ÉVÊCHÉS PROPOSÉS PAR OVANDO
ultérieures, Ovando avait imaginé de solliciter la création d un archevêché et de deux évêchés dans son île. Le seul iait de cette création attesterait suffisamment son zèle religieux et son habileté administrative.
Il demandait donc l’érection de l’archevêché de Xara-
gua, ayant pour suffragants l’évêché de Larez et celui de la Conception.
Ovando trouvait un intérêt particulier à faire ériger en siège épiscopal le village de Larez, fondé sous ses auspices et qui comptait environ soixante habitants. Par ce moyen, il espérait y attirer des colons et éterniser son entreprise. Quant à la Conception, où s’étaient groupés environ cent cinquante individus, protégés par la solide forteresse qu’avait élevée l’Amiral, l’évêque n’aurait point à se plaindre d une telle résidence. On lui donnait le nom de Cité ; le lieu était salubre et sûr, il y ferait son salut en paix, et s’y tiendrait assuré contre toute attaque de la part de ses futures ouailles.
Pour ce qui est de l’archevêché, il semblait assez naturel de l’établir à Saint-Domingue, capitale de la colonie, qui possédait une citadelle , un port militaire et la plus grande agglomération de toute l’île. Mais bien qu’Ovando eût souhaité la création d’un siège archiépiscopal, pour accroître le lustre de son gouvernement, son caractère ambitieux et dominateur lui faisait craindre la présence d’une autorité supérieure et indépendante, qui aurait pu limiter et contrôler en certains points son action. Il proposa donc d’établir l’archevêché à Xaragua, emplacement éloigné de la capitale par soixante-dix lieues, à travers monts et vaux, sans route frayée, sans habitations existantes et sans habitants possibles. Xaragua ! douloureuse image, affreux souvenir, que n’aurait jamais dû rappeler Ovando ! sol incendié après le massacre ! amas de ruines
ILS SONT APPROUVÉS PAR FONSEUA. , 3,r)5
et de cendres, livré au silence de la désertion et de l'épouvante ! Un archevêché à Xaragua était alors aussi utile aux besoins religieux des populations, que pourrait Fêtre aujourd’hui un archevêché dans la forêt de Bondy, la Sierra-Nevada ou les marais Pontins.
Cependant une pareille proposition avait été examinée, pesée et approuvée par don Juan de Fonseca, président des affaires coloniales. Voilà comment cet évêque nominal organisait le service de Dieu à Hispaniola ! Il avait osé dire que le christianisme faisait de grands progrès dan& les Indes, parce que l’idolâtrie diminuait de jour en jour. L’idolâtrie, en effet, y diminuait puisque les Indiens disparaissaient à vue d’œil. Après les massacres, les exécutions en masse, les assassinats, les meurtres particuliers et arbitraires, les travaux des mines activaient la destruction des indigènes 5 et ainsi peu à peu s’éteignait l’idolâtrie. Mais pour cela, le christianisme gagnait -il une âme ? On comprend pourquoi l’on se cachait de l’Amiral; comment les trafics honteux et les turpitudes spirituelles avaient horreur de sa clairvoyance.
Les observations de Colcrnu lurent secrètement communiquées, de sa part, au nonce apostolique.
La ne se borna point la sollicitude évangélique du Héraut Je la Croix.
Malgré sa gêne, ses embarras du lendemain, tentant un suprême effort au moyen des signatures de François Elibarol, de François Grimaldi, de François Doria et des icceptations de Pantaleone et d’A^ostino Italian, qui parois mettaient leur crédit à sa disposition1, il réussit à aire les fonds d’un voyage à Rome, et y expédia en toute
1 Comme on le voit par les lettres de Christophe Colomb à son fils ous la date du 13 et du 29 décembre 1504.
356 VOYAGE DE l’àDELANTADO A ROME.
hâte l’Adelantado, porteur d’un message particulier pour le Saint-Père. Don Barthélemy, toujours empressé aux désirs de son frère, partit sous le prétexte d’aller revoir le pays natal, afin de n’exciter aucun soupçon, et accomplit rapidement son voyage. Nous avons la preuve qu’en 1505 il se trouvait à Rome, où il rédigea l’histoire du premier voyage de Christophe Colomb , accompagnée d’une carte de ses découvertes, dont il fit cadeau à un docte chanoine de Saint-J ean-de-Latran , qui en enrichit Venise par affection pour le savant Alessandro Zorzi1, son ami, auteur de la Rciccolia, formée sous ses auspices. Cette particularité se trouve mentionnée sur un exemplaire du Mondo Nuovo possédé par la bibliothèque Magliabecchi.
