‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 122 sur 444 · ESPÉRANCES PIEUSES DE COLOMB · texte numérisé non relu

ESPÉRANCES PIEUSES DE COLOMB

Majesté daignerait lui réserver la délivrance du Saint- Sépulcre, jusque-là refusée aux efforts des croisades.

On sait que tel avait été le vœu constant de Christophe Colomb. Depuis ce Troisième Voyage, par lequel l’Amiral avait augmenté d’une autre moitié l’espace de la Terre, il lui tardait de mettre à effet ce projet héroïque. Tantôt chez ses amis les Franciscains de Grenade, tantôt abrité sous le pittoresque monastère des Franciscains de Zubia, bâti sur le théâtre de la guerre en souvenir de l’escarmouche de la Reine *, d’où le regard embrassait à la fois l’étendue de la Yega, cette merveille de la végétation européenne, et l’Alhambra et l’Albacyn, ces prodiges de l’architecture arabe, il vivait dans l’intimité de la somme angélique, la société des maîtres en théologie, se nourrissait avec délices des saintes Écritures, aspirait dans les révélations des prophètes et les élévations des psalmistes le parfum ésotérique du texte, tentait de découvrir jusqu’au fond des images apocalyptiques quelques passages, rayons lumineux qu il pensait devoir éclairer la question des Lieux Saints , attirer l’attention des Rois catholiques et les porter à cette glorieuse entreprise.

Parfois dans l’intervalle de ses recherches le contemplateur du Verbe, electrise par la poesie d Israël et les magnifiques hymnes de 1 Église romaine, essayait aussi de rendre en vers les émotions de sa piété. Poëte par le sentiment, il l’était encore par l’expression, même dans le

langage de sa patrie adoptive.

Ces stances chrétiennes de Christophe Colomb se sont malheureusement perdues. Leurs derniers vestiges se

1 La seule bataille sérieuse qui eut lieu dans la plaine de Grenade durant le siège de la cité, s’engagea inopinément, à l’occasion d’une promenade de la reine Isabelle sur le coteau de Zubia. On nomma cette journée l 'Escarmouche de la Reine,

trouvent précisément jetés au hasard dans l’esquisse de son travail sur les prophéties 1 . Sa poésie est grave et solennelle comme le génie chrétien. On y sent le désenchantement du monde, les profondeurs de la foi, la logique des choses divines. Sa pièce la plus étendue a pour sujet « les fins de l’homme. » Colomb a développé, en six strophes commençant chacune par un mot latin , cette maxime catholique : «Memorare novissima tua, et non peccahis in æternum. » Ces sfx strophes sont empreintes de la grandeur et de l’inflexibilité de nos dogmes. On y retrouve ces impressions profondes , cette ardente soif du paradis, cette horreur du péché, qui sont si naturelles aux saintes âmes. Si dans une langue devenue tardivement la sienne, et qu’il ne bégaya que vers sa quarante-neuvième année, Colomb se montrait poëte, combien n’aurait-il pas révélé d’harmonies dans l’idiome de Dante Alighieri et de ïorquato Tasso, ce doux parler de son enfance?

Ce fait de l’inspiration poétique survenue à Colomb dans son infortune et sa vieillesse nous paraît digne de remarque. De grands génies et de grands saints firent aussi des poésies vers leurs derniers ans. La jeunesse débute par le rhythme-, la vieillesse y revient comme à un soulagement et une consolation. Mais ce retour à la poésie comme à la musique, reflet de l’ éternelle jeunesse de l’âme, semble la récompense exclusive de l’âge qui a blanchi pratiquant la vertu. Pour ne rappeler ici qu’un exemple, peu avant sa mort, le grand Bossuet se plaisait à tra-

Par malheur, la paraphrase du Memorare novissima tua, le commencement d’une ode sur la naissance de saint Jean Baptiste intitulée :

« Gozos del nascimiento de S. JuanBautista, » puis une stance au sujet du devoir chrétien ; et ça et là quelques vers épars sur les feuillets du Libro de las Profecias, composent uniquement ce qui nous est parvenu des poésies de Christophe Colomb.

