ILE ISABELLE
sur tous les points du rivage de nouveaux agréments 1( sollicitaient, il ne savait auquel donner la préférence poui atterrir.
En débarquant, il reconnut la supériorité de cette îl( sur celles qu’il avait déjà vues. Elle était remplie de superbes futaies. De grands lacs y entretenaient une frai cheur délicieuse. L’herbe s’y trouvait alors aussi haub qu’en Andalousie au mois d’avril. A tout moment, de! vols bruyants de perroquets, en passant d’une forêt à um autre, obscurcissaient le soleil, tant leurs troupes étaieni nombreuses. Les chants et les brillants plumages d’uni foule d’oiseaux inconnus en Europe , la pureté de l’aii embaumé, le frappaient de surprise. Les productions étranges de cette île , l’aspect si caractéristique de cette nature nouvelle le portèrent à lui donner le nom de la royale associée de sa foi, de ses espérances et de son zèle évangélique. L’île Saometo fut donc appelée l’Isabelle.
A l’approche des étrangers , ses habitants s’enfuirent précipitamment de leurs cases, emportant tous leurs ornements, et n’y laissant que leurs meubles. L’Amiral défendit sévèrement de toucher au moindre de ces objets. Peu à peu, les naturels, voyant qu’on ne les poursuivait pas, s’approchèrent pour faire des échanges. Quelques-uns portaient suspendues à leurs narines de très-petites plaques d’or, qu’ils troquaient volontiers contre des morceaux de verre, de tasses cassées et d’écuelles en terre cuite. L’Amiral passa deux jours dans cette île, attendant l’occasion d’un troc considérable en or, qu’on lui avait fait espérer. Il examinait curieusement le sol et l’opulence de sa végétation. Il dit lui-même : « La diversité des arbres et des fruits dont ils sont chargés, et les parfums dont l’air est embaumé, me remplissaient d’étonnement et
COLOMB DANS l’iLE ISABELLE. 287
’admiratîon, et sembleraient devoir retenir dans ce sé- )ur rhomme qui Fa vu une fois \ »
Au milieu de son eirchantement, Colomb se désolait de e pas connaître les noms et les propriétés de ces végélux si divers. Il ajoute : <( J’étais on ne peut plus chagrin e ne pas les connaître, parce que je suis bien certain u’ils ont tous beaucoup de valeur. » Tel était son délaisir de cette ignorance, que trois fois il y revient sur )n journal, en exprimant les mêmes regrets. « Je crois u’il y a beaucoup de plantes et beaucoup d’arbres qui mt en Espagne d’un très-grand prix pour les teintures, !S médicaments et les épiceries,... mais je ne les connais is, ce qui me fait la plus grande peine du monde. »
Tout en se promenant au bord d’un lac, l’Amiral aperçut ti alîreux saurien, armé de griffes, à écailles hérissées, à . tête hideuse ^ c’était un léguano ( l’iguane d’aspect arrible, quoique inoffensif par ses habitudes). Le voir . l’attaquer fut la même chose pour Colomb ^ car il imporit d’aguerrir l’intrépidité espagnole contre les formes limales, les produits vivants de ce sol inconnu. L’iguane î précipita dans le lac^ mais, comme l’eau n’était pas ès-profonde, il l’y poursuivit et l’y tua à coups de lance, a peau, que l’on conserva, avait sept pieds de longueur^.
§ II
Cependant, avec son immense désir de connaître les mvres de Dieu et d’acquérir de For, Colomb était con- )ndu par la multitude d’îles, de terres, la masse d’objets ouveaux s’offrant à sa réflexion autant qu’à son enthouasme. Aussi dut-il se résigner à compter les nouvelles
* Journal de Colomb, — Dimanche, 21 octobre 1492.
* Journal de Colomb, — Dimanche, 21 octobre.
288 RECHERCHE DE L’üIU
terres, sans rien approfondir. « Mon dessein n’est pas cl( visiter ces pays si en détail, écrivait-il à la Reine, parc( que je n’y réussirais pas en cinquante ans *, et que je veui au contraire voir et découvrir, le plus que je pourrai, de; pays nouveaux
Dans ce premier voyage, après avoir découvert ces ré gions inconnues , il avait moins pour but d’observer L nature que d’acquérir de l’or et d’en composer une massi considérable. Il cherchait l’or, afin d’intéresser l’Espagni à la continuation des découvertes , en montrant la preuv< palpable de leur importance. Il cherchait l’or surtout pour commencer le fond de l’immense trésor qu’il voulai amasser. La délivrance des Lieux Saints, le rachat du tom beau de Jésus-Christ étaient toujours devant ses yeux comme l’objet de sa suprême ambition. Il voulait dom recueillir, pour les convertir en or, les épiceries, le choses précieuses que produit l’Orient, dont il pensai avoir abordé les frontières. Mais c’est l’or qu’il poursui vait principalement. Partout il s’enquérait diligemmen (lu pays de l’or. La vue de l’or excitait en lui une brii lante convoitise et presque un amoureux désespoir. Jamai peut-être chrétien ne souhaita l’or d’un désir pareil. Ne 1( trouvant pas aussitôt qu’il l’avait espéré, il s’adressait i Dieu, le suppliait de lui montrer l’or, de lui faire trouve] l’or, de lui en indiquer la route et les gisements. A San- Salvador, dés sa prise de possession, sa première questior par signes aux indigènes concerne l’or, a Je les examinais attentivement, dit-il, je tâchais de savoir s’il y avai de l’or^. » Le lendemain même de sa découverte, sor désir de l’or perce déjà. Trois fois il en parle sur sor journal, au paragraphe du 13 octobre.
