérénité de l'azur, la limpidité transparente des eaux, la suavité de l'air, les émanations embaumées, les riches tentures des arbres, les réseaux aériens des lianes bercées par les brises, les insectes brillants, les papillons de feu, les colibris chatoyants, les aras aux plumes éclatantes, le chant des petits oiseaux invisibles sous la (euillée, le coloris des lleurs, la grâce des plantes nouvelles, la vivacité des tons du paysage, ces murmures, ces bruits vagues ou sonores prolongés à travers l'épaisseur des lorèts. la feililité surmontant rinmlle, la vie, l'organisme sourdant de toutes parts, fourmillant au milieu d'un luxe inouï et se pressant avec une vigueur sufTocante, plongeaient son âme dans un enchantement indicible. II avoue candidement qu'il ne pourra s'arraclier de ces lieux qu'avec effort et par l'espérance d'y revenir. Il comprend qu'il foule un sol privilégié de la Nature, qu'il louche à la merveille des régions équïnoxiales; et alors que les deux tiers du Globe sont encore inconnus. Il déclare que t cette Ile est la plus belle qu'aient jamais vue les yeux de l'homme >.
Le temps ci l'expérience ont sanctionné rard<>nta admiration du contemplateur du Verbe. Aujourd'hui, après la complète exploration des espaces de l'Océan, Cuba reste sans rivale. Cette lie est encore, suivant
— Ifi9 —
l'expression de Colomb, « la plus belle qu'aient jamais vue les yeux de Vliomnie ». Cuba, la perle des mers, justilie son litre de Heine que lui décernent les Antilles. La douceur et régalitè de sa température, son
templion des onra^ns ordinaires et de la violence des cout-ants sous-marins, la salubrité de ses côles, la commodité de ses ports, la pureté de ses eaux, la fraîcheur de ses montagnes plongeant leurs cimes dans UD limpide azur, l'opulence de ses produits et la variété de ses perspectives, relèvent au-dessus de tout
ipprochcmcnt. Constant objet de l'admiration du
>ëtet du peintre et du botaniste, elle excite l'opiniittre convoitise d'une nation voisine, envahissante et inassouvie, nonobstant sa possession d'une moitié du Nouveau Continent.
Au milieu de cet infini de choses inexpérimentées, Chri!>iophe Colomb s'efforçait de saisir les sublimes reliefs de la Pensée Créatrice; d'apprendre par quelles nouvelles merreilles la science de Dieu daignait se manifestera l'entendement, et de surprendre l'indice de quelque grande loi du Globe. Car, dès cette époque, il portail en germe tout ce qu'il déploya subséquen> ment dobsen'ation philosophique et de tendance à la généralisation des faits.
La poésie, l'admiration, les grandes vues de ses inluctions ne lui font jamais oublier le côté pratique, ilile et commercial des choses. Après sa découverte de plusieurs palmifùres, il examine les herbes aussi hautes qu'où les voit en Andalousie au mois de mai, et reconnaît entre leur multitude, dans certaines plantes, les caractères du pourpier et du cresson sau-
^age. Ayant remarqué l'abondance des herbes qui pousSfiient presque an bord même de In pingc, sur Li marge des Hols, il en conclut justement qu'en ce lieu la mer devait rester toujours calme. Effectivement, cette câte se trouvait préservée, par toul-c la largeur de l'ile, des violences du courant équatorial qui passe entre Cuba et le continent américain. L'Amiral remarqua un endroit qu'il jugea propre à la formatioa des nacres A perle. Il s'y trouvait plusieurs coquiHaj^es bivalves qui en sont une sorte d'indication. Les Indiens lui apprirent qu'il y avait dans cette île des perles M des mines d'or.
Empressé de découvrir cet or, le 29 ortobre, PAmiral leva l'ancre et navig^ua au couchant pour aller à la capitale qii'indiquaienlles Indiens. On reconnut bientôt l'embouchure d'un cours d'eau qu'il nomma < le Fleuve de la lune i. Vers le soir on en signala un autre, beaucoup plus lar^e. qu'il nomma c le Fleuve des mers >.