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duire en vers français les psaumes de David. À deux siècles de distance , ces deux hommes sublimes éprouvaient le même besoin et cberehaient à la même source le même allégement.

Pendant près de sept mois, de concert avec quelques savants religieux les plus versés dans les saintes lettres, Colomb compulsa l’Écriture et les auteurs ecclésiastiques, afin de réunir les divers textes, et d’indiquer les interprétations qui s’adaptaient aux événements qu’il avait accomplis, ainsi que les passages applicables au Tombeau du Sauveur. Enfin, son travail lui paraissant complet, le 13 septembre 1501, il en envoya la copie à un docte théologien de Séville, le Père Gaspard Gorricio, du couvent de la Chartreuse des Grottes , pour 1 examiner et l’enrichir au besoin.

Ce précieux manuscrit, destiné aux Rois Catholiques, s’est perdu. Son brouillon formait un grand et mince volume in-folio, de quatre-vingt-quatre feuillets, avec ce titre : « Recueil des prophéties sur la récupération de Jérusalem et la découverte des Indes. » Humboldt n a pas craint de nommer ce travail « l’esquisse de l’ouvrage extravagant des Profecias . » Il l’a même dédaigneusement appelé (c ses profecias païennes et bibliques *. » L’omnipotence de son nom a fait accepter ce jugement qui tend à déprécier Colomb dans l’esprit des lecteurs érudits. Nous ne saurions acquiescer à cette sentence portée sans justice et sans examen des pièces. Nous tenons d’abord à constater deux points : Humboldt reconnaît que « l’ouvrage extravagant » n’est qu une esquisse . Et il convient que plusieurs religieux aidèrent Colomb dans ce travail.

1 Humboldt, Examen critique de Vhïstoire de la géographie du Nouveau Continent, 1. 1, p. 102.

DIFFÉRENCE AVEC LE FRAGMENT IMPRIMÉ. l5t

Et effet, le fragment imprimé « de l’ouvrage extravagant )> qu’a parcouru Humboldt n’est qu’une esquisse , une sorte de brouillon, tracé en partie d’une autre main que celle de l’Amiral. C’est l’ébauche informe de la pensée sans coordination. Les passages recueillis, les autorités diversement classées, ne sont point liés par le raisonnement et offrent une simple préparation de matériaux. Est-il permis de juger sainement d’une œuvre, d’après des fragments d’esquisse, de brouillon abrégé et tronqué par quatorze mutilations? Les doctes religieux qui aidèrent Colomb dans son travail ne le jugeaient point, eux, un « ouvrage extravagant. » Le savant théologien des Chartreux de Séville avait eu ce livre dans son entier, c’està-dire achevé, et complété par les quatorze pages qu’une main criminelle a, depuis lors, retranchées de Y Esquisse, seul exemplaire qui nous soit resté. Ces quatorze pages avaient dû former la partie la plus importante de ce travail ^ Munoz et Navarrete en conviennent h C’est pour avoir possédé en entier ce manuscrit que le Père Gaspard Gorricio en avait conçu une opinion bien différente de celle de Humboldt.

Le savant chartreux adressa plusieurs lettres au grand Amiral à ce sujet. Dès qu’il eut reçu et lu son manuscrit, il lui écrivit qu’il s’appliquerait d’autant mieux à remplir ses intentions , qu’il espérait y profiter et aiguiser son intelligence par une occupation si salutaire, si consolante, si instructive, si engageante au service de Notre- Seigneur Dieu 2, si profitable au bien comme à l’honneur

1 « Pero le falten catorce hojas que han cortado, y es factible fuese lo mejor de la obra. » — Note à la collection du manuscrit tronqué,, faite par Fhistoriographe royal, à Séville le 14 mars 1784.

2 « Esperando de mi ensefiar y despertar mi entendimiento en cosa tan salutifera consolatoria, admonitoria y provocativa al servicio de

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