‹ Christophe Colomb (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · IK · texte numérisé non relu

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ft moins qxif. sa pureté de foi ne soit hors de doute; rce que c^ttc Découverte ayaot été faite au Nom de J^su!ï-Chn.>t, pour la gloire du Rédempleurcl la dilatation de rÉtrlise, il n'est pas juste que l'hérésie cl l'incrédulilé joiii^senl de cette conquête de la foi catholique. K^sumant sa pensée, il adresse aux Rois ces aroles : t Et je dis que Vos Allessc3 ne doivoni pcreltre à aucun étranger de mettre le pied dans ce pnys '91 d'y commercer, s'il n'est chrétien catholique ; à aucun Espa;rool d'y aborder^ s'il n'est pas véritablement diréiien ; puisque le projet et l'exécution de cette entrepiise n'ont eu d'autre hut que l'accroissement et la gloire de la religion chrétienne. >

Nonobstant le laisser-aller de la spontanéité, ces paites inspirées à la vue des magnificences nouvelles, et écrites quarante-six jours après le premier débarquement à l'île de San-Salvador, pendant et même avant l'entier accomplissement de la Découverte, mérileni d'être remarquées. Ces paroles, comme leur dale, ont une importance décisive pour bien fixer le caractère réel de l'entreprise de Colomb. Il n'est plus permis de mettre en doute tes vériubles motifs qui guidaient le messager de la Croix, et de se méprendre sur le but qu'il se proposait. La gloire de Jésus-ChnsI, l'accroissement de son Église, coaséquemment le salut des âmes et la civilisation des peuples, tel était le premier ibjet des elTorls de Christophe Colomb.

Malgré la hâte de l'Amiral, les merveilles de celte ïtature le captivaient sous leur enchanlemont. < Il lui si^iiihlnil qu'il se trouvait au milieu d'illusions et de prestiges. •

Ce lieu dotit l'ioexprimable magoiflceDce, élonnad Tespril, imposait le respect et inspirait de saintes peo* sées, reçut à cause de cela le nom de Porl-Saiol (Puerto-Santo). Trois jours durant, il demiinra elouô d'admii'atioQ au PoRT-SAiyr, s' extasiant sans pouvoir rassasier ses yeux. Ici son impatiente soif d'or sembla s'élaoctier dans la sereine suavité de l'atmosphère et les Fraîches di^4»)nilioos des forêts dont les parfums délectaient l'odoral. Le conlemplaleur de la Créalioa parut dominer un iustant l'apôtre de la Croix, cet incomparable chei-cheur d'op, pressé d'ouvrir les placers des terres inconnues, afin d'en extraire le prix d'un rachat incfVablc. !1 s'oublie dans l'admiration des œuvres du Verbe et ne peut s'arracher aux séductions de (ous ces aspects. Bien qu'en Indiquant succinctemcnl dans son journal les beautés de nt^lte Nature, il taise avec modestie son attendrissement religieux, on devine aisément quelles émoi Ions extatiques enlevaient son cœur. Avec quel bonheur le ûls adoptif de la Famille Francisrairie ne disait-il pas son nllice suivant la règle de l'Ordre Séraphïque, sous les voûtes de ces forêts élernelles, lemple primitif de la Nature, entouré des prodiges du Créateur, mêlant sa voix aux graves psalmodies des vents qui parcourent ces solitudesl

Toutefois uD esprit aussi pratique et positif que ce> Ini de Colomb ne pouvait consumer, sans immédiate utilité pour son entreprise, le temps accordé à la satisfaction de son AiWi. ProfiLinl de ce séjour que paraissaient justifier quelques contrariétés atmosphériques, il donnait des soins hygiéniques aux équipages, et

envoyait de diiïéreDts calés, sous le commandemenL d'un officier, accompa^é d'interprètes iadiens, des piquets armés recomiailre lo pays, et se mcUre eo rapport avec les habitants. Mais ceux>cî prenaient obstjnéinenl la fuite. Toutes les battues furent vaines. Seulement les Espî^nols réussirent dans un village à s'emparer de quelques femmes avec trois enfants, et à surprendre une embarcation d'indigènes dont ils cm- Qienèrent les rameurs.

Le Vendredi, 30 novembre, Christophe Colomb voulutf avant de quitter le PorL-Saint, consacrer par le si^e de la Itédemplion ce lieu où resplendissait si particulièrement la magnificence du Verbe. Il commanda aux charpentiers des navires de préparer une très-grande Uroh. Le 1" décembre, celte grande Croix fui portée eo grand appareil par les hommes des deux, équipages sur la principale hauteur qui dominait l'entrée du port.

Le lendemain le vent étant contraire, Colomb put sancUûer le dimanche près du signe sacré, et prolonger encore pendant tout un jour la sainte extase de sa contemplation.

Lo lundi, l'Amiral flt en clialoupe une reconnaissance de la c6te au sud-est, et découvrit un chantier de conslniotion navale indigène en tout point très-bien ordonné. Il s'y trouvait des canots, chacun d'une seule pièce, pouvant contenir plus de cent personnes. Le lendemain, k décembre, on leva l'anae et l'on continua de porter vers l'ouesl.

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A travers sod véhémeot amoiir de la création, on chercherait en vain dans Christophe Colomb un penseur élt'giaqtie, no contempla Leur stérilement enthousiaste de la nature. Son admiration du paysage, sa difficu) tueuse élude de la flore «t de la faune de ces régions nouvelles, ses remarques du sol qu'il espérait receler de l'or et des pierreries n'absorbaient pas uniquement sa puissance de roûditalion. Avec une é^dlù ardeur il s'efforçait de comprendre le caractère de ces peuplades qui se dérobaient soigneusement à son approche. Ne pouvanl les voir et les observer, il les approfondissait par l'intuition ; disons le mot : il les devinait.

En effet, ses rapports avec les individus et les habitations de ces pays furent, dès le premier contact, ce qu'auraient pu les rendre la plus longue observation cl l'expérience de la pratique. Il ne commit jamais d'erreur ou de méprise  Tégard de ces peuples. Il sut s*en faire comprendre, s'en (aire aimer, les dominer par l'affabilité, prendre sur leur esprit uu grand ascendant personnel. Sa sollicitude de leur salut étant son premier mobile, il saisissait toute occasion de leur inspirer une haute idée des Européens, atin qu'ils désirassent leur ressembler, adopter leurs coutumes. Il voulait, par une magnanimité constante, leur montrer la sublimité de TËvangile qu'il venait, leur annoncer.

Sans l'âpre cnpidilé de ses équipages, asstirémcni les Indiens n'auraient éprouvé qiic gratitude et respect pour c les hommes célestes >, aiasi qu'ils les nommaient.

L'Amiral remarquant l'absence de toute tiabitalioa sur le rivage de la mer et sur le bord des fleuves, malgré le cbarme des sites et la commodité du séjour, trouraot toutes les cases disposées de telle façon que leurs hnbitants pussent voir avant d'être vus, en induisit avec sagacité qu'une cause générale les obligeant à la vigilance, un péril commun les tenait en alerte. Il comprit qu'une race étrangèi-e plus hardie, mieux armée, arrivait en canots sur ces parages pour piller les riverains. 11 sut, après avoir d'abord refusé d'y croire, que dans la paix et dans l'abondance de cette riante nature, d'atroces forbans parcouraient la lisière des bocages, non pour dévaliser les cases, mais pour ravir les habitants eux-mêmes; les' enlever, les parquer comme des troupeaux, les engraisser et se repaitre de leur chair. Cela n'était que trop vrai. Les Caraïbes anthropophages, étrangers à ces lies, distincts des indigènes par le crâne, les traits, la couleur, l'idiome, les peintures tatouées du corps, les armes et le courage aveugle, ayant fait irruption du dehors, désolaient les pacifiques insulaires. Colomb entrevit le plus heureux changement dans la condition de ces peuples, désormais délivri^s de leurs oppresseurs, grdce à la protection de la Castille, jouissant des consolations de la foi et mis en possession du salut éternel.

11 bénissait Dieu de l'avoir envoyé pour cette (uuvre

(le miséricorde, et, déjà pénétré de son apostolat, agi»» sait en précui-i^eur de la Bonne Nouvelle. Avunl de pouvoir parler inlel)if>ibIemenL aux indigènes du Rêliempleur qu'il brûlail de leur Taire adorer, Colomb himail à proclamer aux quatre venlsdu ciel, dans U langue de l'Égalise Catholique, la puissance du Verbe, a faire releutir sur ces rivages le nom du Sauveur bien-aînié. Partout où ses chaloupes accostaient, il plan luit desCroix, afin que les Indieojisusscntd'avance que ce <:îgnc vénérable était celui t des hommes cé< lestes > ou destinés à le devenir. L'École protestante a passé &OUS silence ces plaoLatioos de Croix, et Tait souscntendre qu'en les érigeant l'Amiral voulait seulement laisser une marque ostensible de sa prise de possession. Ici la distinction des choses s'oppose à toute confusioa sur tes sentiments et leur but. Nous ne permetirons pas qu'on s'y trompe; car les actes et les intentions ont été nettement eipUqués par Colomb lui- même.

Une fois la prise de possession effccluce dans sa' forme ré^lière, l'Amiral plantait encore des Craix, en choisissant les sites les plus apparents et les plus pittoresques. 11 avait en cela plus à cœur d'honorer le divin Rédempteur que d'attester sa priorité de décou* vertes. Autant il aimait à recueillir en son âme son admiration des ouvrn^es du Verbe, autant il éprouvait le besoin de glorifier devant les hommes le Sauveur de l'humanité. Non-seulcmeotil remerciait Dieu de l'avoir choisi pour découvrir ces nouvelles choses, mais de lui avoir accordé l'honneur d'arborer, le premier, sur ces plages incoonues» la Cioix^ signe imuurtel de

rîmmnrUiHté conquise. Il se considérait dans ces gracieux déserts comme uaautre Jean-Daptisie, préparaol les scnliere de Cfllui qui allait venir avec sa grâce sanctifiante sous le symbole eucharislique. l^lu de la Providence, Oiristophe Colomb précédait les nouveaux apôtres, ses frères les Franciscains, ses amis les relipeux de Saint-Dom inique, que devaient suivre bientôt les saints émules de François-Xavier.

f Amiral s'efforçait d'ouvrir Venlendemenl des Indiens qu'il avait à bord, et les inlerrog;eail fri^quemment, malgré l'insuccès de ses questions cl la confusion de leurs réponses. Il reconnut, dès les premiers ■ jours, leurs dispositions &. l'hyperbole et au fanUislique. Leurs assertions les plus cbires ne mérilaicnt jamais qu'une demi-conGance,

Colomb n'avait pas seulement h se délier des iulerprétations de ses interprètes, il devait encore se garder contre les assertions des savants et des voyngeurs dont il s'était imbu. 11 lui fallait se délier de ce qu'il voyait, de ce qu'il entendait et de ce qu'il se nippelait. Sans doute ii aurait été plus près du vrai s'il eût osé, conirairement à sa modestie et à la prudence vul<.'aire, se dégager complètement des errements des cosmographes, qui faisaif^nt alors autorité, pour ne s'en rapporter qu'à ses seuls presseolïmenls. Un peu d6pré5oroj|>tion efil épargné à son génie bien des perplexités. Naturellemeni ii ne pouvait expliquer les clio»;s qu'il renconlrait que par celles qu'il savait déjà; dans sa marche l'esprit tiumaiu n'atteignant l'inconnu que par

le connu. Colomb avait lu les cosmographes, lespcograplies, les voyageurs, et Marco Polo comme les autres. Entre tous ces livres, le c Tableau du moade, • Imago mundi, du cardinal Pierre d'Ailly, paraît seul avoir acquis sur son esprit un crédit auquel le rang ecclésiastique et Torthodoxie de i'auteurn'eurenl pas moins de part que sa science. NéaumoÎDs, tout en s'autorisanl des assertions de certains écrivains, il ne s'y rapportait jamais d'une manière absolue. Il doutait^ il conjecturait, il présumait possible, mais sans rien affirmer péremptoiremeot. Sa pénétration, ses pressentiments, nous dirions volontiers son instinct de révélation, rcmpéchateut de tomber daDS l'égarement d'un système.

