DIFFICULTÉS DE LA SITUATION DE COLOMB
pas déjà déserté en arrivant, demandaient à retourner en Espagne. Dépourvus de toute ressource et même de vêtements , ils sollicitaient le passage sur quelque navire. L’Amiral, après cette rébellion, aurait fort bien pu les laisser à la garde du gouverneur, et s’embarquer avec ses gens et ses officiers seulement sur la caravelle , d’autant mieux qu’un seul navire ne pouvait contenir tout ce monde. Mais, en considérant tout ce qu’ils avaient souffert dans cette exploration des côtes de la Terre ferme, il eut pitié de leurs crimes, de ce qu'il appelait leur « infirmité morale-, » il crut que « c’eût été un cas de conscience de les laisser et de les abandonner 1 . » Il affecta à leur passage le bâtiment qu’on radoubait, et à ses propres frais acheta une caravelle, dans laquelle il devait monter avec sa famille, sa maison et ses amis.
Afin de couvrir ce surcroît de dépense, il dut se faire rendre compte des sommes qu’on avait touchées pour lui en son absence. D’après le calcul approximatif qu’avaient fait ses amis, le total s’élevait environ à onze mille castillans -, et pourtant on ne lui en représentait que quatre mille : il eut à ce sujet une contestation violente avec le gouverneur. Celui-ci, dans la discussion, lui tendit des pièges habiles-, la sagacité de Colomb les déjoua, et il resta maître de son indignation. Seulement il activa de tous ses efforts la réparation de la caravelle 5 car le séjour de Saint-Domingue, dans la maison d’un adversaire si artificieusement poli, lui devenait insupportable. Sa situation était d’ailleurs des plus fausses -, il ne pouvait exposer ses vues, donner un conseil, exprimer franchement sa pensée sur aucune chose. Il avait à se défier de tout et de tous. Il se sentait
1 « Porque fuera gran cargo de conciencia â los dejar y desampararlos. » — Lettre de V Amiral à son fils don Diego, datée de Séville le 1er décembre 1505.
COUP d’oeil rétrospectif. 329
étranger à l’administration d’un pays dont il était le donateur, le Vice-Roi, le gouverneur perpétuel ! Il voyait ensanglantée et dépeuplée cette île magnifique où il avait
voulu apporter la civilisation et la dignité du christianisme.
La grande âme du Messager de la Croix en était submergée d’amertume.
. Des cincl royaumes, des grands vassaux, des Caciques si nombreux d'Hispaniola, rien ne restait. Elle avait disparu aussi cette Anacoana, la fleur d’or, la souveraine enchanteresse d’Haïti, au renom séduisant, cette muse visible des plus poétiques régions, qui était à la fois l’Égérie, la Clio et la Thalie des Antilles. La torture, l’ignominie, la mort avaient triplement payé la générosité de sa confiance et de son hospitalité royale. Avec elle s’effacèrent les chants , les gracieuses danses , les jeux scéniques et la douce rêverie. La désolation et la terreur régnaient seules sur les restes épars des tribus décimées.
Aux massacres de Xaragua, aux massacres de l’Higuey avait succédé le tranquille homicide quotidiennement commis par l’excès des travaux dans les mines.
Après queBobadilla eut fait charger de fers Christophe Colomb, le protecteur des Indiens, ces malheureux insulaires, qui, trompés par les rebelles, s’étaient réjouis le son infortune, se virent soumis à un dénombrement ’igoureux , retirés de la tutelle de leurs Caciques et ré- )artis entre les colons auxquels ils appartinrent de fait m toute propriété. Alors, pour la première fois, ils se rouvèrent régulièrement assujettis aux travaux des nines; et, dans la pratique, le patronage d’abord chréien des repartimientos se changea en dur esclavage.
Les ordres ultérieurs donnés à Ovando par la Reine >our 1 adoucissement du sort des Indiens furent bientôt