‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 340 sur 444 · DES VERS DE LA MÉDÉE DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

DES VERS DE LA MÉDÉE DE SÉNÈQUE

au-delà d es colonnes d’Ilercule, lui avait été suggérée par quelques auteurs anciens.

Ces inductions , dont on a bien voulu se contenter jusqu’à présent, ne peuvent soutenir un examen sérieux.

D’abord, les instruments nautiques connus de Colomb étaient déjà familiers à tous les marins de son temps; et bien avant sa naissance, on se servait en mer de la boussole, du sextant, de l’astrolabe. Sa spécialité dans les mathématiques paraîtrait aujourd’hui assez contestable. L’illustre Tlumboldt l’accuse d’impéritie et de « fausses observations dans le voisinage des Açores. » Il trouve qu’il « ne s’était familiarisé, comme la grande masse des marins de nos jours , qu’avec la pratique des méthodes d’observations sans étudier suffisamment les bases sur lesquelles ces méthodes sont fondées h » Ce n’est donc pas aux mathématiques transcendantes qu’on doit, faire honneur de l’idée et de l’énergique volonté de Colomb. D’ailleurs, lui-même l’avoue très-simplement.

On semble, trop généralement, attacher une grande importance aux vers de Mêdce , parce qu’on les trouve deux fois copiés par la main de Colomb. Mais rien ne prouve qu’ils aient eu la moindre influence sur sa détermination. Le papier même où laissa son empreinte la réflexion de l’Amiral, au sujet de ces vers, dépose par sa date certaine contre cette supposition. Ces vers auxquels personne, pas même Colomb, n'avait pris garde avant sa Découverte, sont transcrits sur le brouillon du livre de Las Profecias ; par conséquent, non seulement après sa première expédition, mais après son quatrième voyage, tandis qu’il languissait échoué à la Jamaïque. Ces vers n’avaient aucun sens avant l’entreprise de Colomb. Son expédition les a

1 Humboldt, Examen critique cle l’histoire de la géographie du Nouveau Continent, t. III, p. 20.

doués d’un sens merveilleux ; mais avant lui nul n’avait *

pu les remarquer h Il ne serait pas judicieux, non plus , d attribuer une action déterminante à des fragments d’auteurs que chacun, tout aussi bien que Colomb , pouvait avoir compulsés. Assurément certaines idées d’Eratosthène et de Posidonius, rapportées dans Strabon , les paroles du Timée de Platon au sujet de l’Atlantide , quelques idées cosmographiques d’Aristote sur la forme et le peu d’étendue de la terre, divers aperçus de la géographie des Arabes, l’ouvrage d’Albert-le-Grand, Liber Cosmo graphicus sur la nature des lieux , celui de Pioger Bacon , YOpus ma jus , ainsi que le livre du cardinal Pierre d’Ailly, évêque de Cambrai , l’ Imago Mundi , avaient été connus et examinés; et pourtant ces diverses autorités n’avaient converti personne à l’idée de Colomb. Et quand à la Junte de Salamanque il rencontra une adhésion , ce ne fut pas celle d’un cosmographe, mais d’un théologien, le dominicain Diego de Deza.

Au surplus, la science, à cette époque, n’aurait pu qu’égarer Christophe Colomb. D’abord, elle n’avait aucun enseignement positif : elle opposait à des conjectures d’autres conjectures, sans que l’autorité de l’expérimentation pût mettre fin à ce débat. Il n’y avait aucune concordance ni au sujet de la forme, ni au sujet de l’étendue de la Terre; et l’unique donnée sur laquelle put s’appuyer Colomb, relativement à l’étendue de la masse aqueuse du Globe, était une erreur manifeste, l’opposé des enseignements de l’observation postérieure.

1 Dans sa curieuse publication ries Voyageurs anciens et modernes, M. Édouard Charton, se défiant de cette opinion commune sur l'influence des vers de la Mcdée, a distingué avec beaucoup de sagacité qu’ils n’eurent point pour Colomb l’importance qu’on leur attribue; et que jusque-là personne n’en avait tenu un compte sérieux. — Voyageurs anciens et modernes, t. III, p. 86.

DE l’ORIGINE DU PROJET DE COLOMB.

‘ les uns croyaient aux Antipodes , les autres niaient à tel point que, même après la mort de Colomb, il y avait ( ne oie des savants qui tonnaient contre une telle croyance. Pendant qu’Herrera écrivait son histoire générale des Indes, certains docteurs se moquaient entre eux des Antipûdcs . Cet historiographe royal déclare que les prétendus éclaircissements qu’on imagine trouver dans certains passages des anciens sur 1 existence des terres inconnues, étaient fort incertains , fort obscurs et presque inintelligibles, avant que la Découverte de Colomb leur eût donné la clarté et le sens qu’on leur attribue depuis lors.

% ^es dissertations des biographes, pour connaître l’origine du projet qu eut Christophe Colomb de découvrir 1 autre moitié du Globe, nous paraissent également insuffisantes, dépourvues d autorité, incapables d’amener une conviction. Ou vont-ils se renseigner à cet égard? à quoi bon ces recherches érudites, mais éloignées de la véritable source? quel auteur mieux que Colomb peut nous apprendre ou il puisa son idée première? Écoutons-le : Cette idée ne lui vint ni des sphères, ni du compas, ni des mathématiques, ni de sa propre réflexion. Il ne s’en attribua pas le mérite. Cette idée première jaillit en lui par inspiration soudaine. Ce fut, dit-il, la Sainte-Trinité qui lui suscita la pensée qu’Elle rendit de plus en plus claire, que l’on pouvait aller par mer d’Occident en Orient2. Cette idée, qui se montrait d’abord comme un point lumineux dans le clair obscur de l’imagination , acquit peu à peu, sous les labeurs d’une méditation pénétrante , son déve-

1 Herrera, Historia de las Indias occidentales. Decada i, lib. I,

cap. iii.

2 Christophe Colomb. — « Ans! que me abrio Nuestro Sehor el entendimiento con mano palpable à que era bacedero navegar de aqui à las ïndias, » — Libro de las Profecias, fol. iv.

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