PORTRAIT DE COLOMB DANS SA VIEILLESSE
proche. La subtilité de ses sens n’avait rien perdu de sa délicatesse. En dépit de ses atteintes rhumatismales, sa taille , encore droite et ferme , soutenait à merveille la majesté de sa physionomie, sur laquelle semblait naturellement empreinte la noblesse de sa pensée. A mesure quil avançait en âge, il avançait aussi en perfection chrétienne. La douceur de son regard, tout imbibé d’un fluide aimant et tendre, exprimait quelque chose d’évangélique. Ses travaux de mer, ses tribulations si longues, sa dévorante activité d’esprit, les injustices souffertes n’avaient point durement imprimé leurs sillons sur ses traits. Ses cheveux, d’un blanc lustré, entouraient son front de cette couronne d’honneur dont parle l’Écriture. Avec l’ampleur de son vêtement franciscain , sa dignité d’attitude , toute sa personne rappelait une de ces images de patriarche ou de prophète dont on croit se faire une idée d’après les Livres saints. On eût dit un roi pasteur transporté de l’Idumée ou de la Mésopotamie sur les plaines de l’Atlantique.
L’habitude de ses pensées s’harmonisant aux linéaments de son galbe, y ajoutait quelque chose de fier et de mortifié, de chevaleresquement pieux qui se lisait sur ses lèvres et sur son front. On sentait autant la sainteté que la grandeur dans cet Amiral, dont la bouche ne blessa jamais personne, ne proféra aucune expression brutale, et qui, pour affermir, certifier ou menacer suivant l’occurrence, n’employait que ce seul juron1 : « Par saint Ferdinand! » Malgré sa vivacité, jamais l’Amiral « n’envoyait au diable » ni matelot, ni cordage, ni manœuvres, ni contrariété de bord ou d’atmosphère , comme cela serait perpétuellement par habitude dans toutes les marines.
1 « Io giuro che mai non lo senti giurare altro giuramento, che per San Fernando. » — Fernando Colombo, Vita delV Ammiraglio, cap. iv.