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Le 6 décembre, TAmiral entra dans une anse qu'il plaça sous l'invocation de la Vierge. Au sud-ouest de cette anse s'avançait un très^beau cap ; en hommage à Mane, la douce I^toile de la mer, il le nomma le Cap de l'Étoile. On vil aussi plusieurs promonlotrcs et des havres auxquels il imposa leurs noms. Il continua de naviguer en vue de la côte; et i à l'heure des Vêpres i jeta l'ancre dans un port admirable pour la sûreté et la magniHcence du site, qu'il nomma Saint-Nicolas eo l'honneur du saint dont ce jour était la fêle.

Le vendredi, 7 décembre, on mit i la voile pour suivre la c6te au nord-est. On découvrait au loin, dans les terres, de hautes montagnes et, sur les plans inter.

médiaires, des campagnes, des collines dont le |>ort et lies teintes rappelaient In Castille. L'Amiral remai'qua 'des arbres qui rcsseniblaieût aux chênes verts, aux yeuses et aux arbousiers d'Espagne. U trouva la tem- Ipérature plus rafraîchie qu'à Cuba. Vers le soir, il entra dans une anse qu'il nomma la Conception. L'Amiral, voulant examiner Us poissoos de ces nouveaux paragf.'s, lit mettre dans son canot des fil«ts, et avant < qu'il y fût entré, im mulet s'ëlançaot tomba dans l'embarcalioQ. Il était tout pareil  ceux des côtes d'Espî^ne. Les marius prirent des saunions, des sardines, des soles et d'autres poissons semblables à ceux de la Castille. L'aspect général de cette contrée, tant par la culture que par la disposition du paysage, diiïérait de la pbysionomic tropicale de Cuba, et rappelait vaguement la Castille.

Le 8 décembre, jour de la Conception, une violejite pluie accompagnée de vent retint tout le monde à bord. L'Amiral put vaquer librement à sa tendre dérotioD pour la sainte Viei-ge. La fréquence des averses , l'euipéchaui de pavoiser les navires, il lit, pendant les heures de^ offices, tirer des salves en l'honneur da Marie, conçue sans péché.

Le lendemain, la pluie persista. L'humidité, la forme

I des nuages, le ion de l'atmosphère, rappelaient aux

iËspajcuols les eiïets du mois d'octobre eu Andalousie.

Les plaines qu'on apercevait retraçaient aussi à leurs

souvenirs quelque ressemblance avec la Castille; et,

& cause de ce doux rapprochement, l'Amiral donna

'le nom d'Ile espagnole (isia Espailola) Â cette lie

dont le nom primitif était multiple pour les indigènes.

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Les tins l'appelaient Bohio, qui si^inait « maison oa vaste demeure > ; les autres, en bien moins grand noinbrc, la Tiommaienl Hatti, qtii veut dire € haute terre • ; la plupart rappelaient Quisqueya^ mot exprimant* la grande terre ou le grand tout >. Car ces peuples ne connaissaient pas de terre plus étendue.

Le 13 décembre, l'Amiral consacra sa prise de possession de l'Ile Espagnole par un signe naturel à sa piété. E^n présence des deux ('quipages, il lit planter è l'cDlrée du port, sur uoe élévation aperçue de fort loin, une très-grande Croii; non pas simplement pour constater de plus haut les droits de la Castilte et sa prise de possession, mais « principalehemt, dii-il, bu

SIGWE DE JÉSUS-ChBIST NOTRE-SeIGNEUR et E« t'HONtfECR DE U CHRÉTIENTÉ >.

Depuis six jours, inutilement il avait tenté d'entrer en rapport avec les naturels. Ceux-ci, dont toutes les liabiintions reculées étaient disposées de manière à voir de loin venir, s'enfuyaient dès qu'approchaient les étrangers. Aussitôt après la cérémonie reli^'ieuse, on réussit â s'emparer d'une femme, qui fut amenée à. bord de la Santa-MaHa. Elle éluil fort belle et trèsjeune et portail aux narines un anneau d'or, ce qui était de bon augure. Elle conversa av^c les lodit'tts des caravelles, leur langue lui étant familière. L'Amiral la fit habiller à l'européeiHie, parer de verroteries de Venise, de grelots, de bagues de laiton, et la renvoya à ses foyei-s, accompagnée de trois ludiens qui devaient s'aboucher avec les habitants. Mais les trois interprètes, retenus par la peur, n'osèrent pas

suivre la jeune femme jusqu'à sa bourgade el reTiorent aux canivetles & trois heures après iniauU.

L'Amiral envoya n«iif hotnmes armi^s, résolus el intelligents, ayant un Indien pour interprète, obsener le pays et se mcllre en rapport avec les indigènes. Ils trouvèrent à quatre lieues el demie une boui-gade déserte. En apeirevant les étrangers, les habilanls s'étaient enfuis après avoir enfoui dans la terre toul ce qu'ils poss<^daient. L'interprète indi<^u l-ouitiI sur leurs traces, leur criant de revenir, que les clirêiicns n'étaient point de Caniba, mais, an contraire, qu'ils arrivaient du ciel, el donnaient de fort belles clioses â ceux qu'ils rencontraient. Peu à peu, les indigènes se rapprochèrent et, au nombre de plus de deux mille, enlonrèrent les neuf Espagnols, qu'ils ronsidéraicnl avec une vénération mêlée d'effroi. Ils tir-aient de leui-s cases les meilleurs aliments pour les offrir à ces hôtes venus des cieux. Surces entrefaites, survint unu troupe de ^ens portant respectueusement sur leurs épaules l'Indienne qui avait reçu les dons de TAniirat. Une partie de ses joyaux était jiorLée en grande néirémonïe devant elle; une foule immense, conduite parle fortuné mari, allait aux caravelles remercier de ses traités le chef des hommes célestes. L'interprète, ayant cru entendre h bord que l'Amir-nl dc.'iirait un perroquet apprivoisé, exprima son désir; aussitôt ils lui en apportèrent de toutes parts, en pur don, sans vouloir rien accepter en retour.

Les neuf Espagnole revinrent avec ce cortège. \\s remarquèrent dans leur trajet de magnitiques contrées et desobauips en culture plus beaux que la caïupajjne

de Cordoue. Bien qu'on fdl au milieu de décembre, les arbres était^nt veris et chargés de fruits; les lierbtis hautes et fleuries comme eu Caslille au mois d'avril. Toutefois, au milieu de ce hixc de la nature, ils dV vaieDl trouvé aucune apparence d'or.

Le vendredi, l'Amiral se mit de nouveau à la recherche de l'île de Babt^que, tant préconisée des Indiens au sujet de l'or. Mais les vents conlraircs le portèrent sur Ttle de la Tortue, fertile, bien cultivée, et rappelant aussi confusément la terre de Cordoue.

Le 16, l'Amiral, en se rapprochant de l'Ile Espagnole, rencontra un canol conduit par un seul Indien. Il admira l'audace de l'insulaire, qui, sur ce fragile esquif, alTroQtail un vent si violent. Il le recueillit à son bord avec sa chétive embarcation, le combla do boutés, lui donna des billes de ven-e, des grelots, des bagues de laiton, et le fit déposer à terre près de la bounîade. sa résidence. Puis il jeta l'ancre dans un port voisin, qu'il nomma ■ Port de la Paix *, et attendit.

Ce qu'avait prévu l'Amiral se réalisa bientàt. L'Indien, étalant ces dons inconnus, attroupa autour de lui ses compatriotes; il leur vantait la munificence des hommes descendus du ciel. Pourtant il n'eut pas la joie de leur apprendre une nouvelle. Déjà l'arrivée des voyageurs célestes avait retenti en ces parages; l'annonce de cet événement se propageait promptemeni d'une bourgade û l'autre. Plus de cinq cents insulaires accoururent vers l'ancrage. Parmi eux, quelques 'témraes d*uoe remarquable beauté portaient aut

oreilles et aux narines Jes lèuillels d'un or très-lia, qu'elles doDoêreal uvec empresseinenl, D'ayaol iur elles nulle chose à ofTrîr. L'Amiral recommanda expressémeot de les traiter tous avec la plus grande alTabililé, comme s'ils élaÎBat déjà chrétiens, t pai^e que ce sont, écrivait'il aux RoU. les meilleures ^eDs du monde, et surtout parce que j'ai une grande espérance en Nolre-Seigncur que Vos Altesses les rendront tous chrétiens i.

Le 18 décembre, dès les premières clartés de l'aube, l'Amiral, fidèle à sa dévotion à la Vierge, fit pavoiser les deux caravelles et saluer par leur ariillerie ce jour où la piété des Espagnols commémore l'Annonciation dans l'église de Sainle-Marie-dc-l'O. Après c l'heure des Vêpres t, le jeune Roi de la contrée arriva porté dans un palanquin, escorté d'une garde d'honneur de deux cents hommes, et accompagné de deux graves personnages, peut-être ses ministres, et au moins ses conseillers. ICn ce moment, TAmiral soupaît dans la salle du château de poupe. Le Roi ne voulut point qu'on le prévint de sa visite. Il entra d'un air aisj^ dans la salle, alla droit à l'Amiral, le salua courtoisement, s'assit près de lui, et, d'un geste, commanda à ses gardes de se retirer, ce qu'ils firent avec les marques d'un profond respect. 11 ne retint que les deux personnages importants, qui s'assirent  ses pieds. L'Amiral le fit sen'ir aussitôt, pensant qu'il s'invitait à souper; mais il ne fil que goûter des lèvres à ce qu'on lui ûQVait; il parut le faire uniquement pour répondre A la politesse de l'Amiral, et envoya le reste à ses gens. Au sortir de table, sur son signe, l'un de ses

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officiel*!) lui apporta une coinliire ornée de deux plaques d'or d'un travail délicat. Le jeune Roi l'ofTiil h l'Amira], qui, après l'avoîi* acceplée gnicieusemcnl, lui montra la caravnlln el le. cnndui.sil dans sa clianubre. Connue Ls Jeune Rot regardait d'un œil d'envie U courte-pointe du Ht, l'Amiral lui e,n fil don, eu y ajoulaut un collii^r de hc.;un [grains d'ambi'e qu'il avait au cou, des brodLMjuins de couleur rou^e et uu llacoa d'eau de Heurs d'oranger, espérant, par ces présents, se concilier sa bienveillance et l'attirer plus aisément au rhrisliaiiisme.

