‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 227 sur 444 · LA PENSÉE CONSTANTE DE COLOMB · texte numérisé non relu

LA PENSÉE CONSTANTE DE COLOMB

éditeurs et traducteurs de la Lettera rarissima ne se sont doutés de sa signification; pas plus les uns que les autres n ont reconnu quelle était cette affaire si importante qui, les bras ouverts, appelant en vain à elle, toujours attendait \

A la suite de cette idée qu’il voudrait pour l’honneur d’elle-même ne plus exposer aux froids dédains ou aux éternels ajournements de la Cour, le Révélateur du Globe, voyant bien qu’il lui faudra délivrer avec ses seules ressources le Saint Sépulcre sans l’appui de Ferdinand, demande ce qui lui est dû, comme la part de Dieu même. Il dit aux Rois : «. R est juste de donner à Dieu ce qui est à lui; )> comme si sa part était celle de l’Église. R réclame la restitution de ses biens et de ses honneurs; le châtiment de ceux qui l’ont volé et calomnié. En agissant ainsi, dit-il, « Vos Altesses montreront une très-grande vertu et laisseront à l’Espagne un grand exemple et une mémoire glorieuse comme princes justes et reconnaissants2. )>

1 La figure rappelée par Colomb étant complètement inintelligible pour les traducteurs, ils ont fort tranquillement abandonné le texte à sa prétendue obscurité, et se sont récréés par une traduction fantastique. Ainsi, les traducteurs français du texte original, MM. de Verneuil et de la Roquette, tous deux académiciens de Madrid, ont interprété ce passage par ces mots : « L’autre affaire, très-importante, exige qu’on s’en occupe incessamment. On n’y a pas songé jusqu’à présent. » Le traducteur de la Lettera raiussuvia s’est encore moins gêné, et rend ainsi ce passage de la version italienne : « Sur quoi se fondent mes ennemis, ils osent me reprocher que je suis étranger? « — On ne peut disconvenir que ce genre de traduction ne soit étranger à la vérité et par conséquent reprochable. Mais réellement, en toute bonne foi, les traducteurs des deux textes ne se doutaient pas du sens des paroles de Colomb, tant leur esprit est éloigné de sa nature religieuse.

2 Christophe Colomb. — « Y quedarà à la Espaha gloriosa memoria con la de Yuestras Altezas de agradecidos y justos principes. » — Ut-

Quoique sa raison, son équité ne soient pas moins révoltées que son coeui , de la manière dont on a récompensé ses services, ni réticences amères, ni vengeresses ironies ne se font entrevoir dans sa plainte; il s’excuse même d’avoir réveillé des souvenirs qu’il eût voulu ensevelir dans le silence. Mais l’énormité de l’injustice, l’excès de l’ingratitude commises contre lui l’attendrissent sur son propre sort. Le caractère épique de ses malheurs , la gigantesque poésie de ses épreuves de mer, l’iniquité qu’il subit, assurément la plus incomparable après celle des Juifs envers le Sauveur, le transportent au delà du temps; et le Révélateur du Globe, se plaçant au point de vue de la postérité, déplore la destinée mortelle de Christophe Colomb. R s'écrie : « J’ai pleuré jusqu’à présent sur les autres; maintenant, que le ciel me fasse miséricorde, et que la Terre pleure sur moi !... qu’il pleure sur moi celui qui aime la charité , la vérité et la justice 1 ! » Ce n’est point la Castille ou l’Europe que le Messager de la Croix convie à pleurer sur lui ; c’est ce Globe entier qu’il a découvert : « Que la Terre pleure sur moi ! »

Quel mortel osa jamais tenir un tel langage ? La sublinité de cette condoléance correspond à son infortune •ans exemple. Quel poète, quel prophète, quel Héros de Evangile, en parlant de lui-même, eût une plus puissante jardiesse d’images et revêtit d’une plus grande majesté 'accent échappé de son cœur? C’est bien véritablement si qu on sent que « le style , c’est l’homme : » la graneur, la simplicité, la tristesse et l’audace s’y trouvent

'e aux Rois Catholiques , datée de la Jamaïque, le 7 juillet 1503.

1 Christophe Colomb. — « Yo lie llorado fasta aqui à otros : haya mi-

iricordia agora el Cielo, y llore por mi la Tierra llore por mi quien

Bne caridad, ^erdad y justicia. » — Lettre aux Rois Catholiques itéede la Jamaïque le 7 juillet 1503.

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