JUGEMENT DE M. VILLEMAIN SUR COLOMB
grand comme la mer. On sent dans sa phrase une force secrète, une puissance retenue, une habitude d’austère continence.
On devine que cet homme a vécu devant Dieu. Sa méditation s’est formée au milieu môme de la plus grande manifestation divine de l’infini qui soit accessible à nos sens : la mer! La mer, une sur tout le globe, et si diverse dans son immuable unité, la mer! dans laquelle s’absorbe notre contemplation, qui laisse muet le poëte, interdit le philosophe, épouvanté le demi-penseur, la mer a fécondé le génie de Colomb. Près du ciel éclatant des tropiques, aux îles Fortunées et dans les terres atlantiques des Açores, l’audace de la pensée est devenue de la réflexion; sa maturité de conviction a fondé en lui, sous l’inspiration du Verbe divin, cette résolution que ni la force du temps ni la faiblesse des hommes ne purent ébranler.
Un contempteur du Catholicisme a été lui-même frappé de rencontrer chez Colomb un talent inattendu d’écrivain. U dit : « Le journal de Colomb, dans sa concision, a je ne sais quoi de mystérieux, de sublime, de religieux comme le grand Océan au milieu duquel il est écrit h » Après l’avoir loué en quelques endroits, Humboldt, cherchant d’après son système à rabaisser Colomb, critique son style et ses vers. A son opinion dénuée de toute preuve, nous objecterons le sentiment de l’autorité contemporaine la plus incontestable en matière de goût et de saine littérature, celle deM. Villemain. Voici ses paroles :
<( Je n’hésite pas à le dire, cet étranger, qui n’apprit l’espagnol que tard dans ses audiences et dans ses placets, pour faire agréer la découverte d’un Nouveau Monde, Colomb a été dans son siècle l’homme le plus éloquent de
1 Edgar Quinet, Discours prononcé au Collège de France , en 1843.
l'Espagne. C’est qu’il avait de grandes idées, qui emportaient avec elles des expressions sublimes. C’est qu’il avait surtout de l’enthousiasme. Spiritus Vei ferebatur super aquas . Les formes extérieures de l’art, les phrases longues et savantes n'avaient pas manqué jusque-là dans les chroniques espagnoles. Avec lui commence le sublime, la simplicité dans la grandeur l. »
Comme son génie, le style de Colomb semble s’élever et grandir avec les années. Sa plus remarquable production a été écrite dans sa soixante-septième année. Le feu de la jeunesse et de la poésie réchauffant son sein, perçait sous les glaces de l’âge, comme les volcans des Andes à la limite des neiges éternelles. Il montre ainsi l’immuable virilité de l’âme, s’affranchissant de la loi du temps et des influences physiques. L’ardeur de la piété, la fraîcheur de l’inspiration se révélaient encore à la fin de sa quatrième expédition, dans sa désastreuse campagne de 1503. Echappé miraculeusement à un naufrage inévitable, son navire fracassé, à demi noyé, gagnant à toute peine un port où toutes ses voies d’eau le mettaient en danger de sombrer; se trouvant aux prises avec la disette et les attaques d’une goutte impitoyable, loin de céder à l’abattement des équipages, d'être atterré de cette situation, il s’unit à la pensée de l’Église catholique, il solennise avec elle la fête de Saint-Jean-Baptiste, et, pendant le jeûne qu’il est forcé de subir, sa piété célèbre en vers la naissance du bienheureux précurseur du Messie. Cette inspiration, survenant malgré les souffrances et la disette sur des navires à demi coulés, est sans doute l’unique exemple de composition littéraire qui se soit jamais produit dans de pareilles conjonctures.
1 Villemain, Tableau de la littéralurc au moyen âge, t. If, p. 392.