LA BOUCHE DU SERPENT
tant il était épouvantable. « L’eau venait, dit-il, du levant au couchant avec autant d’impétuosité que le Guadalquivir quand il déborde. » Il vit que cette direction de 1 est a 1 ouest se continuait à toutes les heures sans interruption, avec une force ou vitesse de deux milles et demi à l’heure '. Il craignit sérieusement de ne pouvoir plus ni aller en avant, à cause des bas-fonds que lui indiquait ce fracas , ni retourner en arrière , à cause de la violence du courant. Tandis qu’à une heure très-avancée de la nuit, 1 insomnie, 1 inquiétude et son désir d’observer le retenaient sur le pont malgré son ophthalmie, il entendit soudain un grondement terrible qui s’élevait du côté du midi. Il examina avec anxiété, et vit la mer qui arrivait du couchant, formant une montagne d’eau aussi haute que la mâture du navire et avançait contre lui. A ce bruit se mêlait le tumulte des autres courants. Pourtant cette masse liquide s’abaissa, soulevant la caravelle et atteignit 1 embouchure du canal, ou elle se maintint quelque temps debout dans sa lutte contre le courant opposé. L’Amiral sentit si vivement l’imminence du danger, qu’il en éprouvait encore plusieurs semaines après les pénibles impressions 1 2. Tous s’étaient crus perdus sans ressource. Le lendemain, il fit sonder parles chaloupes; elles trouvèrent six ou sept brasses de fond et reconnurent un double courant, l’un pour entrer, l’autre pour sortir. « 11 plut au Seigneur de me donner un bon vent , dit-il , et je traversai l’intérieur de cette embouchure; après quoi je retrouvai la tranquillité. » L’Amiral donna à ce dangereux passage le nom de « bouche du Serpent. »
1 Annotation hydrographique de Navarrete.
2 Au moment où il dictait, à son secrétaire, sa relation pour les Rois catholiques.
l’orénoque.
§ ni.
On a généralement admis que le premier point du Nouveau Continent qu’aperçut Christophe Colomh fut la cote de Paria. C/est pourtant là une erreur d’avance réfutée par l’Amiral lui-même dans son rapport aux Rois catholiques.
Il n’est pas sans intérêt de préciser scrupuleusement le premier lieu du Nouveau Monde qui s’olîrit aux regards avides des Européens. On peut le faire avec certitude. grâce aux détails de la relation de Colomh sur ce troisième voyage.
Avant de débouquer par ce redoutable passage qu il nomma <c la bouche du Serpent », 1 Amiral avait a sa droite, un peu en avant de la proue, le dernier cap occidental de la Trinité, et, sur la gauche, tant en avant qu’en arrière, l’extrémité supérieure du Delta de l’Orénoque, fleuve immense qui se décharge dans l’Atlantique par sept grandes bouches et quarante issues, sur une étendue d’environ cinquante lieues, qu’ elles découpent en îles et en îlots de diverses grandeurs. Une végétation épaisse et nerveuse y étale sa confuse prodigalité. Au-dessus des mangliers, dont les branchages baignent dans l’eau salée, du milieu des tamariniers, des roseaux gigantesques et des fougères arborescentes, s’élèvent les anacardes, les mauritias, palmiers à éventails, les cassias aux grappes dorées, entremêlés de lianes sarmenteuses et de plantes frutescentes qui rendent leur profondeur impénétrable aux regards comme à la lumière. 11 était impossible de ne pas prendre pour des îles et des îlots ces portions de terrain alors à demi noyées, formant des canaux sans nombre, et parmi lesquels aucun courant régulier n’in-