L'Aniii':d lui montra le crucifix, les portraits des souverains irEi>papne, lui parla de leur grandeur, de leur puissance. Mats le monarque et ses conseillers croyaient que les royaumes de ces souverains étnicot dans le ciel et non daas ce monde.

Après son départ, son frère vint à bord d'un air c&lin et bassement obséquieux mendier quelques coU- Acheis. On sut de lui que, dans l'idiome du pays, les souverains s'appelaient Caciques.

L'Amiral ne voulut point quitter ce rivage sans Imv norer aussi l'emblème de la Rédemption. U fit faire une Lrcj:-(rrandc Croix et la planta au centre même de la peuplade, pour la laniiliariser d'avance avec ee si{^ne. Les indigènes s'y prêtèrent avec empressement. Ils s'agenouillèrent devant ce symbole sacré dont ils ignoraietil la signifîcalion, en tîi<'hnnt d'imiter tous les laouvemenls et iiiùiiie les pai'ules des Espagnols pendant leurs prières. A juger de l'avenir par ces heureuses dispositions, Colomb < espérait en Noire»

Seigneur que toutes ces lies se feraient fîhréliennes » I^ lendemaia, dans la nuit, on mit à tu voiln pour IcoQtîûuer la reconnaissance de la côte de l'ilspâgoole. Le vendredi 2! décembre, l'Aiiiiral découvrit un port incompai^ableioenl supérieur à tous rcux qu'il ivait vant«s. ]l ne fut pas nécessaire en ce lieu d'appeler les indi^fïoes. La renommée avait précédé les bommes venus du ciel. A dix heures du soir, un canot chaîné de curieux impatients accosta lt;s laravelles. Le kotlemam, unepraude foule couvrait la plnge. Hommes et femmes offraient aux étrangers célestes, les uns un peu d'or; les autivs. une calebasse d'eau fraîche et da pain d'ignami; a^rcablo au goût. Ils ne semblaient pas posséder gi-andchose. Colomb recouiuiauda la plus grande décence envers ces simples enfants de la natuie.

Des messages réitérés prièrent l'Amiral de vouloir bieu visitor une peupladi; voisine, avant de quitter r.cs bords. Comme cette habitation se trouvait sur sa route, rAmiral s'y rcndii. Le Cacique, venu à sa rencontre, l'alli^ndait, entouré des siens, sur un tertre audessus de la grève où s'agitait une foule avide de voir. Tous priaient ie chef des voyageurs célestes de ne plus s'en aller, de rester parmi eux. Mais les messagers d'un autre Cacique vinrent aussi le supplier de ne point partir sans que leur maître l'eût pu voir, i L'Amiral déféra volontiers à sa demande. Le Cacique avait fait préparer de grandes quantités de vivres ; il en surcliargea les embarcations espagnoles. Bnsuite ses sujets voulurent, à leur tour, donner des provisions et de» nerroquct^. lU demandaiont à grands cris que l'Anural

DC s'en allât plus; ei 1 s voyant s'sinbarquer maigri toutes leurs instances, ils le suivirent en canots jusqu'aux caravelles. Colomb les traita av>c beaucoup de bienveillance, leur distribua des grains da verre, des anneaux de laiion et des grelots, non point parce qu'ils l'importunaient pour en avoir, i dit Las Casas, mais c parce que cela lui parut coQvenabU et qu'il les regardait déjà comme chréli-ïns. >

Le grand Cacique Guacanagari, jauoj et graciîux souverain, dans son désir de voir aussi les hommes arrivant du ciel, envoya un de ses prsmiîrs oITioiîrs inviter l'Amiral à mener ses vaisseaux prè3 dî sa résidence, cl lui olTrit une ceinture A laquelle pendait, ^n guise d'aumôniëre, un masque de bois lég^r, mais dont tes grandes oreilles, la langxie et les y?ux étaient d'or pur. Cet envoyé ne comprenait guère h parler dss Indiens de Sao-Salvador, si ceux-ci n';nt^ndaiînl pas davantage son idiome. Il fallut qu; Colomb, ^claircissant leurs méprises réciproques, divinik' daas leurs signes l'objet de ce messags.

Le venl ayant manqué, l'Amiral ne put se rendre près du grand Cacique Guacaoagari. Il envoya sur les embarcations le notaire royal et quîlque^ olîici^rs le saluer de sa part.

Une irrésistible curiosité poussait l3S peuplades riveraines vers les caravellss. La vdlle plus d? mill; personnes étaient venues en canot, apportanl chacune quelque don. El, faute de place, plus dï cinq cents s'étaient risquées i la oagî, aûn de voir auan ces étrangers célestes. Cinq Caciques arec toute leur famillB étaient accourus. L'Amiral fît d33 cadeaux

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 lous, parce qu'il Jugeait ces pelits présents lien employés.

PeDilanl la nuit les embarcations ramenèrent le notaire royal et les officiers envoyés par l'Amiral au grand Cacique de la contrée, le roi Guacanagari. Sur leur route s'étaient empressés une foule de canots avides de contempler les hommes célestes. Conduits à la résideuKe royale, ils y avaient été reçus cd grand apparat. Guacanagari envoyait, en attendant sa visite, c des perroquets avec plusieurs morceaux d'or. »

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Le lundi 91 décembre, avant le jour, l'Amiral sortit du port, par uu bon vent de terre, gouvernant avec l'inlentioD de visiter, en passant, le grand Cacique Guacanagari. Comme le vent mollit bientôt, on fit peu dft chemin dans cetlo journée. Le soir, on continua d'aller sans brise sensible. La Niiia était en arrière ît unedcmi-lieue.

Après onze heures, l'Amiral se sentit Taligué. Pendant deux Jours consécutirs et toute la nuit précédente, l'afOuence des indigènes, les cadeaux à faire et à recevoir, les échanges à sun'eillcr, les questions à poser aux interprètes, leurs réponses, véritables énigmes à expliquer, les messagers qu'il fallait accueillir, ceux qu'il importait d'expédier, le classement et la conservation des différents produits de ces contrées qu'il voulait emporter en Caslille, ses exercices religieux,

ses remarques du terrain, du cllmal, et les soins multipliés du commandemenl, De lui avaient pas laissé une seule niiuule de répit. Cédant au hnsoîn du ropos, une heure avant minuit, il desceudil dans sa chambre et se jeta sur son Ut, tout habillé. L'Amiral devait être parfailemenl tranquille sur la silualiou du navire. La mer était calme ; on se trouvait dans des parafées connus que les chaloupes avaient sondés quelques jours auparavant; d'ailleurs un officier surveillait la barre.

Pourtant, mal;ri'â la défense renouvelée duiimt U voyage d'abandouner le limon aux novices, mémo dans la bonace, dés que l'Amiral fut couché, le lieulenanl de service en fit anrant; une heure après, le limonier, livrant le gouvernail à un mousse, gagna son hamac; el les hommes de qu;u"l se couchèrenl également pour dormir plus à l'aise. Le mousse se sentît k son tour ^agné par le sommeil, et la Santa-Marta fut ioseosiblemeul poussée par les courants vers un banc de sable. De plus d'une lieue on entendait les brisants ; mais si prolond était le sommeil de réquip:it;t>, qu'il ne se réveilla qu'à la voix de l'Amiral. Car telui-cl, aux premiers cris du mousse alarmé du clioc, s'était précipité hors de sa clinmbre el s'occujjaii de remédier au sinistre, avant que personne se douUlt qu'on fût éclioué. Dans un inst^mt les pilolus fureul tous sur le pont, avec Le maître du navire qui était de quart celle nuit'li.

L'Amiral commanda de mettre à flot le canot amarré en poi1e-[uauleau sur l'arriére du la Saula-Maria, d'y charger une ancre et d'aller la jeter un peu au large, derrière la poupe. Le mallre et ses hommes sautèrent

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aussitôt daos le canot; mais au Heu d'eiécutei la manœuvre, ils s'filoignêrent à toute vitesse, pour s'aller mettre à l'abri sur la I^ina qiii él.iil ancréià une demi- Ueue an veut. Le capitaine de la A'ina ne voulut pas recevoir à sou bord ces lâches déserteurs. lU furent donc Torcés do rovcoir à la caravelle ; pourtant la chaloupe de la A'ina l'altei;;;^!!!! encore avant eux. L'Amiral, s'apercevant de la trahisou de son équipaiie, voyant que la mer bai.«jail, et qw d<rjà la Saata-.'^aria panchait d'un cAté, avait essayé de couper le grand mât, poui- alléger le navire et tâeher de le remettre â flot; mais il ne lui restait plus assez de bras pour cette opération; OQ dut renoncer à c*î moyen. D'ailleurs la Santa-Haria était trop torlement en^^gée par la <{uille pour être redressée. 11 confia donc à la Providence le corps du navire perdu sans ressource et passa sur la A'ina pour y lran.sborder son équipage. La mer enfin bhsa sur le corps même du vaisï-eau, mais sans le df^foncer. Les coutures seules s'ouvrirent ; la coque resta dans son entier. Colomb en prépara activement le sauvetage. Au point du jour, il dépêcha vers le Roi Diego de Ai'aoa ot Pedro Gutlierrez pour l'informer du sinistre.

Cette nouvelle émut le Roi jusqu'aux larmes. Il envoya sur-le-champ force Rens avec des canots pour aider au déchii élément du navire. Fréquemment il envoyait dire à l'Amiral ds ne pas s'attrister, qu'il < lui donnoraîL tout ce qu'il possédait >. Grâce à la multitude de bras bien diripés, le sauvetage s'opéra en quelques heures. Guacauugari fit donner à ses hôtes trois grandes maisons afin d'y déposer ce qui leur ap-

parlenail; il cUibtil une t;ai-de armée pour veiller & celte propriélé des élrangcrs. 11 vïnl lui-même présider à ces disposilions. Telle fut sa surveillance et telle élaîl rfionnôlcLé de ses sujets, que dans le transport de U cargaison, des munitions et des agrès de la caravelle, il ne fut pas df^robé nn bout d'aiguille.

Toujours soumis à la Providence, sachant qu'elle lire souvent noliiï avantage de ce qui nous a paru un malheur, Colomb en rapprochant les diverses circonstances de ce sinistre, arrivé sans faute de sa part ; malgré l'absence du vent et des brumes ; nonobsUint le calme et le bruit des brisants ; en dépit de tous ses efforts pour relever le navire, et par la trahison même du maître de la caravelle, qui éiait son compatriote ; en considéi'anl que la Santa-Maiia clail restée intacte comme au départ; que de tout ce que portaient ses flancs rien n'avait été perdu : pas une planche, un bout de corde, pas un clou, [kis une poignée de farine, Hit amené à penser c que Dieu Nolrc-Scigneur l'avait fait échouer aQu qu'il s'établit dans cet endroit >. En effet, il pouvait laisser dans tes États d'un souverain hospitalier une partie de son équipage qui apprendrait la langue des naturels, leur onsoigncrait la religion chrétienne et ramasserait de l'or pendant son retour en Espagne. D'eux-mêmes plusieurs marins demandaient à rester dans celte île. Le roi Guacanagari était charmé de voir ces hôtes merveilleux se fixer auprès de lui. Comme parfois des forbans anthropophages débarquaient sur cette c6te et enlevaient ses sujets pour les manger, it espérait par ces puissants étrangers être déhuirassé des Cai-a'ibcs. L'Amiral, pour conlinncr sa

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coDfiaace, tui montra les efTets des armes espaj;nolfis ; les arbniètcs, Ici arcs maures et les ravages que pouvait produire l'artillerie; il voulait, tout en lui prouvant combien il serait redoutable aux Caraïbes, lui inspirer le respect qu'impose la force, afia qu'au besoin la crainte suppléât h h hii^nveitlance. La con»- Iriiclion d'un fortin fui donc résolue.

