‹ Christophe Colomb (volume 4)Chapitre 85 sur 444 · COLOMB ET SON FRÈRE JETÉS EN PRISON · texte numérisé non relu

COLOMB ET SON FRÈRE JETÉS EN PRISON

che, il fit saisir et garroter le frère de l’Amiral, don Diego, que l’on enferma dans une des caravelles, les fers aux pieds, sans lui en donner aucun motif, sans prendre la peine d’observer à son égard les moindres formes de justice.

Peu après, le Vice-Roi étant arrivé pour saluer le nouveau gouverneur, celui-ci, refusant de le voir, commanda aussitôt de l’arrêter et de l’incarcérer dans la forteresse, les fers aux pieds. Colomb, n’ayant opposé aucune résistance aux satellites, les suivit dans la prison.

Mais quand il s'agit d’attacher des fers à ces pieds qui avaient conduit la Castille à la conquête du Nouveau Monde, tous les cœurs s’émurent d’indignation. Parmi les officiers et les gardes du gouverneur, nul ne sentit la force d’accomplir cet ordre exécrable. La douleur comprimée étouffait toutes les voix -, ils se révoltaient secrètement contre leur dégradante obéissance. La sérénité du calme de ce héros imposait un douloureux respect. Les chaînes, bien qu’apportées en sa présence , gisaient sur les dalles du cachot, sans qu’aucun des assistants osât les soulever. Devant un tel outrage, les geôliers eux-mêmes reculaient comme à l’idée d’un sacrilège. L’ordre barbare du gouverneur ne pouvait donc s’exécuter, quand vint s’offrir gaiement pour ce forfait, non point un séide de Bobadilla, un Indien stupide ou haineux, mais un homme de la maison de l’Amiral *, son propre cuisinier. Cet infâme s’infligea allègrement cette honte, et, avec une impudente prestesse, riva les fers de son maître. Las Casas le connaissait : il se nommait Espinosa *.

L’Amiral ne connut pas plus que son frère don Diego la cause de ce traitement. Il était tenu au plus rigoureux

1 Las Casas, Ilistoria de las Indias, libro I, cap. cvm. Ms.

l’adelantado AUSSI PRISONNIER. 105

secret. On ne permit à personne de le voir ou de lui parler. Seulement Bobadilla lui lit dire d’écrire à son frère l’Adelantado, de bien se garder de faire exécuter les condamnés à mort, qu'il tenait renfermés dans une prison souterraine a Xaragua, et de lui prescrire de revenir, sans sa troupe, à Saint-Domingue. Colomb, entrant tout à fait dans les intentions de bobadilla, exhorta don Barthélemy à se soumettre docilement à des ordres donnés au nom des Rois, l’engageant à ne pas se tourmenter au sujet de son emprisonnement, l’assurant qu’ils retourneraient en Castille, où l’on réparerait le mal qui leur était fait. Comme toujours, plein de délérence aux désirs de son frère, l’Adelantado se démit aussitôt de son commandement et prit la route de Saint-Domingue. A peine y arrivait-il, qu’on l’arrêta et le mit aux fers dans une autre caravelle. En sorte que les trois frères se trouvaient isolés, sans nouvelles les uns des autres, retenus au secret, dans le dénûment le plus absolu.

L’Amiral n’avait que le léger habit qu’il portait dans la chaleur du jour au moment de son arrestation ; Bobadilla s’était emparé de tous ses vêtements, même de son pardessus « sayo1. » Sur la pierre de son cachot, avec ses douleurs de rhumatisme, ses ressentiments de goutte, il eût à souffrir cruellement du froid pendant la nuit, car il était quasi nu, «desnudo en cuerpo. » Sa chétive nourriture se composait d’aliments de rebut. Pour qu’un vieux marin

1 Christophe Colomb, Lettre aux Rois Catholiques, écrite de la Jamaïque le 7 juillet 1 503. — Le Sayo, espèce de surtout fort large, sans boutons ni boutonnières, descendant à mi-jambes, est le vêtement parti— culier des paysans espagnols. Ce seul mot, le sayo, semble une nouvelle preuve de l’humilité de l’Amiral et de son costume. Alors même qu’il ne

portait pas l’habit franciscain, il cherchait ce qui s’en rapprochait le plus par la couleur et la forme.

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