^ Journal de Colomb. — Vendredi, 10 octobre 1492. * Journal de Colomb. — Samedi, 13 octobre.
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En abordant Sain te-Marie-de-la- Conception, il prend terre près d’une pointe, « pour savoir s’il y avait de l’or. » Il parle d’îles où nécessairement l’or se trouve. « On peut, continue-t-il, y trouver beaucoup de choses que j’ignore, parce que je ne veux pas m’arrêter, afin de visiter et de parcourir beaucoup d’îles, pour trouver de l’or. » Et il ajoute plus loin, avec une candeur enfantine, en parlant de cet or si ardemment désiré : u Je ne puis manquer, par l’aide de Notre-Seigneur, de le trouver là où il naît h »
A la Fernandine, il se préoccupe d’une grande plaque d’or vue aux narines d’un indigène, et gronde ses marins de ne pas l’avoir achetée. Il poursuit sa route en annonçant qu’il s’ arrêtera seulement désormais aux lieux où se trouvera de l’or en quantité. Il lui tarde d’atteindre l’île Saometo ^ car les indigènes lui ont fait entendre que là est le gisement de l’or.
Arrivé à l’Isabelle, il remarque tout d’abord de petites plaques d’or aux narines des insulaires , et s’y arrête , espérant qu’on lui apportera de l’or en échange des bagatelles d’Europe. Mais ce n’est point là que gisent les veines aurifères 5 et il se dirige tout droit vers une île nommée Cuba, (( où il y a de l’or^, des épiceries, de grands navires et des marchands. » D’après les descriptions qu’en font les Indiens , il présume , dit-il, que c’est l’île de Cipango, dont on conte des choses si merveilleuses. « Suivant les sphères que j’ai vues, ainsi que les peintures des mappemondes, elle est située dans ces environs. »
Le 24 octobre, à minuit, l’Amiral leva l’ancre pour se sur Cuba, d’après l’indication des indigènes gardés à bord. On mit le cap à l’ouest-sud-ouest. Il ventait grand frais ^ mais au point du jour, le vent tomba, et la pluie
1 Journal de Colomb, — Lundi, 15 octobre 1492.
* Journal de Colomb, — Mercredi, 24 octobre 1492,
l’ile de cuba.
survint. Après midi, le vent recommença à souffler agréablement; il poussait en poupe la Santa-Maria mit dehors toutes ses toiles. On alla ainsi jusqu’au soir. Cette mer semée d’îles étant couverte de bas-fonds où pointent des rochers, l’Amiral resta à la cape durant toute la nuit, qui fut très-pluvieuse. Le lendemain, on reprit la route par une forte brise , et à trois heures de l’après-midi, on reconnut à cinq lieues de distance sept à huit îles, que 1 Amiral nomma « les îles de Sahle, w à cause du peu de
profondeur de la mer dans leurs parages. On s’y ancra pour la nuit.
Le Vendredi, au lever du soleil, on mit le cap au sudouest, et l’on continua de naviguer par le travers des îles. Le lendemain, une ronde brise poussa les navires jusqu’au soir; et du milieu des ombres, la terre apparut. Mais les caravelles se tinrent prudemment à distance, à cause de 1 obscurité. La pluie tombait à torrents.
§ IIL
Le dimanche au point du jour, Colomb vit à l’avant des caravelles, se développer dans toute l’étendue du sud-ouest,
une terre dont l’aspect de grandeur annonçait plutôt un continent qu’une île.
Les cimes roses des pics et les contours violets des croupes, se dégageant d’une vapeur diaphane aux premiers feux du soleil, lui rappelèrent, par leurs airs de fiere hauteur, les montagnes de la Sicile L Des parfums plus exquis, plus pénétrants, présageaient une plus vaste opulence dans les parures du sol. Le sceau de fécondité sereine qui marque cette terre privilégiée , en excitant sa
^ Journal de Colomb. — Dimanche, 28 octobre.
l’ile de cuba.
sagacité, frappait son admiration. A mesure qu’il avançait et pouvait mieux voir se détacher chaque forme, il distinguait une puissance de végétation inconnue encore. Ce n’était plus cette verdure épaisse et touffue, ces plantes aqueuses et ces bocages un peu humides des Lucayes-, ici la diversité des attitudes, les pittoresques contrastes et l’ingénieuse combinaison des agroupements surpassaient l’invention humaine.
