PROJETS DE DON FERNANDO COLOMB
privée d’école célèbre, une Académie savante, un Collège de mathématiques1 et une bibliothèque plus riche qu’aucune autre dans les Etats d’Espagne.
Les sévères principes d’ordre et d’économie qu’il avait puisés dans les exemples paternels mirent don Eernando en mesure de suffire aux frais énormes des établissements projetés. Il avait ouve'rt des correspondances de bibliophile dans toutes les capitales. Par l’entremise des Génois, qu’il traitait de compatriotes et dont il parlait la langue avec prédilection, il était parvenu à réunir une telle quantité de livres, qu’il put former enfin une bibliothèque de plus de vingt mille volumes2. L’Empereur autorisa la fondation de son Ecole de mathématiques, près de la porte de Goto, dans l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’ancien collège San Laureano. Don Fernando groupa donc autour de lui des savants, la plupart ecclésiastiques, non moins éminents par l’érudition que par la piété. Les offices, l’étude et l’enseignement absorbaient leurs jours. Des promenades académiques, des discussions en marchant sous les ombrages, à la manière des péripatéticiens, étaient leur unique délassement. Voulant procurer à Sévilie la commodité de l’ombrage et la fraîcheur d’une abondante végétation, il fit planter cinq mille pieds d’arbres3, ceux-
1 « Y en ella con licencia del Emperador deseô establecer una Academia, y Colegio de las ciencias mathematicas, importantissimas â la navegacion. » — Ortiz de Zuniga, Anales ecclesiasticos y seculares de la muy noble y muy leal ciudad de Sevilla , lib. XIV, lib. f° 496.
2 « Enriquiciendose de noticias y de libros, de que juntô numéro
de mas de veinte mil selectissimos en esta ciudad... » — Ortiz de Zuniga, Anales ecclesiasticos y seculares, lib. IV, f° 496.
3 t( Comenzô à hacer un edifieio y plantar una huerta de mas de 5,000 arboles por lo largo del rio, haciendo que la ciudad por alli tuviese lustre y la ribera quedase mas fresca. » — Juan de Malara, Redbimiento que hizo la ciudad de Sevilla â Felippe II, f° l.
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ci disposés en allées droites, ceux-là formant au contraire différents dessins, afin d egayer létude et de rendre agréable la route conduisant à la retraite qu’il faisait construire pour sa congrégation littéraire.
Comme son titre de fils, de frère et d’oncle de l’Amiral des Indes, de beau-frère de la Vice-Reine, son rang dans la faveur impériale l’astreignaient à tenir un assez grand état, il eut soin de choisir pour les meilleurs offices de sa maison des hommes chrétiens et lettrés. Nous voyons qu’il eut au rang de ses gentilshommes domestiques, deux français, docteurs en droit, l’un et l’autre Bourguignons. Le premier, qui mourut entouré de ses soins, se nommait Jean-Antoine de Fontaret, l’autre Désiré de Tavahon. Il avait aussi pour domestiques Vincent de Monte, et Pedro de Arana, son parent du côté maternel. Le premier conservateur de sa bibliothèque, homonyme et peut-être neveu du généreux Gardien de laRabida, s’appelait le bachelier Juan Perez. Son traitement annuel s’élevait à soixantedeux ducats d’or. Ces détails indiquent que don Fernando aurait pu faire assez grande figure dans le monde, à l’Église et à la Cour s’il eût accepté l’une des dignités que l’amitié de l’Empereur offrait à son choix. Mais de bonne heure comprenant les charges inhérentes à l’héritage de gloire et de sainteté qui lui fut transmis, il ne chercha qu’à servir Dieu premièrement, et ensuite son pays d’une manière exceptionnelle, en assurant à l’Espagne une grande supériorité maritime sur les autres nations. Pour cela il perfectionna l’enseignement de l’hydrographie et de la cosmographie , et écrivit un traité resté manuscrit sur la manière d’opérer des découvertes et de fonder des colonies dans les Indes1. Il rédigea aussi un ouvrage
