DETRESSE DES ÉQUIPAGES
dans tant de périls. 11 se ressouvint d’avoir trouvé un grand changement dans la température, chaque fois qu’il avait passé à cent lieues à l’ouest des Açores, au point désigné pour la fameuse Ligne de Démarcation Papale, a D’après cela, dit-il, je résolus, s’il plaisait à Notre Seigneur de m’envoyer du vent et un temps propice, pour me tirer des parages où je me trouvais, de ne pas pousser plus avant au midi , toutefois sans rétrograder, mais de naviguer au couchant jusqu’à ce que j’eusse rencontré la température que j’avais trouvée quand j’étais dans le parallèle des Canaries-, et alors d’aller plus au sud. Il plut au Seigneur, au bout de ces huit jours, de m’accorder un bon vent d’est, et je me dirigeai au couchant. »
L événement vint justifier la conjecture cosmographique de l’Amiral. En avançant vers l’ouest, il trouva cette atmosphère adoucie et sereine qui toujours, sous le méridien indiqué, avait rafraîchi sa poitrine haletante d'observation. « Pendant dix-sept jours, Dieu Notre Seigneur me donna un bon vent. » Mais les provisions étaient avariées et la plupart putréfiées. Les barriques de vin étaient vides. Il ne restait plus qu’un seul baril d eau dans chacun des trois navires. En danger de périr de soif, malgré son regret de s’écarter de sa route, 1 Amiral fit gouverner au nord , vers les îles Caraïbes , espérant y prendre des vivres, de l’eau et radouber ses caravelles. La détresse des équipages était affreuse. Au milieu des plus sombres appréhensions, le 31 juillet à midi, un marin d’Huelva, Alonzo Perez Nizzardo, domestique de l’Amiral , étant monté par hasard dans les huniers, vit poindre à l’occident, trois sommets de montagnes qui semblaient unies à la même base.
C était la terre tant souhaitée !
Elle paraissait éloignée (T environ quinze lieues1; et par une prodigieuse singularité, semblait, à cette distance, présenter mystérieusement l’emblème de la Trinité dont T Amiral avait fait vœu de lui imposer le nom !
§ IL
Les étranges circonstances de cette découverte, ces trois sommets paraissant sortir de la même montagne, et rappelant d’une manière si précise le vœu de l’Amiral de donner le nom auguste de la Trinité à la première terre qu’il découvrirait, ont frappé les chroniqueurs contemporains et les historiographes royaux. Pierre Martyr, en racontant les défaillances des équipages accablés d’appréhensions sinistres, tourmentés par la soif, dit quelle joie excita la vue soudaine de ces trois sommets très-élevés 2. Oviedo rapporte que l’ île de la Trinité fut <t ainsi nommée de l’Amiral parce qu’il avait délibéré de nommer ainsi la première terre qu’il verrait, joint qu’il vit trois montagnes à une même heure, fort prochaines les unes des autres 3. » Herrera, en deux de ses écrits sur les Indes occidentales, constate cette coïncidence étrange entre le vœu de l’Amiral et l’apparition de cette terre inconnue. « Le marinier de la gabie aperçut trois pointes de terre, de façon que le nom de l’île se rapporta du tout au vœu de l’Amiral. 4 » Munoz qui eut sous
1 Fernando Colomb, Histoire de l’Amiral, chap. lxv.
2 « Nauta quidam speculator très montes altissimos sublatis præ lætitia ad cœlum vocibus se conspicere proclamât. » — Pétri Martyris Anglerii, Oceaneæ Dccadis primæ,\\b. sextus.
3 Oviedo y Valdez, Hist. nat. et génér. des Indes , liv. III, chap. ni, — Traduction de Jean Poleur, valet de chambre de François Ier.
k Herrera, Description des Indes occidentales qu’on appelle aujourd’hui Nouveau- Monde , chap. vu, p. 16. — Édit. d’Amsterdam, 1622.