Le séjour de l’Adelantado dans la ville éternelle ne fut pas de longue durée. Parti de Séville vers la fin de janvier 1505, il était de retour en Espagne, avant le mois de décembre. Mais le but de son voyage était atteint. Le Saint- Père refusa l’expédition des brefs. Toutes les instances de l’ambassadeur espagnol près du Saint-Siège n’eurent aucun effet. Devant le chef de l’Église l’avis confidentiel de Colomb prévalut sur les assertions de la couronne d’Espagne et les habiletés de la correspondance diplomatique. La présentation aux trois évêchés resta comme non avenue. Plusieurs années s’écoulèrent ainsi.
Il fallut que la cour d’Espagne reprenant l’affaire à nouveau, modifiât son plan suivant le projet confidentiellement soumis par Colomb au Saint-Père. La prétention du chimérique archevêché de Xaragua fut mise à néant,
1 II paraît que le travail de don Barthélemy avait été intitulé, soit par le donataire, soit par Alessandro Zorzi : Una informazione db Bariolomeo Colombo delle navlgazioni db Ponente e Garbin nel Mondo Nuovo .
embarras PÉCUNIAIRES DE COLOMB. 357
et J archiépiscopat disparut pour longtemps de l’Espagnole1.
Le fioid excessif fatiguait l’Amiral et exaspérait ses douleurs. Il se trouvait aussi inquiet par son état de gène. Il savait que des caravelles revenant d’Hispaniola, et que le temps avait contraint de se réfugier à Lisbonne, apportaient de l’or, mais qu’elles n’avaient rien pour lui ; tandis qu’il comptait sur soixante mille onces d’or2, montant de ses droits, et que le Gouverneur avait dû faire mettre à part. Aussi, apprenant cette déconvenue, écrivait-il à son
fils : « fais grande attention à la dépense, car c’est une nécessité3. »
Il est facile de s’expliquer les embarras pécuniaires de l’Amiral. Indépendamment de sa dépense journalière à ’hôtel, il lui fallait soutenir à la cour ses deux fils, don Barthélemy, ses envoyés : Diego Mendez, Carvajal, Gerolimo, qui de leur côté ne touchaient pas leur solde. Il tait présentement dû a don Diego, son fils aîné, un rriéré de solde comme garde du corps , d’environ S, 000 maravédis-, plus, sur ce qu’il devait toucher à
1 « Le roi Ferdinand, lorsque dans la suite il reprit cette affaire, roposa un nouvel arrangement que le Tape approuva. Il consentait à opprimer le métropole de Xaragua, et à ériger Santo-Domingo, la Conîption et Saint-Jean de Portoric en évêchés, sullïagants de Séville, et da fut accordé. Les mêmes sujels qui avaient déjà été nommés le fu—
:nt de nouveau, le docteur Deza à l’évêché de la Conception, le P. de rdilla à celui de San-Domingo et le licencié Manza à celui de Saint-Jean. »
Le P. Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue , liv. V, pag. 3io
2 « On ne vit jamais pareille friponnerie que soixante mille pesos, ssés pour moi, aient disparu. » — Lettre de V Amiral à D. Diego 'lomb, du 18 janvier 1605.
3 « \a dije como es necesario de poner buen recabdo en los dineros da sus Altezas nos dcn ley y asiento. » — Lettre de Colomb à
Dicgoy datée de Séville le 21 décembre 1504.
BaftSÎ'-KÿSg?
la place de son frère, 59,860 maravédis. L’Adelantado avait à réclamer 261,665 maravédis1, et don Fernando 60,000 maravédis pour leur traitement de mer. On comprend la sollicitude de l’Amiral, oblige de taire face a tant de besoins2. Toutefois ni les soucis ni ses douleurs n’altéraient sa douceur, son obligeance et ses sympathies pour tout ce qui lui paraissait estimable.
Le surlendemain du départ de Diego Mendez pour la cour, il reçut la visite d’Amerigo Yespucci, qui, appelç près du Roi pour affaires de marine, venait prendre ses commissions, c’est-à-dire, sous prétexte de lui être agréable, cherchait à se faire recommander. Amerigc Yespucci, comme on le sait, premier commis chez sor compatriote le Florentin Juanoto Berardi, s était dégoût* du commerce et livré à l’étude de la cosmographie à me sure que les conversations de 1 Amiral éveillaient en lu un noble désir de connaître. Il avait fait avec Alonzo d» Ojeda et le pilote Juan de la Cosa un voyage à la Terre Ferme, a l’aide des cartes de 1 Amiral, dont 1 ordonnateu général de la marine, don Juan de Fonseca, leur avsi traîtreusement livré copie. Et pourtant 1 Amiral ne tien pas compte de sa participation plus ou moins indirecte ; cette félonie. Il sait seulement qu’il a voyagé, observé souffert sans grand profit pour sa fortune ; et comme dan tous ses rapports antérieurs avec lui Yespucci avait et
1 Partido de paga hecho â D. Bartolomé Colon. Suplemento pri
mero â la coleccion diplomâtica, n® lx.