De jour en jour, les rapports entre l'Amiral et le roi Guacanapari devinrent plus inlimcs. Le Prince ressentait pour Colomb une admiration mêlée de respect et dp. confinncn. Son inlalligence, surexcitée par une vive curiosité, s'efforçait de s'élever vers ces hôtes mystérieux venus du ciel, de comprendre leur nature et d'adopter leurs usages. Il était d'une gravité pleine d'aisance et de noblesse. Une distinction innée se Taisait remarquer dans sa démarche, ses gestes, sa manière d'entrer, de s'asseoir, de sortir, de saluer. Tandis que ses ofliniers et son peuple passionnés pour les grelots, qu'ils nommaient ckuq, chuq, s'extasiaient devant les verroteries et les brimborions contre lesquels ils échan^reaient de l'or, du coton, des denrées, lui, portait une chemise, prérérait des gants à tous les colifidiets; et, en retour de masques d'or, de miroirs d'or, de couronnes d'or, demandait une simple aifïuière, avec son bassin, pour se laver les mains apWrsj le repas, au Heu de les frotter avec des herbes odoriféirantes, comme il faisait avant d'avoir vu l'Amiral. Il possédait l'instinct de la hiérarchie, de la dignité et du commandement. La générosité semblait Baliircllc en lui. Jamais il ne vit l'Amii-al sans lui présenter uu radeau. Il donnait en monarque, pour le

seul phWir de donner, pour sa royale sati^^rnclioD. L'étiquette de son agreste cour oiïi-aîL les rudiments d'une civilisation naissante qui n'était point dèpuurvuo d'élégance et de reclicrcbe, au milieu de sa sim-

pii'Mi*'.

Toutefois, le dévoucmeal que Guaranfigari t(^moig;oait aux Espagnols ne doit pas être confoudu avec une admiration gén*''rale pour la supériorité des hommes célestes. Ce qui l'attirait ainsi, c'était parlienlièremeol la personne de Colo.*;!!* lui-mérne. Les sauvages, comme les enfants, jugent par in&lîoct des choses qu'ils ne peuvent expliquer : les personnes et tes seatiments. \h ne se méprennent point sur ceux qui les aiment. Le naïf souverain de ces contrées se senlaïl attiré rers la grandeur de Colomb. Une syriipalhie profonde l'allachail à cet homme divin. C'était sur lui qu'il avait versé <1(-S pleurs. Chacune de ses noadesenndances en faveur des étrangers se rapportait à leur chef.

Un des traits caraclt-risliques du génie de Olombel de son rùlti providentiel fui, sans contredit, sn soudaine aptitude aux sciences et aux (onctions qui lui étaient le plus étrangères ; étonnante improvisation de spécialité, par laquelle il put accomplir, en perfection, toute «hose utile aux intéréls dont il avait le dépôt. Le naufrage de sa caravelle le rendit ingénieur. H dessina le plan d'un forliu ou petit château fort carré, avec bastion aux angles, cl en dirigea personnellement les travaux.

L'aclirité des (Hspagnols, secondes des sujets de Gua- ' canagaii, Qt des prodiges. Din jours après l'écliouage

(le la Santa-Maria, dt-j/i un ptiissaot furlin s'élevait sur la grève; il était consli-uit eo Icrre souleaue pur des pieux ivliés :ivec les gnudes pièces de la chiirpenlc du Davirc. On avait creusé par-fU^ssous une va^le cave, qui devait sanxr à reofermer les muailious de bouche et de g:uerre, les marchandises destinées aux êrliaDgcs. La quantité de ces objets cLaii considérable.

Pour garder ce fortin, sur lequel Doltaii le pavillon de Castille, Colomb cboîsit dans l'équipage de la Santii' Maria les Itortiines qui paraiisoîcal Us plus solides, les tntenx tnlenlionnés. II loiu- adjoignit le bachelier Bernardin de Tapia, maître Juau, « le gentil chirurgieo >, le fondeur de métaux et joaillier de Séville, Caslillo, le premier maître armurier qui était mécaaiden, un constructeur de navires, un maître calfal, un tonnelier, un lailleur; et les plaça sous le commandement de Diego de Arana, auquel il délégua tous leipouvoirs qu'il tenait lui-même des Rois. 11 lui donn;* pour lieutenant Pedro Outtierrez, offîrier de la nidisort royale, et en cas d'empôchemenl de celui-ci : Rodrigo de Cscovedo, neveu d'un religieux très-estimé eu tispagoe. Ce premier noyau de colonie se composait en tout de t|uarante-deux hommes.

I/aulnrité ainsi i^tahlic, Colomb munit cette nvnotgarde de l'ancien monde de tout ce qui se trouvait dans In Santa- Sf aria; lut laissa des ioslrunients, des ustensiles de tout genre; du biscuit pour un an, du vin, beaucoup d'aniu^s, d'artillerie et la chaloupe du vaisseau échoué. L'Amiral remit à ces hommes des graines pour ensemencer les terres; leur confia toutes les niarcbandises avec lesquelles ils devaient se pro-

Gurer de Por par voie d'échange; puis recommanda, eo parliculier, les trois officiers au roi Gtiai'ana},'ari,

Colomb laissait donc les Espagnols sur ce sol nouveau dans les meilleures coadilions qu'on pût souhaiter : pourvus abondamment de toutes choses nécessaires à la vie^ Â la sûreté el à ta défense, entourés de dispo<iilionsamicales, sous la protection d'un monarque généreux. Avant de se séparer d'eux, il leur fil la plus touchante allocution que jamais père ait adressée à ses enfants. Il leur donna des con&cils admirables de prévoyance el de pénétration. Il leur rappela le but glorieux de la découverte : la propagation de la Foi; les pria d'étudier la langue dos naturels, et de les attirer «u christianisme par leurs exemples el leur enseigne- j ment. Au nom des Rois, il leur prescrivit de ne pas maroherisoléiiieul, et de coudier toujours dans la citadelle, surtout de ne jamais dépasser les htats hospitaliers du Souverain qui les avait accueillis.

Le 9 janvier, l'Amiral fit ses derniers adieux au roi Guacanagari. Il lui donna une nouvelle chemise; mit à son cou un collier en pierreries d'Afrique; sur ses épaules» un manteau d'écarlate; à ses pieds, des brodequins rouges; à son doigt, un anneau d'argent, que celui-ci prr-férait à l'or, et l'emlirassa avec une bonté chrétiennement palernelle, tandis que le naïf Caciqne, qui déjà l'aimait avec candeur, ne pouvant contenir sa trisksse, la répandait en larmes.

Le vendredi, 4 janvier, au lever du soleil, la Ninû» remorquée par sa chaloupe, sortit de la passe et gouverna à l'est, dans la direction d'une montagne élevée, que l'Amiral nomma Monle-Crxsto. Colomb observmil

en hydrographe, en naturaliste, en poète ; el son admiration intarissable pour celle nature si harmonieuse dans son exubérance se trahit encore sur son journal.

Deux joun après, dans raprès-midî, le matelot en vigie dans ta hune signala une voile à l'avunt : c'était la Pinta, qu'une forte brise poussait vers l'Amiral.

Tainement Martin Alonzo Pinzon espérait-il que l'Océan dâroberait sa désertion dans son immensité; la Providence le ramenait, à travers Tespnce, sous les yeux de son chef, en vue de la petite Nina, ce point imperceptible dans l'incommensurable étendue. Contraint par le venl à rejoindre l'Amiral, le capitaine de la Pinla le suivit au port de Montc-Crisio, et passa sur son bord, cherchant à s'excuser. Les raisons qu'il donna de sa séparation étaient toutes mensongères, et plusieurs même manifestement conlradicloires. Cependant Colomb eut l'air de les admettre, de peur d'aggraver le mal, caries deux navires étaient cornnaandés par les Plazon; la plus grande partie des équipages se composait de leurs parents ou de leurs concitoyens de Palos. A toute occasion, surtout depuis ta Découverte, l'aîné des trois iVères lui avait fait durement sentir son isolement et sa qualité d'étranger. Il savait de quels excès étaient capables son oi^ueil et sa grossièreté, irrités par l'envie. Il se contint, ne voulaut point, dit Las Casas, « donner lieu aux tentatives de Satan, qui diercliaît à empêcher ce voyage, ainsi qu'il l'avait fait au commencement >. Il se résigna et sacrilia son amour-propre, son Instinct de la justice, sa dignité personoeile, à l'accomplissement d'un devoir plus grand encore que ses droits.

066 révoUés contre Tordre providentiel, qui oulrageaieut la ualure et, par udô gourmandise révoltaote, allaieui voler des hommes, les destinant à leui's repas. Cette abomination lui semblait impossible; pour y croire, il voulail la prendre sur le fait. Mais un vent favorable pour relouroer en Espagne s'élant levé, il dut reprendre la route de l'Europe, d'autant mieux que les deux caravelles faisaient maiutenant beaucoup d'eau. Rester n'était pas moins dangereux que partir. Dans cette situation et i cette dislance, il n'y avait plus do secours à espérer que de Dieu.

L'homme de la Providence mit le cap sur l'Espagne, au nom de la Sainte Triuiiê, |Kirce que, dit le vénérable Las Casas, < malgré la grande quantité d'eau que faisaient les caravelles, il espérait que Noire-Seigneur, qui l'avait amené dans sa booté, daignerait le reconduire dans sa miséricorde >.

Au dnbut, la mer fut assez bonne; on éprouva des variations de vent très-fréquentes. Dans les jours qui suivirent, les flots s'animèrent; on vit quantité de liions ; on aperçut aussi des paille-eo-queue, des fous, des damif-'rs, des frégates. Cependant la mer était unie, la température douce et ta brise excellente. Colomb en rendait grAccs à Dieu.

Le %t janvier, Pair se rafraîchit considérablement. On vit encore beaucoup d'oiseaux, mais peu de poissons. L'eau de la mer était plus froide, i^ lendemain, il y eut un grand calme. Les Indiens s'amuséi^ent à nager autour des navires. On relrouva des berbes dont maintenant on ne s'alarmait plus. Les jours suivants, lesrunibs furent très-variables. Pi'équemmenl la Hiw

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était obligée du diminuer ses voiles pour attendre U Pinta, qui allait mal à la bouline, et s'aidail peu de U misaine, à cause de l'avarie de son niAt, que Martin Alonzo Piozou avait négligé de réparer pendant sa désfM-liûD au Iralic de l'or.

Le ciel perdit bientôt sa transparence. Des change ments incessants de venls rendirent les manœuvres continues. On avançait pfu; les pmvi«;inns solides s'épuisaient; il n'y avait plus que des patates, du biscuit et du vin, ce qui souleaail mal les Ibrces au milieu d'une pareille fatigue.

