‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 346 sur 444 · DES TRAVAUX DE COLOMB · texte numérisé non relu

DES TRAVAUX DE COLOMB

rience, l'observation modifièrent ses premières données, et il parvint à redresser par lui-même ses opinions. Si, dans le principe, pour combattre le sentiment de ceux qui regardaient la Terre comme étendue à l'infini, il avait dit, en comparant notre planète aux autres créations de Dieu : « Ce monde n'est pas aussi grand que le pense le vulgaire; je dis que ce monde est peu de chose. » C’est quil jugeait peu considérable ce qu’il avait découvert, relativement à ce qu’il pensait qu’on pourrait découvrir. Il estimait à un centième seulement les découvertes opérées, par rapport à la partie du globe qui restait à visiter. L’attrait de Colomb pour la Nature se trahit en mouvements poétiques. Comme peintre des scènes de la vie terrestre, il est bien supérieur à la poésie de Camoëns. Humboldt trouve que Christophe Colomb « sait mieux jouir des forêts qui bordent les côtes; il donne plus d’attention à la physionomie des plantes h »

La portion du génie de Colomb qu’a recueilli le papier, celle du moins qui nous est parvenue, n’est pas fort étendue. Nous ne possédons que la minime partie de ce qui sortit de sa plume. Il avait écrit beaucoup de lettres tant à la Reine qu’à des religieux, au Protonotaire Apostolique Pierre Martyr d’Anghierra, et à quelques hommes marquants de la Cour. Nous n’en avons guère que seize, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à des fragments - épistolaires épars en divers documents.

L’histoire de ses quatre expéditions rédigée pour le Saint-Père , dans la forme des Commentaires de César, s’est perdue, ainsi que la relation aux Rois catholiques de son second voyage. Ses notes, ses cartes géographiques, que le curé de Palacios, Las Casas, et don Fernando eu-

1 Humboldt, Cosmos, Essai d’une description du monde physique,

rent sous leurs yeux, ont disparu. Les observations qu’il avait rédigées après son troisième voyage, ses vues cosmographiques , ses remarques d’histoire naturelle enlevées avec tous ses papiers par Bobadilla, le 26 août de l’année 1500, quand le commandeur s’empara de sa maison, en son absence, ne lui furent jamais restituées. Il paraît que Bobadilla les avait gardées comme sa propriété.1 et embarquées sur la capitane qui sombra pendant la tempête qu’avait prédite l’Amiral. On ignore absolument ce qu’est devenu le livre complet des prophéties qui fut remis par l’Amiral à la Reine catholique. Nous n’en connaissons que le brouillon informe et tronqué. Néanmoins, par ce qui nous reste des écrits de Colomb échappés au naufrage de l’oubli, il est permis d’asseoir un jugement sur son mérite littéraire.

D’abord ce qui caractérise la manière de Colomb, c’est la spontanéité, la concision, la vigueur, l’absence d’arrangement et de méthode d’exposition. Chez lui la pensée aiïîue avec abondance. On sent la condensation de la force, l’essor simultané des idées. Il voudrait tout dire à la fois 5 de là résulte, en certains passages, quelque chose de diffus, de peu clair en apparence, mais qui est élevé, profond et synthétique à la manière de saint Paul. Sobre dans son style comme dans sa vie, Colomb, volontairement dépouillé de tout ornement phraséologique, va toujours droit au fait par le plus simple et le plus court. Telle est son insouciance de tout arrangement dans ses écrits, quels qu’ils soient, que même ses relations olïicielles aux Bois catholiques portent l’empreinte de l’improvisation et de la rapidité de la plume. Jamais Colomb ne lit, comme amiral, un rapport à tête reposée. O11 dirait qu’il y a toujours

1 L’Amiral se plaignait de ne jamais avoir pu recouvrer ses papiers dont le commandeur s’était saisi « en vrai corsaire. »

plusieurs hommes en lui. Il écrit à la fois en qualité d’envoyé du Salut, de contemplateur de la Création-, il parle en marin, en missionnaire et en naturaliste, et semble pressé de tout dire simultanément. Cependant quand il procède par son seul titre de chef du gouvernement colonial, il se montre méthodique, précis, instructif et admirablement administrateur.

Cet intime rapport entre le style et le caractère de l’homme, qui maintenant est devenu vérité proverbiale, se fait sentir d’une façon palpable dans les écrits de Colomb.

Ainsi qu’à la vue de la grande mer, le sentiment de l’immensité ôte à notre faiblesse l’idée de décrire cet infini qu’on sent, qu’on voit, dont on est rempli, mais qui nous déborde, nous dépasse et nous emporte dans son immensité même, on sent que Colomb résume, abrège ou passe sous silence ses plus intimes émotions; mais il n’essaie pas de décrire ce qui est au-dessus de toute description. Il ne décrit pas ses vues et ses impressions maritimes, lui qui relève jusqu’au cri du grillon et au parfum des plantes qu’emporte le souffle amoureux des brises. Il a reflété dans son âme la majesté de l’Océan. Elle est empreinte d’infini et d'incommensurable.

Seulement, pendant son dernier voyage, sa mémoire, retraçant des tempêtes ignorées dans les mers d’Europe, colore d’une vivacité pittoresque les scènes de sa lutte contre les éléments; et la poésie ressort de ses images comme la phosphorescence du choc des lames courroucées. Il devient alors un vrai modèle du genre descriptif et terrible, bien qu’il soit par nature abréviateur comme l’est toujours le génie. Pour sa vigoureuse pensée, les mots ne sont jamais qu’un revêtement de l’idée, et n’ont aucune valeur par eux-mêmes. Aussi point de jeux de paroles, d’effets de style, d’arrangement oratoire. Il reste simple,

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