LE TYPHON
lères de l’Océan, après tant de dangers, le plus grand péril n’était pas venu-, une nouvelle épreuve était réservée à ces infortunés.
Le mardi 13 décembre 1502, pendant que l’Amiral agonisait dans son lit de douleurs, une clameur déchirante, partie de Tune des caravelles, fut presque aussitôt répétée par les autres. Ce cri de désespoir retentit jusqu’à l’âme du moribond. Il frissonna et rouvrit les veux.
Quelque chose d’horrible se passait à portée du regard.
Sur un point de l’espace agité par un mouvement giratoire, la mer, se gonflant de tous les flots qu’elle attirait à ce centre, se soulevait comme une seule montagne, tandis que de noirs nuages, descendant en cône renversé, s’allongeaient vers le tourbillon marin qui se dressait palpitant à son approche, comme cherchant à le joindre. Ces* deux monstruosités de la mer et de l’atmosphère s’unirent tout à coup par un effroyable embrassement et se confondirent en forme d’X tournoyante. C’était, dit l’historien de Saint-Domingue, « une de ces pompes ou trombes marines, que les gens de mer appellent fronks , que l’on connaissait alors si peu, et qui ont depuis submergé tant de navires1. » Un âpre sifflement précédait l’haleine fatale qui poussait vers les caravelles cet épouvantail, alors sans nom dans nos langues. Ce genre de trombe est la plus affreuse manifestation de cette tempête infernale à qui l’Orient donna le nom même de l’esprit du mal : typhon. Malheur aux navires qui se rencontrent sur son passage !
Au cri de détresse qui frappa son cœur, le grand homme s’était ranimé. Devant l’imminence de la destruction, il se relève, reprend son ancienne vigueur, et sort de sa cabine, afin de mesurer d’abord le péril. Lui aussi aperçut
i p. Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue, liv, IV, p. 241, in-4.