Le vendredi 25 janvier, après le lever du soleil, survint un grand calme. Les matelots réussirent à prendre un thon et un énorme requin, ce qui fut un heureux reoforlpour ta cambuse. Durant tes jours suiranis, on fit faible rouie ; l'air eL les Ilots restaient dans une lourde mollesse. L'Amiral conlinuait cependant i remercier Dieu de l'étal de la mer. Le ciel, toujours plus couvert, devint pluvieux ; le temps froid. L'Amiral fil mettre à l'est.

Le 1â Février, un vent, précurseur de la tempête, ûissunna dans les cordages : la journée fut pénible. Le soir, trois fois des éclairs partirent du nord-est : c'était l'anDooce de l'ouragan. L'Amiral s'apprêta aussîtdl i le bien recevoir. Il fit carguer toutes tes toiles, ne conservant qu'une basse voile, diminuée par les ris, surbaissée au grand mât, seulement pour aider â relever la caravelle, que les vagues plongeaient dans leurs sillons. Oo alla à arbre sec, c'est-à-dire à mâts et i cordes. Les flots noircis se mutinaient violemment; l'horizon prenait un aspect formidable; la mer, goo-

Dée el miigissantâ, creusait d'immcases abimes, en sou* levanl vers les cieux ses Ilots, qui s'enlrc-choriuaieat incessammenl par l'impulsion des vents ccntraires; les membrures de la Nifia gf^missaienl pt'nililement sous le clioc des lames mooslrueu.sfîs. Toute manœuvre devenant impossible, la caravelle laissa aller au vent. La Pitita, que sa mâture avariée empêchait, de lutter plus ionglenips, se mil à fuirde\'ant le vent. Elle disparut bientôt dans le lointain des vallées éounieuscs.

La persistance de la tempête avait intimidé les marins les plus intrépides. Ils tournaient leurs veux vers l'Amiral, et celui-cî tournait son cœur vei-s Dieu, unique ressource dans un péril si imminent.

Il proposa aux marins de faire un vœu ; de tire au sort pour savoir lequel d'entre eux irait en pèlerinage à Sainlo-Marie de Guadeloupe, portant un cierge du poids de ciuc| livres. Pour cela, l'on conipt;i un nombre de pois chiches égal à celui des porsonncs qui se trouvaient à bord, en ayant soin d'en marquer un d'une croix avec un couteau; on les jeta dans un long bonnet en laine de marin, qui Tut bien remué. Tous s'approchèrent, chacun à son rang, suivant les préséances.

C'élaiti l'Amiral de commencer; il plongea la main dans le bonnet, et amena le pois chiche marqué de la Croix. Peu après, sous la teireur du péril croissant, on résolut encore un vœu. 11 s'agissait d'aller on pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, dans les Ëtalâ pontilicaux. Cette fois, le sort torabasur le nommé Pedro Vita, matelot du Port-Sainte-Marie. Un peu plus tard, le redoublement de la tempête inspira un troisième vœu. On tira au soit pour aller à l'église de Saint e-€laire, à Mu;;uer.

faire ct^K'brer une messe et passer toute une nuit en prièpc devant le mallrc-autel. Co fui encore l'Amiral qui tint du bonnet la maix^ue de la Croix. Ensuite, on fit te vœu colleclif d'aller proccssionnellemeni, pieds DUS et en cliemise, â l'église de Noire-Dame la plus voisine de la preuiière terre où l'oa aborderait.

L'abattement des esprits ne peut se rendre. Personne ne doutait que la Pinla n'eût péri. Tous se croyaient perdus sans ressource. La caravelle fatiguait d'aiilaul plus horriblemeul qu'elle manquait de lest, et allait en tous sens, ne jtouvemant plus. L'équipage s'abau don naît au dÛBespair.

Colomb lui-même sentait presque dtjfaillir sa constance. Son cœur plus agité que ta mer tumultueuse, dcânendanl de la coulianceau doute, cl de ta crainle lux angoisses, s'élevait et s'abaissait alterDativcmenl comme les Ilots de l'Ailantique.

Lui-même l'a raconté : d'un c6té, quand il se rappe* lait les circonstances prodigieuses de sa Découverte, les faveurs que rËtcrncI lui avait faites, en lui accordant un triomphe si grand, lui montraiiL d'innombrables merveilles, lui faisant découvrir une multitude d'iles, connue s'il eût voulu qu'après lanL de contrariétés éprouvées en Casiitle, toutes ses espérances se trouvassent surpassées, Colomb se rassurait un peu. Lorsqu'il descendait au fond de sa conscience et y trouvait, premièrement, son désir de la plus grande gloire de Dieu, il lui semblait impossible que Kotre- Seigaeur qui t'avail délivré de tout péril dans aa pre-

miëre traversée, alors qu'il devait le plus crarndre, et lui avait assujetti la peur et la révolte, le soutenant c seul contre tous >, aujourd'hui reudit inuiileâ les coDstaots miracles de sa bonté et te d«'-l.ii.ssât dans ce danger suprême. D'autre part, voyant persister la rigueur du ciel malgré ses prières, rapproche de Ift destnietioD devenir plus imminente, il se disait que sans doule à cause de ses fautes le Très-Haut, pour le pDEiir, voulait lui 6ter la satisfaclion d'apporter luimême aux Rois la nouvelle de la Découverte, et le priver de la trloîre qui en rejaillirait sur son nom

Mourir sans avoir révélé les beautés înconaues qui fureol dévoilées à son admiration, laisser ainsi dans rignorance du Nonveau-Monde les nations chrétiennes, ot dans l'ignorance du Christ ces peuples aouvcatix, était une douleur immense comme sa pensée. Mourir quand il avait louché au rivage de l'or, quand il croyait tenir la délivrance des Lieux Saints; mourir avcr son triomphe de la vérité, celte conquête cosmographique la plus importante de l'humanité, c'était agoniser par rame, par le cœur, par Tespril; c'était périr trois fois en expirant une seule.

Au milieu des lamentations de l'équipage, des arerses, des coups de lame, des gémissements de la titiia & demi noyée, du grincement des poulies et du sanglot des pompes, Colomb, surmontant l'accablemenl d'une fatigue si prolongée, entra dans sa cabine. Là, d'une main rapide, mal(:ré l'affreux roulis, â la hâte il traça sur un parchemin le résumé de ses découvertes, Tenvcloppa dans une autre feuille sur laquelle il sup>

pïîait celui qui lirait ces ligues de le porter à la reine de Castille, prumeUant en son nom mille ducals. D eofernia ce pli dans une toile cirée, la scella de son cachet, puis la mit dans un gâteau de cire qu'il plaça dans une barrique vide, et l'avant fermée hermétiqufr* ment, la fit jeler à la mer.

De peur que les courants n'entraînassent loin de l'Europe ce message désespéré, il en avait fait denx copies, et placé l'autre exemplaire dans une seconde barrique, qu'il attacha solideinenl à l'arrière de la caravidle, dans l'espoir que si la Nina venait à somf bror, la barrique pourrait surnager et ôlre recueillie uo jour.

■ Le vendredi 15 février, au lever du soleil, on recon- " nut une terreau nord-est. Cette vue ranima les esprits.

Toutefois la violence de la mer, quoique diminuée, ne

I permettait pas de s'approcher. îls passèrent toute la journi^e, la nuit et le lendemain, à louvoyer pour tâcher de prendre terre, mais en vain. Enfin le jour suivant, i la nuit, on arriva sur une lie que l'obscurité ne permettait pas de distinguer : c'était Sainte-Marie,

■ la plus méridionale des Açores, qui appartenait au Roi H de Portu^l.

^ Les habitants furent d'abord étonnés qu'un si frêle Dtvire, dans un pareil état, eût pu supporter une si H huieuse tempftte. Ils s'émerveillèrent encore plui i quand on sut d'où il arrivait.

Mais le gouverneur de l'Ile, connaissaot tes intenlions du Roi, (eota irailreusement d'enlever Colomb pour l'ensevelir dans ua cachot. N'ayant pu y n^ussir, il fit durant la oiiit couper les amarrer de sa caravelle, espérant la voir s'échouer.

La prudence de l'amii-al le préserva du naufrage.

On continua la route.

ni

Le 3 mars, au coucher du soleil, une bourrasque subite déchira toutes les voiles de laiVtVta qu'elle raillît fnire sombrer. Mais la Providence laissa tomber un ri'iîard sur son serviteur.

Dans l'imminence du péril, on Ht de nouvelles pHèreis et un vœu nouveau. Un tira au sort, pour savoir qui d'entre les marins irait en chemise, nu-pieds, à Nolre*Dame de la Cinta, dans la province d'iluclva; et comme à l'ordinaire le sort désigna l'Amiral.

Le soir, la tourmente redoubla de Tureur. De sinistres âclairs sillonnaient le zénith; l'eau toinbait du ciel à torrents; les lames frappaieulen scnsopposé le navire; tantôt une raoutsgrie d'eau le soulevait dans les airs, lanlôt, en se creusant en ablmc, les vagu es l'eni rainai eni dans les profondeurs de leurs vallées écumanies, a paraissaient devoir l'ensevelir en se rnjoig^n.inl. Cet aspect était effroyable, et nulle puissance huniaiuj n'aurait surmonté ce péril. « Mais il plut A Notr*-3«igneur d'être eu aide à l'AmiraJ, elde lui montr<;r b terre, i ditLasfIasas.

On l'aperçut v^^rs minuit.

Cependant l'épaisseur de l'obscurité empêchait de reconnallrc sur quels parages on se trouvait. Ou tint comcne l'on put. < Dieu les conserva jusqu'au jour, > au milieu des angoisses et des terreurs de celte nuit horrible, nuit de désespoir et de perdition pour le» navires en mer.

L'Amiral arrivait sur les côtes d'Europe vers la fin d'un hiver disastreux, pendant une de ces grandes commotions de la Nature qui bouleversent les couches de l'air, renouvellent l'atmosphère, la surface des eaux et font ressemir leur formidable impulsion, du pôle à l'équaleur. Au dire des marins, jamais hiver n'avait été si fi^cond en naulrages. Depuis quatre mois reliaient des vcnlsdt-solatcurs. L'OcAin Germanique n'éuiii plus navigable; les bdtimenu souQraicat dans tes ports, bloqués par la tempête. Vingt-cinq navires espagnols avaient péri sur les cAtes de Flandre. Partout les grèves se jonchaient de débris.

Au point du jour, à travers l'embrun, l'Amiral reronnul le roc élevé de Cintra, prèsduTage.

La côte du Portugal, d'un abord toujours difficile par une grosse mer, est horriblement dangereuse par 'la tempête. Aucun avancement des terres, aucune ligne brisée du littoral n'amoiilt l'impulsion des Ilots arrivant du large. Les rochers de ces bords, en ce moment recouverts par la tuméfaction des vagues et leur nappe d'écume TrémissaDte, trompaient l'œil. Une forr« irrésistible portait la ?iina conlre les ccucils des

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has-fonda, et la repoussait de l'embouchiipe d'où VêrsriMÎenl aussi les eaux du fleuve, grossies des pluies et soulevées par des vents coQlraires. On eût dit qu'une i^oébreuse puissance redoublait de fureur pour empêcher d'aborder le malheureux navire, destiné à p<*rir presque eu vue du port.

A l'aspect de son naufrage Imminent, les habitants de ta ville de Cascaes, située sur l'embouchure du Tage, coururent à Téglise, allum&rent des cîer^frs. lïrent des prières pour l'âme des marins de la pauvre petite caravelle qui semblait déjà devenue la proie d'une mer impitoyable. Et quand, par l'assislanee d« Dieu, TÂmiral fut entré dans le HcuTe, la population accourut au rivage, regardant comme un mirarie qu'ils eussent été soustraits à une perte inévitable.

