CARACTÈRE DE L’ÉPITRE DE COLOMB
A la simplicité toujours noble de T Amiral s’ajoute ici nous ne savons quoi de touchant et d'antique, de supérieur et de divin qui semble la suprême consécration de la vertu par le malheur. Comme tous les écrits de Colomb, celui-ci porte le sceau de l’abondance et de la spontanéité; seulement la puissance du génie s’y rehausse de la sublimité du chrétien au milieu des épreuves extrêmes. Pourtant le Héraut de la Croix semble n’y plus épancher son amour de la Création. Depuis qu'une plume étrangère, celle de son implacable ennemi Fonseca, a été chargée de lui répondre, on dirait qu’il veut garder de toute profanation la confidence de ses vues passionnées de la Nature et de son intarissable enthousiasme des beautés du Verbe. Un sentiment de découragement perce dans ses paroles , non pas au sujet de ses forces et du temps : l’homme de désir ne doute ni de la Providence, ni de lui-même; mais i! devine que la santé de la Reine, consumée de chagrins, va livrer aux conseillers de Ferdinand les affaires des Indes. En conséquence, il tait, voile ou abrège certains détails ; il a des réserves de cœur et d’épanchement religieux. Chef d’une entreprise chrétienne, il sent que ses paroles seront jugées seulement d’après le monde, par l’esprit du monde, avec les rigueurs de l’inimitié secrète et la défaveur des préventions publiques.
L’Amiral raconte d’abord les souffrances et les traverses inouïes de cette navigation. Il annonce l’existence de l’Océan de l’autre côté de la terre découverte , signale les mines d’or de Véragua et des contrées adjacentes; il s’étend particulièrement sur cette trouvaille, qu’il sait être l’unique objet des désirs du Roi, et dit : « Je fais plus de cas de cette échelle et des mines de cette terre que de tout ce qui a été fait dans les Indes L »
1 Christophe Colomb. — « Yo tengo en mas esta negociacion y minas
l’affaire du héraut de la croix. 273
Ayant de parler de lui-même, il s’occupe des besoins de ses équipages, de leur solde arriérée; il appelle sur eux l’intérêt des Rois, et assure que jamais personne n’aura porté en Espagne de meilleures nouvelles. Le dénûment de ces hommes qui ont servi et souffert lui rappelle que ceux qui ont déserté la colonie, fuyant le travail et calomniant son administration, avaient reçu des emplois; ce qui, dit-il, en soi est d’un fâcheux exemple. Ce manque de justice le ramène au manque de zèle pour la délivrance du Saint Tombeau, pensée constante de sa vie. Il semble par dignité chrétienne ne pas vouloir reparler d’un projet déjà sacrifié par l’ambition de Ferdinand à d’incertains agrandissements en Italie. Cette affaire, il ne l’appelle point par son nom ; il ne la nomme pas , tant elle est connue des Rois; mais sa pensée, nourrie du pain quotidien des saintes Ecritures, l’expose dans la forme d’une figure biblique. Il donne à la question des Lieux Saints, attendant leur délivrance, l’image du Sauveur lui-même, attendant les bras ouverts, durant tout le jour, le peuple incrédule 1 . Il dit : « l’autre affaire la plus importante reste là , les bras ouverts , appelant ! on l’a tenue pour étrangère jusqu’à cette heure 2. »
Disons en passant que cette magnifique image, évidemment inspirée du prince prophète Isaïe, est restée inaperçue par les biographes de Colomb. Aucun d’eux n’en a compris le sens. Ni en France, ni en Italie les savants
con esta escala y sefiorio, que todo lo otvo que esta hecho en las Indias. » — Lettre aux Rois Catholiques , datée de la Jamaïque le 7 juillet
1 c( Expandi manus meas tota die ad populum incrcdulum qui graiitur in via non bonâ post cogitationes suas. » — Isaïæ, cap. lxv.
2 « El otro negocio famosisimo esta con los brazos abiertos llamando: sxtrangero ha sido fasta hora. » — Christophe Colomb, Lettre aux Rois Catholiques , datée de la Jamaïque le 7 juillet 1503.