Deux embarcations fiircnt envoyées i terre pour prendre tangue; mais toute la population avait pris l'alarme et la fuite en apercevant ces étrangers. Les maisons en forme de tentcn militaires, posées çà et lâ sans régularité , offraient la plus extrême propreté extérieure, accompagnée d'une sorte d'élégance dans leur modesle ameublement. On y trouva des statuettes à figure de femmes et plusieurs masques finement ciselés. Il y avait encore li des chiens honteux cl sans voix, inutilement fidèles au domîrile. Quelques oiseaux familiers vivaient dans leur taciturne compagnie. tiunibreux ustensiles de pèche indiquaient le genrsl
— ni —
d'induslrie de cette peuplade. L'Amiral défendit encore de toucher à aucun objet.
La in.i|iaillcence qu'admirait ici Colomb ne méritait pas moÎQg soD élude. Il remarquait Viodicible beauté des arbres et la saveur des fruits. Ses nuits passées dans la contemplation <lc celle Nature, l'observai ion de la voûte cclusle, étalent cbarmées par le vagaboodage lumineux des lucioles, la douceur de l'air, les émanations odorantes du sol et de Tonde baignant des plnntps baLsamiques. Il écoulait avec une mélancolique jouissance les petits symphonistes des bocages, le gazotùllement des oiselets, les contilènes à roulades perlées du rossiîrnol variées d'inirailahles trilles, recueillait tous les brûlis de ce riche ensemble, discernant les moindres notes dans l'étendue de celte mêlndie, et reconnaissant jusqu'au cri de l'humble grillon, qui rappelait aux matelots, durant les heures du quart, leurs jeux d'enfance au foyer de la patrie lointaine.
Son ravissement religieux et le poétique épanouissement de ses émotions n'arrMaient ni ne reiardalont ses Investigations cosmog-raphiques. En savourant la sérénité de ces nuits calmes et embaumées, également exemples de chaleur et de froid, il s« demanda pourquoi dans un rayon si peu éloigné des Iles lialiama, entre lesquelles la chaleur était trés-forte, il rencontrait mainlenant une lem|>érature si modérée. Sa râ- Ûexion trouva la cause de celle diCTérenre.
Le lendemain l'Amiral, continuant sa route h l'ouest, reconnut un cap avancé dans les flots, si richement
Vor. « Jôme dépèche afin de partir jeudi, AV non db Dieu, et aller au sud-est à la recherche de l'or, des épiceries et des terres à découvrir »
L'Amiral sorLil du c Fleuve des mers * se dirigeant, d'aprci l'indication des bdieos, sur l'île Lomraèâ Babèque où ils disaient par signes que l'on ramassait de l'or sur la pla^e, la nuit, aux flambeaux. Pendant dix-huit lieues il longea la côte, sans vouloir s'en approcher. Le lendemain, mardi, il reconnut un cap qu'il appela le cap Cuba.
Le 14 novembre, il s'éloigna & l'est, courant  la découverte de celte Babèque, dont les Indiens ne cessaient de vanter les pierres d'or, il se trouva porté dans un archipel tout à tait nouveau. L'œil ne pouvait compter ses nombreuses lies. Elles étaient grandes, moulueuses, ombragées d'arbres magnifiques. La pureté de l'atmosphère, l'éclat de la met entrecoupée de ces mnsses de verdure qui semblaient sortir des flots, ravissaient les re^rds de Colomb. 11 appela cette mer si richement jonchée d'Iles, i la mer de Nolrc-name i .
