LA BOUCHE DU DRAGON
le reconnaît. « Là l’Amiral n’eut pas moins de fatigue qu’il n’en avait souffert dans la bouche du Serpent , lorsqu’ils entrèrent dans le golfe. Mais le péril fut plus grand encore1. »
Un peu avant midi, les trois caravelles se trouvaient près de la passe. Un bouleversement affreux se voyait dans les flots. L’eau fluviale poussée vers la mer se trouvait combattue par l’eau salée, que la marée poussait de toute sa puissance contre l’entrée du golfe. Les vagues s’agitaient avec une telle violence qu’elles s’élevaient en « montagnes « d’eau fort hautes, avec un si grand bruit que cela baillait « l’épouvante aux plus hardis de la troupe. » Colomb conjectura que « les lits du courant et les collines d’eau qui « sortaient et entraient dans ces canaux avec un bruit <( si terrible, provenaient du choc de l’eau douce avec l’eau « salée. L’eau douce s’opposait à l’entrée de l’eau salée; « et celle-ci s’opposait à la sortie de l’autre 2. » Faute de vent, les pilotes ne pouvant s’aider de leurs voiles, appréhendaient d’être jetés par la violence des courants sur les basfonds, et brisés contre les rochers des deux bords. L’Amiral avoua que s’ils parvenaient à se tirer de là, ils pourraient bien dire qu’ils avaient été délivrés de la bouche du Dragon. « A cause de quoi ce nom lui demeura3. »
Malgré l’imminence du péril, l’Amiral, profitant d’une brise de terre, fit avancer les caravelles. « A peine les vaisseaux étaient-ils entrés dans cette espèce de défilé terrible, que le vent tomba entièrement; et ils manquaient
1 Herrera, Histoire générale des voyages et conquêtes , etc., dans les Indes occidentales. Décade iTe, liv. III, chap. xi.
2 Christophe Colomb, Relation du troisième voyage adressée aux Rois catholiques.
3 Herrera, Histoire générale des voyages , etc., dans les Indes occidentales. Décade ire, liv. III, chap. xi.