OÜU CIRCONSTANCE DU FAIT HISTORIQUE
piquante nouveauté cet expédient astronomique, afin de nous montrer l’esprit inventif de Colomb, ils lui ont, de très-bonne loi, attribué le langage qu’ils eussent tenu à sa place ; celui qu ils pensaient convenable dans sa situation. C’est leur propre esprit qu’ils lui ont bénévolement prêté; cela se voit bien.
Rétablissons enfin les circonstances de cet événement, et restituons-lui sa physionomie véritable.
Lorsque, par 1 intermediaire de Diego Mendez, Christophe Colomb fit avec les Caciques des environs de Santa- Gloiia un tiaite, pour 1 approvisionnement des caravelles à des prix fixés et courants, il leur dit, tout d’abord, que Dieu son maître l’avait fait arriver en ce lieu; et qu’il y séjournerait jusqu à ce qu’il lui plût de l’en retirer. Il se présenta donc à eux, suivant son vrai caractère, comme l’hôte de la Providence , et consigna les équipages à bord, uniquement pour préserver de leurs convoitises les î iverains hospitaliers. Au moment où, malgré les précautions de sa vigilance, les indigènes, violant leur promesse, voulaient affamer les naufragés, Colomb, ne voyant aucune ressource humaine pour échapper à la famine, invoqua le secours de sa Haute Majesté.
Au lieu de 1 aider par un miracle matériel comme il 1 eut fait pour un patriarche, un prophète de l’ancienne Loi, et de lui envoyer de la manne ou des cailles, le Très- Haut 1 assista d une idée. Il secourut son serviteur par une notion tirée de l’ordre scientifique, relevant de l’architecture céleste. Il lui inspira 1 un moyen qui n’avait jamais été employé depuis le commencement de l’histoire
1 « Percioche Dio mai non abbandona colui, che gli si raccommanda, corne facea l’Ammiraglio, lo avverti del inodo che dovea ottenere por piovedersi del tutto. » — Fernando Colombo, Vitçi delV Ammiraglio , cap. cm.
MOYEN INSPlltÉ PAR PIEU A COLOMB. 301
certaine, et auquel jamais de lui-même l’Amiral n’aurait songé. Dieu lui rappela que dans trois jours aurait lieu une éclipse de lune. Ainsi la lune, ce signe par lequel Diego Mendez avait été préservé d’une horrible mort par la soif, devait sauver de la famine Christophe Colomb. Dans ses perplexités, chaque fois que, se mettant en prières, le messager de la Croix suppliait le Seigneur de le secourir, l'idée de l’éclipse revenait à son esprit. Colomb reconnut par là qu’il devait tirer son salut de cette éclipse. Dieu lui indiqua simplement le sujet; son génie lui fournit le mode de fécondation.
L’Amiral imagina d’utiliser ce phénomène, de manière à s’assurer des vivres, et à montrer aux indigènes la supériorité du Dieu des chrétiens sur leurs Zémès. 11 envoya un interprète d’Haïti chez les Caciques les inviter à un grand spectacle que donneraient les étrangers le surlendemain. Comme il le prévoyait, ils accoururent en foule. Alors il leur reprocha leur manque de foi et leur dureté. Il leur rappela qu’il se trouvait leur hôte par la volonté de Dieu son maître. Il leur dit que ce Dieu, qui avait permis à ses envoyés d’arriver heureusement à Haïti, avait, au contraire, soulevé la mer et repoussé les tentatives des rebelles qui s’étaient séparés de lui *. 11 ajouta que Dieu son Seigneur savait leur projet de faire périr de faim les étrangers, malgré les accords arrêtés entre eux pour l’approvisionnement des caravelles; qu’assurément celui qui récompense les bons et punit les coupables était irrité de leur manque de bonne foi et d’humanité. Et, pour leur prouver la supériorité des serviteurs de son Dieu sur leurs Zémès, il leur annonçait ce que les bohutis ignoraient, ce que leurs Zémès ne savaient pas:
1 Le P. Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue , liv. IV, p. 261.
302 l’éclipse prédite.
que le soir même1, au lever de la lune, ils verraient bientôt l’astre rougir malgré la sérénité du ciel, puis s’obscurcir et leur refuser la lumière.
Là-dessus quelques-uns eurent peur, mais les autres
s'en allèrent en riant de moquerie 2.
Lorsque la nuit arriva, la couleur sanglante de la lune ébranla les plus fermes. Dès qu’ils virent sa teinte s’obscurcir, ils poussèrent des hurlements de teneur, et accoururent charges de provisions aux caravelles; suppliant l’Amiral d’apaiser son Dieu irrité; promettant d’apporter désormais des vivres régulièrement. Sur leurs instances, 1 Amiral dit qu’il allait parler à son Dieu; et, en effet, il se retira dans sa cabine. Pour qui comprend le caractère de Colomb, il est hors de doute qu’il pria Dieu en leur faveur, lui demandant d’ouvrir leur cœur aux lumières évangéliques, de leur inspirer des sentiments doux et humains, et de leur épargner les maux qui avaient affligé les indigènes de l’Espagnole.
Durant ce temps, l’éclipse devenait plus complète, ainsi que la terreur des Indiens rassemblés sur le rivage, comme le prouvaient leurs hurlements. Ils suppliaient les Espagnols d’avoir pitié d’eux.
L’éclipse parvenait à sa décroissance quand l’Amiral, ayant achevé sa priere, sortit de sa cabine, et dit aux Caciques qu’il avait parlé d’eux à son maître ; que Dieu entendait leur promesse de bien traiter les chietiens, de leur apporter des provisions , et que , puisqu ils étaient dans de tels sentiments, assurément son maître leur en
< Colomb savait trop bien la mobilité d’esprit des sauvages pour leur annoncer l’éclipse trois jours à l’avance, comme l’ont écrit la plupart des historiens. 11 ne lit sa prédiction que le jour même, et peu d’heures avant l’accomplissement de ce phénomène.
2 Fernando Colombo, Vita dell ’ Ainviiraglio , cap. cm.