‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 234 sur 444 · DIEGO MENDEZ REPART AVEC FIESCHI · texte numérisé non relu

DIEGO MENDEZ REPART AVEC FIESCHI

para un second canot. Sur chaque embarcation montèrent avec Diego Mendez et Barthélemy Fieschi six Espagnols qu’ils avaient choisis et dix Indiens pour tenir les rames. Il fut convenu qu’après avoir touché à l’Espagnole, Fieschi reviendrait informer l’Amiral de leur heureuse arrivée, pendant que Diego Mendez irait porter au gouverneur la lettre dont il était chargé, et qu’après avoir expédié à la Jamaïque une caravelle bien approvisionnée il porterait en Espagne les dépêches à l’adresse des Rois.

§ IL

Les deux canots voguant de conserve et longeant le rivage, que suivait le détachement commandé par l’Adelantado, arrivèrent assez laborieusement à la pointe Aomaquique. Ils passèrent là quatre jours à attendre que la mer fût calmée. Alors les vagues semblèrent s’endormir. Diego Mendez se mit en prières, se recommanda à la miséricorde divine, à la protection particulière de Notre- Dame d’Antigua, et prit congé de l’Adelantado. En ce moment suprême, des pleurs mouillèrent les yeux de ses compagnons. Les Espagnols de l’escorte, remués par la vue de ce dévouement, de cette confiance en Dieu, touchés de la grandeur de ce sacrifice, « versèrent des torrents de larmes1. » Ces adieux étaient déchirants. Mais l’envoyé de l’Amiral, sans être amolli par cette explosion de sensibilité, s’armait contre cet attendrissement par ces paroles de son chef : a J’ai la ferme confiance que Dieu Notre Seigneur vous fera surmonter les dangers qui vous menacent, comme il fa fait en d’autres occasions. » Et il

1 « Viendo que la mar se amansaba me despedi dellos y ellos de mî, con hartas lagrimas. » — Relacion hecha por Diego Mendez de algunos aconteeimientos, etc.

CÉRILS DE L’ENTREPRISE.

s’éloigna de la côte, voulant mettre à profit cette bénignité des flots, si rare en ces capricieux parages.

Il tenait l’est, quart-sud. Les rameurs faisaient de leur mieux. Aucun souffle ne ridait fonde azurée. La chaleur et la soif les incommodaient beaucoup. Pour se rafraîchir et se délasser, ils se jetaient de temps à autre dans la mer, et reprenaient les avirons à tour de rôle. Comme ils se plaignaient de la soif, les capitaines leur donnaient fréquemment les calebasses remplies d’eau. Ils furent trop compatissants le premier jour l.

Vers le soir on perdit de vue la terre.

Les Espagnols, pour éviter toute surprise, firent leur quart sur chaque canot. Le matin ils étaient tres-fatigués. La chaleur s’accrut avec le jour. Les rameurs hrûlés de soif tombaient sous leurs bancs. Diego Mendez et Barthélemy Fieschi avaient mis en réserve deux barils-, et quand ils les vovaient ainsi défaillants, ils leur distribuaient quelques petites gorgées. Ils leur faisaient espérer d arriver bientôt à la petite île Navasa. Cette idée releva le courage des rameurs qui craignaient de l’avoir laissée loin de leur route.

La nuit arriva-, elle fut brûlante.

Leurs bras sans force laissaient tomber les rames. Us étaient étendus immobiles au fond des canots. Le moins robuste d’entre eux expira dans les tourments de la soif. On jeta son corps à la mer. Le lendemain ils firent un dernier effort-, mais le soleil les brûlait. Us mettaient dans leur bouche un peu d’eau de la mer pour modérer cette ardeur qu’ils ne faisaient qu accroître. Et la nuit arriva encore sans qu’ils eussent découvert l’île promise. Alors une sombre désolation s’empara des cœurs. Perdant toute espérance, ils se résolurent à mourir.

1 Fernando Colombo, Vita delV Ammiraglio, cap. cv.

SOULAGEMENT DANS l’ïLE NAVASA.

Soûl 1 envoyé de Colomb se confiant à Dieu, conservait quelque espoir dans son sein. Cependant la lune se leva au nord; et Diego Mendez, qui sans cesse portait les yeux autour de lui, remarqua qu’une ligne sombre et brisée cachait la partie inférieure du disque. 11 conjectura qu’une masse opaque s’interposait au loin entre l’astre et les canots1. Alors remerciant le Seigneur de l’avoir secouru par ce signe celeste, il réveilla le zèle de ses canotiers, qui se mirent tous aux rames, et le lendemain au point du jour ils atteignirent Navasa.

C’était une île basse, aride et n’ayant qu’une demi-lieue de circuit. Elle était formée de rocs nus ; n’avait ni source, ni arbres, ni plantes. Par bonheur, dans les creux des rochers se trouvait encore de l’eau des dernières pluies. Diego Mendez rendit de vives actions de grâces à Dieu de cette miséricorde 2. En voyant le peu d’étendue et d’élévation de Navasa, il comprit que si son œil ne se fût pas fixé sur la lune en ce moment précis, ils auraient passé hors de leur route, sans la distinguer, et se seraient infailliblement perdus dans l’immensité des flots. Ils se délectèrent avec cette eau du ciel. Plusieurs Espagnols, malgré l’avertissement des deux officiers, en burent à se rendre malades. Quelques rameurs se désaltéraient avec une telle passion qu’ils furent suffoqués et moururent sur la place.

S’étant reposé pendant quelques heures, Diego Mendez et Barthélemy Fieschi remontèrent sur leurs canots.

1 « Concesse lor gratia che in tempo di tanto bisogno Diego Mendez ;1,’ apparir délia luna vedesse, che uscia sopra terra, percioche un’ isoleta copria la luna a guisa di ecclissi. Ne in altro mode havrebbono potuto vederla. — Fernando Colombo, Vita delV Ammiraglio, cap. cv.

2 « Smontati adunque in essa ove meglio potettero, tutti resero moite gratie â Dio di tanto soecorso. » — Fernando Colombo, Vita delt ’ Ammiraglio, cap. cv.

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