SCRUPULE DE COEUR DE COLOMB
mariage, s éloigne de Cordoue, n’y revient presque jamais et n y séjourne plus. C’est qu’il ne s’appartenait pas à lui-même ; il se devait à l’opération de la Providence. Le service des Rois qu’il tournait ici à la gloire de Dieu, à l’accroissement de l’Église, le retenait sans cesse. Il immolait sans pitié son bonheur domestique aux intérêts du Globe. Ainsi que les apôtres s’étaient séparés de leur femme, de leurs enfants, pour s’en aller répandre parmi les nations la bonne nouvelle, Christophe Colomb, se dégageant des étreintes du bonheur, oubliait la félicité qu’il s’était promise, afin de travailler uniquement à l’accroissement de notre domaine, de découvrir la totalité de la création terrestre; de porter le signe de la Rédemption aux peuples inconnus; de préparer les voies de l’Évangile,
et, avec le produit de ses travaux, de racheter enfin le tombeau du Sauveur.
Toutefois, au moment d’entreprendre sa dernière ex» ploration, la plus hardie et la plus dangereuse, pendant même qu’il écrivait ses intentions testamentaires, venant à se rappeler les longs sacrifices, le dévouement silencieux de Beatrix, l’abandon où il fa laissée pendant tant d’années, songeant qu il ne lui avait point constitué de douaire dans son acte de majorât, Colomb lut pris d’un regret douloureux, d un scrupule de cœur. Il craignit de paraître ingrat; d’avoir réellement trop négligé celle qui s’était dévouée à lui et pour lui, à l’heure de ses tribulations, dont l’ingénieuse tendresse s’était complue à calmer les angoisses de l’incertitude et à lui déguiser son dénûment; il eut peur de n’avoir pas assez concilié les égards dus à sa compagne avec les exigences du service de Dieu.
Ne pouvant désormais modifier quant au fond son institution de majorât, connue des Souverains et du Saintbiege , en faveur de la noble Beatrix, qui ne demandait
rien, ne voulait rien, dont le silence et la résignation égalaient le dévouement du premier amour ; il dut se borner a la recommander à son héritier universel, en des termes qui rendraient doublement obligatoire sa volonté testamentaire. C était, dit-il, pour le soulagement de sa conscience. 11 rappelle en deux mots combien il lui est redevable. Et comme il ne jugeait pas séant de consigner dans cet acte de dernière volonté pourquoi cette obligation était un poids sur son cœur, il se suffit en disant : « Il n’est pas convenable d’en écrire ici la raison1. »
Dans ces seules paroles, Napione, Spotorno, Nàvarrete, également étrangers à l’histoire de Colomb et à la connaissance du cœur humain, ont cru tenir la preuve d’une liaison illicite 2. Ils ont rapporté ces regrets à sa position irrégulière envers Beatrix Enriquez. Washington Irving, n’osant pas les contredire, s’est presque rangé de leur avis, quoiqu’avec une hésitation visible.
L’ineptie d’une telle interprétation a le droit de nous étonner.
Quoi, si la cause de la recommandation mortuaire, cette raison qu’il ne convenait pas d’écrire en ce lieu, avait été une liaison coupable, Colomb aurait-il rappelé que Beatrix Enriquez était la mère de don Fernando? Dès qu’il déclarait la maternité de Beatrix, pouvait-il lui rester à cacher quelque chose sur la nature de leurs rapports? Évidemment, la pudique réserve de l’Amiral ne
1 « La razon dello non es licito de la escribir aqui. » — Dernier article du testament olographe, écrit et recopié par Colomb le 25 août 1 505. — Coleccion diplomatica, docum., n° clviij.
2 Navarretea cru sur parole Spotorno, qui avait cru Napione, lequel s’en était rapporté à la chicane pitoyable d’un procureur jouant sa dernière argutie avant de perdre son procès; le piètre Licencié, Luiz de la Calma y Freytas. — Pleytos de los descendientes de Colon,