DISETTE A BORD
mois de mer et toutes les intempéries qu’ils avaient essuyées, leurs provisions en viande salée et fumée se trouvaient corrompues; leur farine, altérée par l’humidité, semblait remplie de vers. Leur biscuit était tellement couvert de moisissures , que l’équipage ne pouvait se décider à manger la soupe, « à cause de la multitude de vers qui en sortaient et qui se cuisaient parmi1. » Les uns mangeaient en fermant les yeux, pour que leur cœur se soulevât moins; les autres attendaient la nuit, afin de ne pas voir linfecte nourriture à laquelle ils étaient réduits2. L’Amiral, malgré ses douleurs et sa maladie, « ne se traitait pas mieux que le dernier des matelots3. »
Le samedi 17 décembre, ils parvinrent à gagner un port étroit et long, près duquel ils aperçurent un village construit sur des arbres. Ces Indiens construisaient ainsi leurs demeures, pour éviter les surprises nocturnes étant en guerre avec des voisins. L’escadrille se reposa la trois
jours entiers.
Le mardi, le vent paraissant favorable, ils ouvrirent leurs voiles rapiécées et se mirent en mer. A peine avaientils pris le large, qu’un autre vent se leva furieux et les contraignit de se réfugier dans le havre voisin pour y attendre le retour du beau temps. Séduits par les apparences, le quatrième jour iis partirent avec un bon vent; mais il changea au bout de quelques lieues. Sa violence fut telle, qu’on n’y put résister. Malgré l’opiniâtreté des pilotes, qui se piquaient au jeu cette fois, il fallut se jeter dans une anse où par bonheur ils trouvèrent un bon
1 Herrera, Histoire générale des Indes. Décade ire, liv. V, ch. ix.
2 « Io vidi molti, i quali aspettavano la notte per rnangiar la mazzamova, e non vederci i vermi che v’erano. » — Fernando Colombo, Vita delV Ammïraglxo , cap. xciv.
s Le P. Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue , liv. IV.