Le vendredi 16 novembi*e, au moment où Colomb sortait de sou canot pour prendre possession de la première de ces lies, dans la forme consacrée par sa pieuse habitude, on aperçut, couchés sur une élévation du terrain, deux très-grands madriers, l'un plus long que l'autre, et le plus petit posé sur le grand, en forme de Croix, si bien qu'un cliai-pentier n'aurait pu trouver une proportion plus exacte. Tombnnt aussitôt i genoux, le messager de l'Apostolat remercia âou Maître de cette nouvelle bouté. 11 révéra cette Croix qui loi
avajl été providentiellcmeal préparée dans cette ile inconnue. 11 était consolé au fond de son cœur, en voyant ses désii's prévenus dans ces lieux déserts et sans nom. Après avoir « adoré celle Croix ►, figurée par un mystérieux hasard, il donna ses ordres pour qu'on terminât, en le rorlifianl, l'assemblage des pièces, el que rérectioa du signe sacré eùl lieu le surlendemain, dimanche, dans un site des plus apparents el dégarni d'arbres.
Eu flUcodant, il examinait les productions de la terre. Il fil cliercher, parles gens de l'équipage, des avicules perlières. La forte odeur de mu.sc répandue en certains coins lui Cil croire qu'il y avait là des animaux qui le produisent.
Le dimanche 18 novembre, l'Amiral, avec son étalmajor el la plus grande partie des équipages, partit en grande cérémonie sur les embarcations, pour aller arborer le signe de la Rédemption. Cetlo Croix, trèshaute el très-belle, fut élevée sur un point culminant, et dont les arbres ne dérobaient pas la vue. Les prières d'usage accompagnèrent l'exallation de la Croix, et la journée entière du dimanche fulconsaci'ée à l'Iionurer par le i*epos et la prière.
Le lundi, avant le lever du soleil, les trois navires étaient au large. Mnis, contrariés par la houle el les vents, ils firent faible route. On continua de navijcuer pour aller vers l'île Uahèquc, dool les trésors faisaient fermenter toutes les imaginations.
Cependant, au milieu des fatigues de celle perquisition, lea sujets de méconteulemeut et d'inquiétude ne mauquaient pas A l'Amiral. Sur la Pinta et la iVùta»
— !Tli —
ses ordres D'élaienl jamais obtHfi poDctuellemeot. Les trois frères Pinïon, l'aîné principatement, ne pouvaient supporter l'idée qu'un étranger, qui sans leur aide n'aucail pu tenter l'entreprise, loulàcoup devenu grand-amiral et vice-roi, recueillit, en vertu de ses traités avec la Caslille, une part considérable des richesses de ces contrées. L'ambition de Martin Aloi était excitée par Tenvie. Un Indien mis à bord de la' Pitita comme interprète, ayant vanté au cnpiiatnc les raagoificences de Babèque, dont il prétendait savoir la route, Martin Atonzo se sépara des deux autres navires, dans la nuit du 31 au 22 novembre. Cette désertion ajnigea profondément l'Amiral.
ja A't'/îa, commandée par Yaftcz Vincentc Pinzon,^ resta fidélemenL à son poste. Valiez Vinceote avait li goût de la mer, de l'hydrographie; il possédait mieux que ses frères la théorie du vaisseau et la notion du devoir. Mieux aussi sa propre capacité lui permettait d'apprécier le génie do Colomb.
Le 23 novembre et le jour suivant, l'Amiral, conli- Duaot de navii^uer, se rapprocha, par < la mer de Notre-Dame», des côtes de Cuba. Là, furent choisis uo mât et une antenne pour laiVina.
Le 25, il découvrit un port tel qu'il n'en avait pas encore rencontré. Cent vaisseaux y auraient tenu sans ancres ni amarres. Des montagnes chargées d'arbres à fruits et d'arbres propres à la mai'ine le protégeaient contre tous les vents. Colomb déclarait avec l'effusion de la gratitude que jusqu'à ce jour t il ai plu à Noire-Scigneur de lui montre** toujours mm" chose meilleure que la précédente, et qu'il était allé
de bîGQ en mieux dant, toutes ses découvertes, i Le 36, l'Amiral découvrit de nouveaux paysages et de nouveaux ports, doQt s'émerveillaient ses officiers.