Colomb avait toute raison de redouter les frontières du monarque irrité, qui lui avait dressé des embûches sur mer, à son départ, et dont les agents, en violation des droits tes plus saints, avaient tenté de te laire échouer au retour. Venir aujourd'hui s'abriter dans ses États, c'tîlaît se réfugier dans l'antre du lion; l'Amiral se rendait exactement compte de la gravité du péril. Mais Cêliu qui l'avait sauvé des conseils de la révolte et dasgoiiITres do. l'ahïmc ne r^handoonait pas.

Le bruit de la découverte d'un nouveau monde par un navire qui était ancré dans le Tage courut rapidement à Lisbonne. Malgré l'état de l'atmosphère, on arrivait en foule au mouilhige de Uasteltù; une multitude de barques couvrait les Dots. L'admiration n'était pas moins vive que la curiosité. Le peuple rendait grâces â Dieu de cet événement, qu'un pressentiment secret disait être immense.

Le vendredi 8 mars, un message du Roi vint sanctionner les témoignages spontanément rendusà l'homme delà Providence. Le ciiefde la nation suivait l'étan de son peuple. 11 priait gracieusement l'Amiral de vouloir bien venir dans sa retraite, et ordonnait aui facteurs de lui fournir gratuitement tout ce duul il aurail besoin {wur lui, sou équipage et son navire.

Joam II le reçut comme uu prince du sang, le fit asseoir et couvrir en sa présence, lui montra uoe haute coDsidéralion, lui parla avec la plus grande afTabilité, et témoigna sa salisfaction du succès du cette entreprise.

Le dimanche matin, à l'issue de la messe, le Roi reprit son entrelieu avec Colomb, et luî demanda des particularités sur son voyage. Il multipliait ses questions beaucoup plus que la veille. Et comme, en satisfaisant sa curiosité, il reconnaissait la grandeur de renlreprisc, il éprouvait un secret dépit d*avoir laissé échapper ces régions merveilleuses.

Tandis qu'à son habitude Colomb passait recudilU tes heures du dimanche entre la nK-dîtatton ci la prière, à quelques pas de lui, dans la salle du Conseil, la question s'agitait de dérober la notion de ses découvertes, en le mettant à mort.

L'assassinat de Colomb fut proposé au Roi.

Quelque i-ûvollante que soit une telle proposition quelque impossible qu'elle nous semble, dans l'état de nos mœurs, elle fut cependant faite, en séance, par des courtisans envieux de la gloire éirangère, et jidoux de montrer au Souverain leur dévouement aux rancunes qu'ils lui supposaient. On voudrait pouvoir douter d'une telle infamie. Mais si Colomb eut la générosité de la passer sous silence, si son lîls Fernando Ta tue avec charité, les plus grands historiens du Poilngal eux-mêmes l'ont constalée, toutefois sans la llêlrir de leur jugement. Au rapport du grand historiographe Joam de Barros, quelques gentilshommes s'offrirent i le tuer < eux-mêmes >.

Hais le Roi craignait Diea : il repoussa celle propoûlion ■ comme prince calliuMque t ; d'ailleurs l'espril élevé de Joam II, son eslîme de la scieoce, de la QavigjUioD, ae lui faisaient que mieux subir l'asceadact qu'exerçait l'aspect de Colorrb. Sa présence avait efTacé les ressentiments. Il défendit sévèrement toute tentative contre s^ou hôle, et commanda de le traiter avec les plus grands êjj;ards.

Le lundi, l'Âmirat prit congâ de Joam H. Le monarque Taccabla de mai ques d'eslime et Je dislioction. Par son ordre, don Rlartin d<: Noroâa le reconduisit, entouré de tous les seigneurs de la o«ur.

Colomb, revenu à sa caravelle, mit aussitôt le cap sur la Caslille.

maudissaient la mémoire pendaat leurs insomnies. Qu'élaiflnl-ils doveiius? Ni les preitiieis alcailçs, ni le courtier maritime Diego PrieLo n'en pouvuieol rien dire. On les croyait perdus sans retour, engoiiflVés dans les abîmes de la meh ténébreuse, el Too n'osait exprimer quel genre ôpouvanlablt; de fin avaient trouvé ces malheureux, aÎDsi sacrifiés àTambition d'un visionnaire étranger.

Telle élnit la disposition des esprits quand, le veo* drcdi 15 mars, à l'heure de raidi, les oisifs du port aperçurent une caravelle qui, par une faible brise, remoDlait l'Odiel, et bientôt reconoiirent à sa coupe la Nina, porlan! arborés à ses mrtls l'enseigne de l'expêdilion et réteodard royal de Castille 1

Une explosion de joie retentit aussitôt d'un bout k l'autre de la petite cité. En un instant, la nouvelle du retour de l'expédition et de ses découvertes merveilleuses circula du quai dans les maisons. Par un mouvement spontané, toutes les boutiques se fermcrent; on se portait en Foule autour de la caravelle. Les cloches sonnèrent à grande volée ; on lira le canon ; les fenêtres furent parées de tleurs ; tes rues tendues de di-ap3 et de tapis. < Colomb, en débarquant, fut reçu avec les mêmes honneurs qu'on aurait rendus au Roi. Tout le peuple en procession solennelle l'accompagna, lui cl sa troupe, à l'éi^Use, où ils allèrcot reiueirier Dieu d'avoir couronné d'un si heureux succès le voyage le plus important qui cûtjamais été entrepris, s Après tant d'alarmes, quelle n'était pas l'ivresse des familles ea retrouvant ceux qu'on désespérait de revoirici-basl,i

(Jd peu plus lard, peadanl que la ville eniière, transporice d'une indicible allégresse, offrait ses hommages à l'Amiral et, par le carillon de ses cloches, aanoaçait aux bourgades voisiaes un événemeot extraordinaire, on vit arrivera l'ancrage une caravelle bien connue des habilanlâ, la Pinta, que montait Martin Alonxo Piozon. Au bout d'un iuslant, une yole £'en détacha el redescendit le Qeuve : c'était le capitaine qui fuyait.

Poussé par la tempête dans le golfe de Biscaye, JUartin Aloozo Pinzun, persuadé qu'avec sa voie d'eau, SCS avaries, la pauvre petite Niiia n'avait pu échapper à la tourmente, Tenait d'adresser aux Rois une relation de la Découverte qu'il s'attribuait, et demandait l'aulorisaliun d'aller à la Cour leur rendre compte de l'expédition. En attendant leur réponse, il venait dans sa ville natale jouir du triomphe qu'il s'était promis. Mais, en voyant flotter le pavillon Amiral au grand mât de la Nina, il fut saisi Je confusion. De peur qu<) son chef ne le fil arrêter et mettre aux fers, suivant son droit, il s'esquiva honteusement, la rage au cœur.

Tout l'équipage de la Niiia se trouvait au complet, et parmi les hommes laissés à Ilispaiïiola, aucun n'était natif de Palos. Colomb pouvait, à bon droit, adresser aux gens de ce port qui l'avaient maudit ces paroles du Bon Pasteur : c Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'aviez donnés. > Aussi la joie des habitants était-elle à son comble.

Témoins de l'accueil fait par leurs familles aux mal'?lols de Pidos, C4iux des environs, désireux d'un |Kircil

J^fJ

boolicur, auraient bien voulu partir le soir même pour leurs foyers. Mais les réjouissances ne pouvaient efUtcer l'engagement pris pendant la tourmente vers les Açores. L'Amiral n'accorila point de congé avant l'accomplissement du vœu. On ^vaitpromisd'allerdansla première éplise dédiée à Noire-Darne, voisine du lieu où la Piina pourrait atterrir. Maintenant le lieu était Halos; l'église Notre-Duiiie de la Rabida, au couveat dont le docte Juan Ferez de Marchcna était Gardien. Ainsi le généreux Franciscain, qui avait célébré hi' messe solennelle pour l'embarquement, célébra la messe d'actions de grâces pour te retour. La Providence sembla lui avoir ménagé cette satisfaction. Ce fut une cérémonie profondément touchante. Tous ces marins Qu-pieds et en chemise, depuis le mousse jusqu'à l'Amiral, dans le piteux costume du naufragé, venant rendre grâces à Marie, l'Étoile de la mer, de les avoir sauvés, étaient suivis d'une foule qui s'associait da UBur à leurs prières et à leur gratitude.

Maintenant tout matelot se voyait entouré, écouté comme un oracle; sa famille s'enorgueillissait de lui. On se le disputait pour le fêter. Mais TAmiial se irou-j vail àPatos comme un étranger. Ses frères de l'Ordre I Graphique l'attendaient à la Rabida ; il retourna donc auprès d'eux et reprit possession de sa chère cellule que lut réservait le Père Gardien.

On devine aisément le bonheur des deut amis à leur réunion. Celte pensée qu'ils avaient eue d'abord séperément l'un et l'autre, celte espérance qu'ils mirent en fonds commun, celte foi patiente qui sut triompher

de l'oi^ucil et des préjugés de la science, étaient récompensées enfin. Aiosi donc le Père Juan Ferez de Marchena ne s'était pas trompé I Au delà de cette ligne bleue de l'Occident, qu'interrogea si souvent son regard, existaient, comme il l'avait pressenti, des terres habitables et des peuples à conduire au Sauveur. Le signe de la Rédemption avait été montré aux indigènes; ta Croix planlée parmi eux et saluée de ces naïfs cnrants des forêts. Maintenant pourrait s'accom* plir le souhait du séraphique François d'Assise. Ce qu'il y eut alors de joie sereine, de satisfaction érangt-lique et d'intime consolation, dans celte petite communauté de la Rabida, ne saurait se rendre.

De sa cellule, Christophe Colomb, complétant la brève dépêche qu'il avait expédiée du mouillage Rastcllo â la Cour de CastiUe, rédigea le résoiné de sa Découverte.

De sa cellule, il conseilladc faire hommage au Saint* Siège des terres nouvellement découvertes, et d'appeler sa bénédiction sur cette entreprise, par une bulle qui protégerait ses conquêtes.

De sa cellule encore, il indiqua comment, pour éviter des conflits ultérieurs, devrait s'opérer la répartition des terres à découvrir, entre les deux puissauces maritimes qui tentaient, à cette époque, des recherches dansl'Océao.

A cet elTet, Colomb imagine de faire attribuer par le Souverain Pootifo, pour les découvertes des Castillans dans l'ouest, un espace égal à celui qu'auraient les Portugais dans l'est. Et afin de déterminer les frontières des deux royaumes sur les plaines illlmitèeâ

de rOcêan, il propose un moyen d'une simplicité divioe.

Aussi plein (Tassurance que s'il tenait étendu sous ses yeux l'espace ealier du Globe, dont plus des deux tiers élaieuL encore iguoiés, il fait avec une sublime audace ou plutôt un calme aDgélique la section dd rÉquaieur que nul n'avait franchi; trace à travers' rimmeiisitc une démarcation gigantesque; lire d'un pôle à l'autre une lî^ae idéale, qui partagera la Terre, en passant à une moyenne distance de cent Ueues, prise entre les ties du cap Vert et celles des Açores.

