RÉCEPTION DE L’ADELANTADO
tifs de réception. A mesure que l’on approchait de la résidence royale, les influences de la merveilleuse Reine se faisaient sentir. Les Caciques des États que parcourait le cortège envoyaient abondamment des vivres, et venaient ensuite présenter leurs hommages à l’hôte de leur souverain. Enfin, quand on fut près de l’agreste capitale de Xaragua, une foule timide et curieuse vint au-devant des Espagnols. Les employés et les officiers de la cour, dans le simple costume de leurs dignités, précédaient des groupes charmants de jeunes filles, marchant avec ordre, et servant de comparses à un chœur de trente jeunes vierges ornées de fleurs, le front ceint d’une bandelette, les mains armées de palmes onduleuses qu’elles entrelaçaient en cadence, formant tour à tour des arcades, des gerbes et des faisceaux, suivant le rhythme de l’areyto, que modulaient leurs danses au sonde leurs voix. Sous les magnifiques ombrages de ces bois odorants, près du lac mystérieux de Xaragua, l’aménité de cette nature et de ce poétique accueil semblait réaliser pour les Espagnols les plus riantes images mythologiques réveillées dans leur souvenir. Seulement, le nombre des muses et des grâces était dépassé; il semblait que les nymphes et les amadryades de ces lieux enchantés eussent voulu grossir leur chorégraphie. En arrivant près de l’Adelantado, tour à tour chacune de ces terpsychores fléchissant devant lui le genou, déposait cà ses pieds son rameau, en signe de gloire et d’hommage1.
A la suite de ces groupes séduisants, au centre d’un chœur de canéphores apparaissait dans un massif de fleurs la Reine adorée, l’orgueil et l’amour de ces régions, l’il-
1 « Y alfln entregan sus ramos al Adelentado, dobladas las rodillas en senal de reverencia. » — Munoz, Historia del Nuevo Mundo , lib. VI, § G.
LA COUR D’ANACOANA.
lustre Anacoana, entourée de sa cour et portée sur les épaules de six gentilshommes dans un palanquin de verdure tout ouvert. La nonchalante dignité de sa pose révélait sa noblesse; son regard, sa fascination; son geste faisait pressentir un doux assujettissement à son autorité. En elle se personnifiait la molle poésie et le vif éclat des Antilles. Sûre de sa puissance, f enchanteresse négligeant les attributs extérieurs de la souveraineté, ne portait, au lieu du diadème royal, qu’une couronne de fleurs; pour collier, pour bracelets, pour brodequins, pour ceinture, elle n’avait que des fleurs l. Sur la luisante ébène de sa chevelure tranchaient de blanches fleurs entremêlées d’églantines incarnat. Un tissu de fleurs ceignait ses reins. Son sceptre se formait d’une tige fleurie. Il semblait que la fleur des reines fût aussi la reine des fleurs. Néanmoins par-dessus ses grâces dominait encore sa beauté; car en exceptant sa belle-sœur Guanabattabenechena, vrai phénomène de séduction, sans pareille dans l’admiration et la mémoire des habitants de file2, avant et depuis cette époque aucune femme des tropiques ne fut comparable à la reine Anacoana. Son aspect ravit les Espagnols. La Reine descendit de sa litière, fit à l’Adelantado sa plus gracieuse révérence, lui offrit une de ses fleurs, et le conduisit à la demeure qu’on avait préparée.
Don Barthélemy passa deux jours chez Behechio, comblé de prévenances et d’honneurs; ayant eu des festins splendides, le spectacle des plus dramatiques Areytos et
1 « In testa, al collo e braccia havencia girlande di fiori rossi e blanchi odoratissimi. » — Ramusio, Delle navigazioni e viaggi , Raccolte , vol. III, fol. 9, verso.
2 « Guanahattabenechenam aiunt parem nullam in universa insula habuisse pulchritudine. » — Pétri Martyris Anglerii, Oceaneæ Decadis tertiæ, liber nonus, fol. 68.