CRUE SUBITE DU RELEN
versait l’Océan et qu’on devait s’estimer heureux d’être à 1 abri dans le Belen, tout à coup, sans cause visible, le fleuve s enfle subitement et avec une violence si terrible que les amarres sont brisées comme un fil. Les caravelles sont poussées les unes sur les autres. La Capitane fut lancée avec tant de raideur contre le Galicien qu elle lui fit de graves avaries, fendit son mât de misaine. Ces deux caravelles allèrent tantôt talonnant sur un bord du fleuve, tantôt sur l’autre, jouets de la violence du débordement. « Ce fut par une grâce toute particulière de Dieu que les deux vaisseaux ne lurent pas brises l. » L Amiral reconnaît que le péril fut extrême. Ses navires étaient sur le point d’être emportés. « Certainement je ne les ai jamais vus dans un danger plus imminent, » dit-il; et il ajoute naïvement avec une touchante modestie : « Notre Seigneur y apporta remède, comme il l’a toujours fait2. » D’où provenait ce débordement imprévu? L’Amiral l’attribua non point aux pluies continuelles, qui auraient amené une crue progressive du fleuve, mais à une cause subite, à un orage immense qui aurait éclaté dans l’intérieur des terres sur la chaîne des hautes montagnes aux pitons nuageux courant du nord à l’ouest, auxquelles il a\ait imposé le nom de Saint-Christophe. L’expérience a depuis lors justifié 1 admirable précision de sa conjecture.
Du 6 janvier au 14 février, la pluie tomba sans interruption. L Amiral l’a écrit : « Il plut sans discontinuer jusqu’au 14 février, et je n’eus pas une seule occasion le pénétrer dans l’intérieur des terres, ni de me réparer
1 Herrera, Histoire générale des voyages et conquêtes des Castillans lans les Indes occidentales. Décade i*5, liv. V, chap. x.
2 « Y cierto los vi in mayor peligro que nunca. Remediô Nuestro >enor, como siempre hizo. » — Christophe Colomb, Lettre aux Rois Catholiques , adressée de la Jamaïque le 7 juillet 1503.
236 l’adelantado RECONNAIT le pays.
en quoi que ce fût. » Cependant, malgré la pluie battante, l’Àdelantado, à la tête de soixante-dix hommes, poussa une reconnaissance dans l’intérieur, et arriva devant la demeure du Quibian. Celui-ci, d’un air gracieux, vint à sa rencontre dignement escorté. Le lendemain, l’Adelantado, conduit par trois guides que lui avait donnés le rusé Quibian dut, pour faire quatre lieues, passer quarante-trois fois à gué 1 un fleuve, sur la rive duquel on bivouaqua la nuit suivante. Le lendemain, au bout d’une lieue, ils trouvèrent du minerai d’or à la surface du sol. Les guides ayant conduit l’Adelantado sur une montagne très-élevée, lui montrèrent des terres qui s’étendaient à perte de vue, et l’assurèrent que, dans toute cette région et encore à vingt journées de marche par delà, vers le couchant, il existait des mines d’or. Ils nommaient avec assurance les villes et les villages où Ton en trouvait de plus ou moins abondantes. On sut ensuite que le Quibian avait fait conduire les Espagnols, non pas sur ses propres mines dont il avait célé le gisement, mais sur les mines d’un Cacique, son ennemi, afin de le mettre aux prises avec les étrangers.
Après avoir rendu compte de sa mission, l’Adelantado repartit le jeudi 16 février, longeant la côte, à la tête d’un détachement de cinquante-neuf hommes, que suivaient les embarcations. 11 parcourut une partie du littoral d’Urira, y obtint des provisions et des miroirs d’or, et en revint avec beaucoup d’or obtenu par les échanges. Néanmoins cette excursion eut pour effet de prouver que les plus riches terrains aurifères étaient à Yéragua.
L’Amiral résolut, puisque l’état de ses navires lui interdisait pour cette campagne la recherche du Détroit,
1 Fernando Colombo, Vita delV Ammiraglio , cap. xcv.