Le S7, malpré la parfaite sérénité du ciel et ^a proximité de cinq ou six ports adiuiral)le5, il eut le courage de no pas toucher terre, pour ne pas retarder raccoiiiplissument de son but principal. Car il avouait, dit I.as Casas, qu'il < s'arri^lait toujours plus qu'il ne voulait, entraîné par le désir de contempler et la jouissance d'admirer la beauté et la rralcdeur de ces pays, de quelque calé qu'il y pénétrât. • Pour se mettre en garde contre lui-même, il resta à louvoyer toute la nuit.
Le lendemain, en longeant la cdte au sud-est, les navires entrèrent dans une baie entourée de terres parfaitement labourées, formant une vaste plaine, entrecoupée de mamelons verdoyants, et invisiblement parsemée de hameaux que des colonnes de fumée dttcclaîeot au milieu des bouquets d'arbres. Des col- Unes et de hautes montagnes en bornaient le fond. L'Amiral avec son canot souda le port où se déchargeait, par le côté sud, un fleuve profond, assez laj^e pour le passage d'un grand navire. Cette embouchure, cachée par les mouvements du terrain, formait une surprise; on ne l'apercevait qu'en y loucbaut.
it
Dans ccue partie de Cuba si rajiprochée des inoniagocs cl sous la pleine influence du midi, la CréatioQ semble avoir réuni ses derniers prodiges. Là se d<^couvrent des effets d'easemble el des perfections de détail que la parole ne rend pas. Chaque pli du terrain varie les dérors d'une nature fastueuse, jusqu'à efl'i'nyer L'imagination. On dirait qu'une Force souterraine fait éjaculer à la sui'face TétonDante fécondité dont le Créaleur doua les germes confiés à l'humus. L'abondance de lu sève circule sous toutes les i'ormcs, s'cU-ilc en masses de verdure au-dessus du sol qu'elle envahit el dérobe aux regai'ds. L'œil ne peut plus disUu^jer la terre, lant les végétaux la tapissent, l'ornenL et l'encombroDt. Çà el là des arbres géants, perçant d'épaisses profondeurs do verdure, se dressent, véritables obélisques, du milieu d'impénétrables lialliers, cl dominent superbement de leur front ces foules végétales fourmillaui sous leur ombre, toujours vertes et prospères.
Des arbres moins hardis se disputent plus obstinément l'espace, se pressent, se combattent el so suffoquent par leur multitude. Des faisceaux assujettis par des lianes, des bouquets d'arbre-t conlrastaots, des arbrisseaux pittoresques s'isolent ou s'agroupcnt sous l'influence de certaines luues. De^ stipes, ornes au sommet de ma;;ninquc$ panaches ou de frais éventails,
. penchent languîssammenl leurs If'tes l'un vers Taulre» formenlde gracieuses arcades, etsimulenldes caresses au milieu d'iiarniooicuses conûdcaces. A leurs pieds * ii-ieïioc Ac^a lianpc sinueuses miillîplieut
végétaux seconchiros onl aussi leur agrément el lenr utilité. A travers les inextricables rubans de Hanes qui passent d'un arbre à l'autre, et von^ Jes troncs gisant sous l'herbe escalader les cimes les plus hardies, l'aiil^ine vopgeuse, la paulioie ailée, charment les yeux, tandis que l'humble scopairc abrite dans ses loiifFcs le$ amours des colombes, et que la mudeste ans^rine ambrosiale riicùle des parfums qu'elle exhale en mourant^ sous le pied qui l'écrase sans l'avoir remarquée.
Pour toute âme intelligente, celte fortunée répon, & l'heure nii^me où nous traçons ces lignes, possède encore d'irrostsiibles attraits. Dansses fleuves diaphanes, l'onde produit des reflets merveilleux, el la mer qui l'entoure a des sédur.linns sans pareilles. La sér^-nilé des cieux, l'éclat de l'azur, la vivncité du jour, les tons chauds du paysage, les doux arômes de l'air, font passer dans les sens une vague excitation que suit une mollesse pleine d'enchant(mients. Tel est l'alTet de l'influence matérifîlle. Mais si la pensée ose relever dans cet ensemble les traces de la science divine, dislinfpier les harmonies et les étonnantes combinaisons de cette proiligidit^, qui, sans la beauté des fleurs, les rhanlf el les parures des oiseaux, les senteurs balsamiques, serait profuse à épouvanter rimagination , l;mt les forces de la Nature s'y déploient d'une façon colossale el cyciopéenne, aussitôt la grandeur des émotions correspond à la magnilir^nce des aspects.