Pour opérer cette étonuanle séparation géofijaphique, il choisit précisément le seul point de not^^ planète que la science clioisirait de nos jours.

Cette colossale dimension était la plus hardie conception qui fût jamais sortie du ceneau humain, jamais proportion si gigantesque n'élail entrée dans un calcul de mesure. Néanmoins Colomb, sans s'étonner, sans hésiter, ne se doutant pas peut-être du prodigedesoQ opération, prend tranquilUïmentses dimcnsioDs et demande avec simplicité qu'on les envoie à Borne.

Le Messager du Salut avait foi dans rinraillible 8a({esse de l'Église, dépositaire ans vérités du Verbe.

On sait combien la Papauté justifia cette noble coiUiaoi^,

— an —

Tandis que les hommes revenus avec l'Ainiral pouvaieatgoûicr le charme du repos, à la suite de laul de travaux et de dangers, lui, que trois fois sur quatre le sort avait désigné pour l'expiaUcn de tous, devail remplir les vœux dont le chargeait une prédilection mystérieuse.

Aprèâ s'être acquitté des engagements accumulés par le sort sur sa tète, Colomb revint au couvent de son Onlre retrouver son ami, sou guide spiriiue'., !e Père Juan Ferez de Marchena. Pendant plus de sept mois, il avait été sevré des aliments sacrés de la foi, privé du pain des forts. Il sentait le Lcsoin de raviver son âme, de se rafraîchir par le calme bienfaisant de la Règle, de goûter le repos réparateur du cloilre.

L'Amiral ne put guère passer que sept jours à la Rabida. Il devait se rendre à Séville pour y attendre les ordres des Rois, et il arriva dans cette cité peu avant ta dépêche de ta Cour, datée du 30 mars, qui lui était adressée avec celle suscriplion significative ;

« AdonCuristopue Colomb, notre Amiral de la MER OcÉASB, Vice-Roi kt Gouverhedh des îles

DËCOUVEIITES DANS LES iNDES. »

La missive conieDaît des félicitations sur sod heureux voyage, rengageait à prendre à Sévilie les dispositions nécessaires pour une nouvelle expédition sur des proportions plus dignes, et rinvilait à se rendre le plus Xà\ possible à Barcelone.

Ce fut seulement après son départ que Martin Alonzo Rnzon osa rentrer è Palos. Lui aussi recul de la Cour une réponse; elle était écrasante pour son oi^ieil et complétaitpar sa sévérité lechâlinienldeson envie. Ce dernier coup emporta sa dernière espérance. La jalAusie haineuse alluma en son sang une ûèvre doal il fut bieol&l consumé.

TiVi-

f JUagoo et de CasUUe accoonient le loaç de mq puMige. Des T01ages recalés on se portait ea muse ft «a rencontre. < ToQt son voyage fut pour lui un cootinuel triomphe. Les grands chemins et les campagnes retentissaient des acclamations des peuples quiabaodonnaient tout pour le voir. On sortait au-devant de lai de toutes les villes par où il devait passer. > L*eQeomb rement qu'occasionnait son arrivée retardait farcémeot sa marcfae.

Son cortég^e, moins pompeni qu'étrange, s'ouvrait par des marins de la Nina soos les armes, escoriantrétendard royal de l'expédilioa que portait un pilote^ Pots venaient des matelots chargés, ceux-ci de rames et d'arbres inconnus, d'énormes calebasses, de roseaux icigantesqucs, de Touitères arborescentes; ceux-là de roUm brut, de piment, de cocos, de gingembre; d'autres de couronnes d'or, de bracelets, de ceintures, de masques d'or, de couronnes de plumes, de conques superbes, de lances, d'épées en bois de 1er, d'arcs et de flècbes sans acier. On portait des végétaux el des animaux inconnus, quelques-uns vivants, ta plupart empaillés : des agoutis^ des coris, des guascos, de grands lézards, des serpents à brillante écaille, des carets, des alligators, des Damants roses. L'aspect horrible de deux monstres, attachés sur des pieux, mélangcail d'elTroi la curiosité : c'élaîenl deux iguanes. On les étalait au milieu des cris et des mouvements de quarante sortes de perroquets qui s'agitaient sur leurs perchoirs et jasaient ea langue barbare. Venaient ensuite sept Indiens parés de leurs ornements natio-

naux, et soigoeusement peints eo blanc et en rouge. Ils précédaient le pelil état-major de rexpédiiion. ^Arrivait enfin l'Arairat dans le costume de ses dignités, lonlant un cheval qu'il maniait avec aisance. Demère lui, ses trois écuyers s'BfTorçaient de contenir la foule ardente à se précipiter sur ses pas. A tout instant, étourdis et presque effrayés de la bruyante curiosité qu'ils excitaient, les Indiens regardaient leurprolecirTAniiral, dont le sourire rassurait leur Taiblesse.

L'histoire l'a constaté :

Ce n'était pas surtout pour voir les Indiens et les .choses étonnantes portées à découvert dans leur cortège que se formait cette aflluence. Une curiosité plus noble juslinail cet empressemenl. Chacun voulait conllernpler l'Amiral, graver dans le souvenir les traits de U'homme favorisé du ciel, qui a^'ait franchi la mer T£:fËBREusE, et reculé les bornes de la Terre.

Tous les bras s'agitaient, tous les fronts se décourraienl â son approche; c'était une immense salutation. [Les mères le montraient à leurs jeunes enfants, et >riaieot pour lui. 11 s'avançait ainsi à petites journées, jmblé de marques d'admiration et d'enthousiasme, sevant les applaudissements et les bénédictions des foules. Le Héros chrétien, doucement ému de OM lémonstratîons, rapportait à Dieu seul ce triomphe. Toutefois , cet empressement iocomparabJc des ^populations lui était une confirmation de la grandeur de l'œuvre pour laquelle la Frovidence avait daigné le choisir.

Dans son enthousiasme, le peuple ayant devancé par

cette ovnlion les ordres des Rois, TéliqueUe si rir;oureuse de la Cour dut fléchir dâvaot cet eatraloemeol uoaDime. Autant pour satisfaire à l'opinioa que pour rémuuéi-er d'une niBi'que saas pareille un service sani ép\\, les Rois préparèrent à l'Amiral uue réceplion jusque-là inouïe.

Le 15 avril, jour où Cotoml) devait entrer A Barcelone, une grande partie des liabilanls allèrent à sa reo* contre; l'élite de ta jeune^e les précédait à cheval. Une députalioc de la Cour envoyée au-devant de lui l'attendait eu achors des portes de la ville. Comnie pour rehausser cette solennité, tout était douceur et lumière dans l'horizon. La nature hâtive de la contrée étalait la précocité de ses riches produits. Le soleti éclatait d'une splendeur sereine. La brise de mer répandait avec sa fraîcheur les parfums des roses et des fleurs d'oranger commençant à s'ouvrir. Dans le palais des Rois, par une nouvelle disposition, ta vaste salle des cérémonies avait été aprandie. rendue accessible à la vue du peuple et splendidement décorée. Sous un magnifique dais de brocart d'or étaient élevés deux trônes, une banquette en velours frangé d'or, eltoat auprès, posé un peu en avant, un riche fauteuil.

Quelques instants avant son arrivée, précédés, suivant le cérémonial d'usage, de leurs hérauts d'armes, des trompettes, des messagers et de leur maison militaire, les deux Rois, le front ceint de leur couronne, revfitus de tous les attributs de la souveraineté, eatrirenl et s'assirent chacun sur son tr6ne.

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Le Prince royal prit place sur la banquette.

Le fauteuil resta vide.

Au dehors s'eatendait le rréraissement indescriptible de la multitude ; les rues étroites de Barcelone regorgeaient d'une foule impatiente de voir. A tous les balcons ornés de fleurs, de tentures et de femmes s^a^itaieol les bouquets, les éventails et les mantitles. De chaque terrasse, même des toits chargés de spectateurs, partaient mille bruits confus, pleins de festivité. Peu à peu, cet immense bourdonnement gmndîL, se renforce, va croissant et se change en retentissantes acclamations, dont les accents arrivent à l'oreille de« Rois.

Les cris aniitiés de la foule et le retour des seigneurs envoyas aux portes de la ville annoncèrent l'arrivée du cort'-gt!. On vit biftilAt entrer, entouré des officiers de rexp<!-dition, l'étendard royal, si heureusement ramené de l'autre bord de la mer ténébreuse. On admirait ces hommes au teint hilli^ qui l'avaient suivi à travers tant de périls. La curiosité couvait du regard les objets încooaus rapportés de ce monde nouveau : les plantes, les animaux vivants ou conservés, surtout les Indiens nus et timides, coloriés de leur plus belle façon.

Colomb parut enfin, aussi simple^ aussi modeste dans la magnificence de son costume que lorsqu'il s'éloignait des murs de Santa-Ké. C'était la modestie qui s'ignore et la simplicité qui naît de la grandeur. Hais son cœur était iuondé d'une sainte joie, car son froot rayonnait d'une sérénité sublime. La splendeur

du triomphe semblait, illuminaot ses tempes, éclairer d'une auréole les oodes vivement argentées de sa chevelure. Sur ses trails épanouis de bonheur 11*003pirait le sealimeol de l'auguste mission qu'il avait accomplie.

En apercevant le Révélateur du Nouveau Monde» par UD élan subit, les deux Rois, se dressant sur leur séant, firent un mouvement en avant comme pour aller vers lui, et lui tendirent gracieusement les mains. Toujours soumis à l'autorité, Colomb allait en signe d'hommage, pour baiser les mains royales, fléchir le genou, suivant l'étiquette de Castille; mais Isabelle et Ferdinand ne le souffrirent pas. La Reine conrusioDuée d'une telle modestie le fit asseoir près d'elle sur le siège qu'on lui avait préparé, i Don Christophe Colomb, dit Isabelle, couvrez-vous, Amiral de l'Océan et Vice-Roi du Nouveau Monde. > Les yeux brillants de joie, d'attendrissement el d'admiration, la Reine < ne s'assit qu'après que sur son ordre Colomb se fut couvert comme un grand d'Espagne et se fut assis le premier dans le fauteuil qu'on avait placé exprès devant le tr6ne. * Quand ils t'eurent obligeamment complimenté, les Rois l'invitèrent A leur faire le récit de sa Déf^ou verte.

Inutilement la réception de Colomb à Barcelone a-t-etle été plusieurs fols décrite. Toujours les historiens, négligeant la partie spirituelle el chrétienne d» cette solenniié, ont presque passé sous silence le dit-, cours de Colomb pour cette inauguration du Nouveau'

Uoade, et peul'élre ignoré cette première leçon de [tcience coiiipai-ée qui ail éié doonée sur la terre.

Qu'on nous permette donc de réparer cet oubli et de rétablir l'ordre des fails et des doouées principales dont l'exposition occupa celte séance.

Le Révélateur du Globe portant autour de lui son tranquille regard, nprès avoir constaté que le vrai caractère de rcxpédition dont il revenait était chrétien avant tout, déclara que les faveurs qu'il ptaisaiii Dieu d'accorderà l'Espagne, par son enli-eprise, paraissaient la récompense du prosélytisme et de la piété do ses Rois, il montra le spacieux Océan, jusqu'à ce jour interdit à la curiosité des mortels, désormais ouvert aux flottes catholiques; le glorieux étendard de la Castille porté dans rhémisphère des Antipodes; des terres sans nombre visitées par la Croix. U ût ensuite le récit succinct et méthodique de son voyage, depuis son

[départ des Iles Foilunées jusqu'au moment où il avait

tquitté ces régions innommées, dont par la gràco divine il était l'inventeur.