2 Cependant, lors du payement qui eut lieu seulement en 1506, da près les pièces vérifiées par Munoz, Fernando ne toucha que trente « un mille sept cent cinquante maravédis, et l’Adelantado cinquante-der mille neuf cent seize maravédis. — A ote au document, n° cliv, de Collection Diplomatique. — Il paraît que l’Amiral devait payer la mo tié de ces sommes sur sa part de revenus; et les bureaux de Sévil e
tinrent la main.
mémoire de don diégo au roi. 359
tres-convenable, Colonib, sans y regarder de plus près, le uge « fort homme de bien 1 . » Il accepte ses offres de service et l’adresse à son fils don Dieffo
Cinq jours api es, 1 Amiral écrivait encore à son fils >our lui recommander, ainsi qu’à Diego Mendez, de tâher d’obtenir la grâce de deux hommes poursuivis crilinellement, et de placer leur mémoire parmi ceux qui taient mis sous les yeux du Roi pendant la Semaine amte2, époque de royale merci. Cette lettre est la derlère qui nous soit parvenue d’entre celles que l’Amiral iressa, de Séville, a son fils 5 c’est la seule qui ne soit as écrite en entier de sa main.
Au commencement de janvier 1505, l’Amiral, reconnssant que le mauvais vouloir de la Cour lui laissait peu esperance d obtenir entièrement justice, pensant que mt-être sa personne seule formait obstacle à l’accomîssement de ses désirs, imagina de présenter enfin et de ire agreer au Roi son fils aîné don Diego comme son ccesseur à ses droits titres, et privilèges, en vertu des aités passés avec la couronne de Castille dans la plaine Grenade, signés des deux Rois, et par eux deux fois tifiés avec les formules solennelles. D’après son conseil, n Diego adressa un mémoire au Roi catholique pour lui ppeler les services de son père, les royales promesses il lui avait faites de vive voix et par écrit, le priant de uloir bien le rétablir dans son gouvernement et l’exer- :e de ses droits ; demandant cet acte d’équité pour sa }pre justice et pour décharger la conscience de la Reine
« Es mucho hombre de bien. » — Lettre de Christophe Colomb b Diego y de Séville îe 5 février 1505.
« Ten forma qne Diego Mendez ponga esta dicha peticion con las s en la Semana Santa que se da â su Alteza de perdon. » — . De Sée le 25 février 1505.
360 l’amiral écrit pour son fils au roi.
engagée à cet égard. Don Diego le suppliait de vouloir au moins , en vertu des stipulations expresses faites dans les conventions royales, le nommer aux lieu, place et droits de l’Amiral son père, et de l’envoyer aux Indes, en lui donnant directement, si tel était son bon plaisir, des conseillers pour l’assister de leurs lumières dans son gouvernement h
Don Diego Colomb ne reçut aucune réponse.
L’Amiral put croire que ce silence provenait d’une irrégularité de forme dans la présentation, et qu’il plaisait au Roi de recevoir de lui-même l’expression de son désir. C’est pourquoi il lui écrivit une courte lettre , ferme autant que respectueuse. L’Amiral, invoquant les droits écrits dans ses traités , rappelle qu’il a été injustement arraché de son gouvernement , et que cette injustice fut visiblement punie de Dieu dans son auteur et ses agents 5 et il supplie le Roi d’investir son fils don Diego en son remplacement du gouvernement des Indes. Malheureusement Colomb, pour toucher le Roi et accélérer l’expedition de l’affaire, ajoutait qu’il pensait que les contrariétés causées par ces éternels retards étaient la principale cause de l’étrange et douloureuse infirmité qui le rendait comme perclus2.
Hélas! cet aveu devint l’arrêt de Colomb.
Si haut qu’il fût placé , Ferdinand ne laissait rien
1 cr Con que vayan con migo las personas que V. A. sea servido, cuyc consejo y parecer yo haya de tomar. » — Memorial de D. Diego Co- Ion . — Las Casas, la Historia cle las Indias, lib. H, cap. xxxviij
fol. 115.
2 « Que creo que la congoja de la dilacion deste mi despacho set aquello que mas me tenga asi tullido. » — Car ta del almiiantl D. Cristôbal Colon, pidiendo al Dey Catôlico. — Stiplem. primer. âl« colecc. diplom., n° lvi.