Aujourd'hui, familiarisés par trois cents ans d'expérience avec ces productions alors inconnues, nous no
comprenonspIiislavivacUé d'impressions que devaient exciter tant de types, de vaiiélés et d'essences diverses présentés soiidaincmenl à la réRexion. Le poétique et le mystérieux de l'inconau s'ajoutaient alors au charme de la forme révélée, an piquant cl au coloris des choses découvertes. Chrislophe Colomb cousitlérail dans un satot respect, mêlé de reconnaissance, celte manifeslatioQ toute nouvelle pour rhuraanilé. Sa contemplatioQ des œuvres du Créateur éfraJoit les chastes lavisïemenls du premier amour ; et dans les émotions de celle vii^inalc tendresse, il résumait les impressions de la postérité, par lui déjà saisie, de cet opulent héritage, dont le monde i^onût encore l'ouverturd. Aucun homme n'éprouva jamais ces jouissances pures de l'esprit, ces électricités intetlecluelles qui firent tressaillir le premier contemplateur de l'œuvre de Dieu dévoilée. La sublimité de ces aspects agrandissait la coopération dont l'avait honoré la providence, rehaussait le caractère de sa Mission et l'élevail audessus de lui-même.
A l'heure de midi, Christophe Colomb, parcourant en canot les bords de ce mouillage, découvrit ce fleuve ravissant d'harmonies, caché comme un secret de beauté, au cdté sud du port. Stupéfait de cette inénarrable splendeur, presque épouvanté d'une telle magnificence, haletant d'admiration, il se désolait de n'en pouvoir exprimer la millième partie. 11 écrivait aux
>i& qu'un insLint il crut n'avoir jamais la tbrce de s'arracher d'un lieu si enchanteur.
Au premier rang des faveurs que Dieu lut avait
faite?, Colomb menait le bonheur d'avoir ronlemplé lani de choses toujours plus admirables I'iidc que Tautrc. Il remerciait aussi Cchii qui l'avait ciioisi pour cette opération, de lui avoir conservé la santé ; < car, disail-il, grâces à Nolre-Scigneur, pas un seul des gens de mon équipage n'a éprouvé jusqu'à oc jour le moindre mal de lèle ; pas un seul n'a gardé la chambre pour cause de malaise, si ce n'est un vieux matelot qui avait souffert toute sa vie de la gravelle, et qui s'est trouvé guéri après le second jour de notre aiTivée dans ce pays. Ce que je dis de l'état sanitaire compteud l'équipage des trois navires. >
Avant de pouvoir connaître chacune des produolions spéciales, propres à ce sol merveilleux, il conçoit toute l'importance de sa possession.
Ayant intuitivement une claire notion des ressources infinies de celle contrée, de sa prééminence sur loules le5 autres, quand il a contemplé ses harmonies, admiré sa splendeur, vanté autant en poêle qu'en naturaliste, elDon moins en naturaliste qu'en marin, la richesse de sa végétation, la beauté de ses eaux, de ses ports, Colomb affirme que, par tout ce qu'il a dt-couvert, il vient d'ouvrir de nouvelles voies aux relations humaines ; que la Chrétienté surtout aura de grands rapports â établir avec ces loinlaincs régions. Alors, s*abandormantà l'épanchement de son intuition, illuminée d'en Haut, il ose donner un conseil et une sorte de précepte aux souverains, ses maîtres. Avec une libcrtâ loulfi chnHti'niic, il Ifîur déclan? qu'ils ne doivent permettre l'accès d'un séjour si fortuné à aucun étranger.