Avec l'esprit de classiGcation et d'ordonnance qui iui était propre , il commença pai* décrire l'aspect géologique des terres découvertes, les richesses du r^ne végétal qui l'avaient ébloui ; les diverses sortes

^ d'animaux aquatiques et terrestres qu'il avait observées. A l'appui de cette exposition générale des produits

tdu Nouveau Monde, ayant fait rapprocher de lui les échantillons qu'il en avait rapportés, le Démonstrateur de la Création les mit tour à tour, suivant leur rang, >us les yeux de l'auguste assemblée.

Ensuite, pour mieux Taire ressortir la différence des produits de ces nouvelles contrées, comparativcmeDt à leurs congénères dans le nioode anciennement connu, le Révélateur du Globe fit l'exhibition d'animaux étranges : les uns terrestres, les autres amphibies; ceux-li empaillés, ceux-ci embaumés, et les autres vivants.

Dès qu'il eut terminé cette poétique revue des trois règnes de la Nature, abordant enfin L'histoire de l'homme, qui en est le couronnement, il appela l'attention sur les sept iudigéQes présents; S'goala les différences caractéristiques de leur race; peignit leur état social, la simplicité de leurs mœui*!^ c^'.i les disposait à recevoir plus fructueusement l'Évangile.

Le regard lumineux de Colomb, la dignité de sod attitude, sa voix persuasive, la poésie de ses images, sa hardiesse de locutions, l'autorité de son geste, relevant la nouveauté des aperçus, s'égalaient à la majesté du sujet et tenaioat suspendue Taltentioo. L'expansion de son <lme, pénétrée des merveilles de Dieu, se trouvait en intime harmonie avec l'esprit de cette époque et les sentiments particuliers de cette Cour guerrière, qui, l'année précédente, avait arboré la Croix sur les tours du maliomélisme. L'assemblée écoutait haletante d'un intérêt palpitant cclto leçon de géographie descriptive et d'histoire naturelle comparée que le I>émoDstrateur de la Création donnait ainsi hardiment au milieu des illustrations de l'Espagne.

L'entreprise de la Découverte avait été tentée surtout en vue de la gloire de Dieu, de la propagation du

Chnsiianîsmft. Et parce qu'en terminant son discours le Rêvi:l.i:cur du Gtobc -issurait qu'une mullilude infinie d'âmes, jusqu'à ce jour privées de b lumière, entreraient bientôt dans Jegiroûde l'Église, et comme l'acceol de son ardente foi, sa tendre charité faisait pa£!%r dans les cœurs cette consolante espérance, le ravissement, la ferveur étant à leur comble, une émotion indescriptible sai.sit rassemblée, l'enrhousiasme liteiiplosion. Soudain, par un irrésinlible entraiuement, In Reine, le Roi. la Cour, le peuple, 9e Jetant à genoux, lèvent les maius au ciel, louant Dieu, et versent avec Colomb des hrmes de bonheur. Au même Instant retentit le chi.ntde ta victoire, le triomphal Te Deum, entonné par les cliorisles de la chapelle royale. La grande voix du peuple leur répond et va se prolongeant au dehors, dans les Toules, par toute la cité, au milieu de telles délices que les âmes chrétiennes, suivant le vénérable évéque de Olitnpa, en ressentaient un avant-goîll des joies du paradis.

Colomb, encore rayonnant de sublimité, remué de l'enthousiasme qu'cxcilalLsa présence, environné d'une auréole de respects, s'inclinant, prit congé des Rois et se rendit à la demeure qu'ils lui avaient préparée Les seigneurs de la Cour, les premiers gentilshommes l'accompagnèrent jusqu'il la poile, entourés d'une foule qui ne pouvait se lasser de contempler et d'applaudir le grand honuue, visiblement ministre de la Providence.

— ato-

Le relftntisseinent de rêvénemenl le plus vasle, le plus impoi'tanl pour la science et rhumanité eniiére qui se fût jamais accompli se prolongeait sur toul le littoral de l'Europe, arrivait parmi les peuples du milieu et allait bientôt péoéLrer en Orient.

De Lisboone, de Cadix et de Barcelone, la nouvelle partait arec chaque oavire et abordait â sa deslioatioa. L'annonce de ce prodige parcourut en peu de ietnp$j les États chrétiens et, de l'Adriatique à la Grand^-^ Bretagne, causa chez tous les marins une sensalion dirCicile à rendre. Le célèbre Sébastien Cabot, qui se trouvait alors à la cour d'Angleterre, avoue que cette, découverte y fut considérée comme une œuvre plutôt divine qu'humaine, et le grand navigateur la comprenait ainsi.

Mais ce fîit surtout dans ta capitale du monde chrétien que cette nouvelle excita la plus profonde sensation.

La Cour de Rome se montrait enivrée de joie. Le' Souverain Pontife manifesta publiquement son allégresse, et remercia solennellement Dieu d'avoir permis que ces nations, encore assises dans les ombres de mort, vissent poindre l'aurore du Salut.

Comme le Sacré Collège, le monde savant était d.iD5 la félicité des espérances. Le grand maître de la littérature classique, l'oracle de ses conlemporaioii, Pom-j

>niu5 LsQtus, répandil des larracs de boahcur ca apprenant ce prodige. Désormais les Uûros des premiers temps, les demi-dieux du pagaaîsme, les expêdiliuns fabuleuses ou historiques de l'aoïiquilé se trouvaient éclipsés. La réalilé venait d'eOacer la mythologie et de surpasser ritnagî nation.

LcsigQede la Rêdemptioa avait été porté à travers ]es redoutables espaces de l'Océan ténébreux. Mam Tenbiirosuh, au delà de l'incerlaioe AUaulide, par un homme dont le nom, men'eilleusumcnt symbolique du Salut, rappchiit b colombe, crablèmc de l'Esp rit-Saint, et signiûait F'orle-Croix. Cbrislofeiâns, Christophonis. El ce héros était un chrétien exemplaire I

Après sa Découverte, Christophe Cobmb eût pu mourirsalisrail. Bien qu'il n'eût encore rencontré que des lies, sentinelles avancées d'un continent totalement iuconnu, par cela seul le Nouveau Monde était trouvé ; il av.-iit accompli son œuvre. Mais Dieu destinait à soa tèle d'autres épreuves et d'autres récompenses.

Pendant qu'an loin, dans tous les États chrélieos, le nom de Colomb excitait l'admiration et la louange, sa personne recevait en E.spagne des hommages et des honneurs inusités. A toute heure il était admis chez les Souverains. On le traitait avec la plus extrême déféreace. La reine Isabelle ne pouvait se lasser de l'in-

tcrrogeret de l'entendre. Elle lui créa des armoiries, en lui permettant d'écarteler dans son blason les annes royales de CasLille et de Léon avec les siennes propres. Oa n'arrêtait aucune idée sur la procliainc e)ipédiiion sans la lui avoir soumise.

Une sntislacLlon supérieure h ces honneurs vînt combler d'un bonheur intime le Vice-Hoï des Indes, Il eut la joie d'apprendre que son respectable père, ronservant toutes ses foculLés intellectuelles, jouiss^iit de son triomphe, comme autrefois le Patriarche Jacob do l'élévation de son fils Joseph. Lui aussi élail alors l&< premier après le Roi. Colomb, en arrivant, avait en-* voyé vers son père un homme de connance lui porter les marques de sa pieuse alîecliou et lui demander la permission d'attacher à sa fortune son jeune frère Jacques, ouvrier cardeur à Gènes. Le vieillard consenlil avec courage à briser ce dernier Uen de fainille el à rester sans enfant.

Au moment dont il s'agit, Jacques Colomb, &g^ de vingt-six ans, ii-availlail comme ouvrier cardeur A Gènes. En recevant la lettre de son frère, il abandonna tans orgueil son métier pour se Irouver, au bout de quelques semaines, aide de camp de l'Amiral de l'Océan, puis administrateur el gouverneur général par intérim. Avec ces grâces que répandait la Provi> dence sur la postérité du vieux cardeur, en quittant sa boutique pour se mêler aux grandeurs et aux illustrations de l'Espagne, le modeste Jacques Colomb, désormais appelé don Diego, ne parut uulleuieut déplacd dans ce rôle.

Il souhatiflit pouvoir ^hnpper & ces bruyante» louanges, à ces réceptions d'apparat, pour s'eu aller i Rome déposer au pied du SaioL-Sù^fre la relation de K3 voyages et implorer des faveurs spirituelles.. Mais le service de la couronne ne permettait pas cet absence. Le roi Joam II de Portugal brûlait de devance l'Espagne dans les nouvelles expéditions et s'ypré^^ parait claiideslinement.

Aussitôt qu'ils en eurent avis, les Rois déployèrent une rare activité. Un ecclésiastique mondain, don Juan de Fonse*-», archidiacre de Séville, fort en crédit auprès du roi Ferdinand, fut chargé de pourvoira l'armement de la Rottc. A côté de cet Ordonnateur Général de la maiine, ou créa une place de Contrôleui Général, â Inqur^lte fut promu Juan de Soria, bureau* rrale de race ; puis un emploi de Payeur, qui semblait destiné de droit à Testimable François Piuelo, membi-e de la municipalité de Séville. Il avait fait prêter ft la Heine cinq millions de maravédis pour cet armement.

En quelques semaines, un grand travail fut terminé. I>nns la seule Journée du 28 mai, les lïois revêtirent de leur .sipnaliirc dix-sept ordorinaut-es, cédules et commandements relatifs h l'expédition. On mit en adjudication la fournituredes vivres de bord et des munitions Ira ns portables. On organisa le service médical.

Deux jours après, l'Amiral fut nommé Capïtaioe général de la flotte des Indes, et autorifté à uommi lui-même, directement, à tous les emplois de gouvernement nouveau. On lui remit le sceau royalj Ensuite les Souverains, dans un acte solennels

ronfirmèrcDt tons les tittrs et privilèges qui lui étaient assurés par le traité de Saota-Fé.

Comblé de marques de considération, de témoignages d'admiration et de gratitude, Colomb prit enfin congé des Rois cl sVloijjna de Barrninnc, emportant les hautes espérances que l'Espagne avaient mises en lui.

Les Rois, ayant reçu de Rome le Bref de nomination d'un Vicaire Apostolique dans les Indes, en adressèrent Tanipliaiion au Père Roïl, religieux de Siiint-Benoll, très-estimé de Ferdinand pour son tact en diplomatie. Douze religieux, choisis dans différents ordres, devaient accompagner le Vicaire Apostolique.

On était arrivé à la fm de juillet; rjVmiral reçut l'hommage solennel des capitaines de la flotte. Les bureaux de la marine ayant grand intérêt à ce que l'œil pénétrant de Colomb ne pcrcAl point les secrets arrangemeuts Taits avec les soumissionnaires des diverses partics de l'armement, se mirent ouvertement en hostilité contre lui. Juan deSoria, pour faire parade de vertu, avait refusé d'inscrire sur les contrôles des équipages on seul domestique appartenant à l'Amiral, attendu qu'en sa qualité de chef il pouvait, disait-il, donner des ordres à tout le monde.

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