1 Ce livre était intitulé : Tradado sobre la forma de descubrir y poblar en las Indias .
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divisé en trois livres, intitulé Colon de Concordia. On ne l’a jamais imprimé. Fernando, insoucieux delà célébrité, se trouvant assez rehaussé par l’illustration paternelle, ne songea point à la publicité de ses œuvres. 11 ne prit pas même le soin de faire imprimer sa laconique histoire de l’Amiral, qu’il laissa en manuscrit, quoiqu’il l’eût terminée plus de cinq ans avant sa mort. Telle était son humilité, qu’en écrivant la vie de ce héros de l’Évangile, dont il se glorifiait si justement d’être le fils, il ne l’appelle qu’une seule fois son père. Humboldt lui-même n’a pu s’empêcher de remarquer cette touchante modestie.
Les écrivains qui suspectent Fernando d’avoir, a dessein, jeté de la confusion sur l'origine de son père, ne se doutaient pas de sa vie pieuse et de son complet renoncement au monde. S’ils eussent connu la sincérité de son abnégation chrétienne, ils auraient plus naturellement supposé, suivant la vraisemblance, que l’orgueil castillan de son neveu don Luiz Colomb, premier duc de Yeraguas, pur hidalgo, ayant en ses veines du sang royal, par sa mère, cavalier brillant, galant, fastueux et quelque peu dissipateur, avait corrigé à sa manière divers passages du manuscrit de son oncle, avant de le déposer aux mains du patricien génois Fornari, en I068, c’est-à-dire trentequatre ans après sa rédaction, alin de laisser ainsi dans une vague incertitude la véritable patrie de Christophe Colomb, et par conséquent l’origine de ses aieux. Mais jamais ils ne se fussent permis d attaquer un homme que
sa vertu plaçait au-dessus des soupçons.
En retirant aux attraits du monde, aux affections char— nelles la puissante compréhension dont il était doue, pour l’appliquer uniquement à l’étude des sciences et à la contemplation de la Nature, don Fernando était parvenu à s’assimiler presque toutes les connaissances humaines. Sa
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personne formait une véritable encyclopédie vivante. Par lui-même ou son entourage il eût pu discuter de omni re scibïli , car il avait là des polyglottes, des hébraïsants, des docteurs in utroque , des astronomes, des naturalistes, des physiciens, des géographes, des théologiens et des poètes versés dans plusieurs sciences. Cette vie de labeur, d’oraison, d’enseignement assujettie à une régularité claustrale, répandant incessamment une instruction qui profitait au cœur de la jeunesse en l’élevant à Dieu, avait de secrètes douceurs dans ses fatigues et sa monotonie. Fernando Colomb était parvenu à fonder, sous le nom de Collège des mathématiques, une véritable Académie impériale des sciences, et à exciter l’émulation des fortes études. 11 rédigea un ouvrage, en quatre volumes, contenant le résumé de ses voyages et de ceux de son père. Ce travail, qui fut son œuvre capitale, a subi à son tour le sort de la plupart de ses écrits. Il a été perdu, et son titre même, autrefois relaté dans l’inscription de son tombeau, effacé par le temps est devenu totalement illisible. Mais l’indifférence de don Fernando pour la gloire personnelle l’avait empêché de faire imprimer ce recueil de ses observations. Il évitait aussi toute dépense dont Futilité ne lui semblait pas immédiatement réalisable.
Le fils de Christophe Colomb avait appris de son père l’emploi du temps. Il en savait le prix. Sa vie était celle d’un homme qui ne veut pas être surpris par l’éternité, et se présenter les mains vides. Pendant qu’il se livrait à celte généreuse expansion de la science, par amour du Christ, il sentit les atteintes d’un ébranlement de sa robuste complexion; et en prévit d’abord la gravité sans s’émouvoir des conséquences. Bien que sa cinquante-unième année ne fût pas entièrement révolue, et qu’il conservât l’extérieur d’une vigueur proportionnée à sa haute stature,