C’étaient d’abord près du rivage : des cocotiers, des cactus énormes, l’agave karatas, des tribus de palmifères aux formes variées, des fougères arborescentes, l’oxalie à fleurs jaunes, le ketmie acide, oseille géante, élevant à deux mètres ses feuilles carminées, le câprier à grosses siliques, la sensitive hérissée, le mouriller alors en fleurs, le bresillot finement gercé, le mahogon, l’acajou, le calebassier à longues feuilles, le clavalier au tronc offensif, le guanabano, le lapullier à rameaux veloutés, le soyeux galega^ et dans les étages supérieurs du terrain, l’orélie cathartique, le gazuma donnant des mûres roses, le goyavier nourrissant, le grenadier sauvage, les cassiers aux énormes gousses, le tronc noir et lustré c e l’ébénier, le raisinier allongeant ses grappes sous les éventails du latanier épineux-, les branches horizontales du faux cèdre contrastant avec les droites colonnes des palmiers-, des stipes lisses et sveltes écartant les feuillages du calaba et s’abritant sous la tenture d’un fromager colossal. Une grande diversité de plantes aromatiques parfumaient l’air. Des lianes hardies s’élançaient d’un arbuste odorant à l’écorce d’un tronc desséché. La tige sarmenteuse du dolic et la bignone aux campanules roses entremêlaient leurs enlacements autour des arbres robustes , tandis que le i quamoclite laiteux et la liane-pomme à fruits d or, sans cesse beccfuetés des perroquets et des tourterelles, s’aven-
l’ile de cuba*
turaient aériennement à toutes les hauteurs. Par de là se révélaient d’autres formes, d’autres productions, d’autres effets que la distance et les fonds de verdure sombre empêchaient de saisir nettement.
Colomb alors dut vraiment regretter de ne rien savoir des noms et des propriétés de toutes ces plantes, de n’en pouvoir contempler que la forme ; et de ne connaître aucun des secrets que la bonté divine déposa dans les vertus, l’utilité et les harmonies de ces enfantements du sol.
Cependant on vit une embouchure de fleuve déchargeant avec calme ses eaux limpides et offrant un havre commode. Au moment où les caravelles l’atteignirent, deux canots indigènes allaient sortir 5 en apercevant les chaloupes des navires qui sondaient la passe , les indigènes prirent la fuite précipitamment et s’allèrent cacher.
On trouva un mouillage excellent. Tout en veillant à l’ancrage, l’Amiral examinait ces bords et sentait redoubler son admiration. S’il venait d’éprouver à distance l’effet des perspectives, maintenant, de tout près, la richesse des détails dévoilait ses prodiges.
Là se découvraient des arbres à façon de pilastres, de cippes, de candélabres et de cierges distribués sous des feuillages à dôme, à parasol et à éventail, au milieu de tentures richement nuancées. Il distinguait parmi des végétaux des feuilles pointues, âpres, lisses, laineuses, arrondies, cylindriques, lancéolées, cordifornies^ des spatules, des palmettes aiguës, des cœurs, des flèches, des raquettes, des rameaux à épaisse membrure près de feuillages satinés, ailés, à découpures aériennes tamisant les rayons du jour, des fleurs d’incarnat, d’azur, de topaze délicatement frangées ou serrées en touffes, alignées en faisceau, échelonnées en chute ^ vrilles, calices, nervures, aigrettes,
l’ile de cuba. 203
dentelures, ombelles déformés etd’aromes complètement inimaginés jusqu’alors.
Le pittoresque des agroupements , la hardiesse des poses, le piquant des contrastes, cette multitude d’objets, ces différences d’organisation, de propriétés, ces fleurs, ces fruits, ces parfums, ces associations fortuites, ces oppositions harmonieuses ainsi offertes tout d’un coup à l’observation auraient écrasé, sous l’immensité du premier aspect, tout homme moins préparé que ne l’était Colomb aux prodiges du Créateur. Car au milieu de cette étourdissante profusion, lui-même le contemplateur du Verbe, trop ému d’admiration pour tenter aucun détail, ne sachant plus comment s’exprimer, gardait le silence de l’accablement et se bornait à dire « qu’il ne vit jamais chose aussi magnifique *. »
De son bord il saisissait les deux rives du fleuve, ombragées dans toute leur longueur visible, d’arbres trèsbeaux, très-verts, très-différents des nôtres, chargés en même temps de fleurs et de fruits et sur lesquels voltigeaient des oiseaux brillants et de petits oiselets au doux ramage. Parmi tant d’espèces de végétaux inconnus, son génie d’observation distingua plusieurs sortes de palmiers différents de ceux qui croissaient en Espagne, aux Canaries et sur la côte d’Afrique.
Pressé de commencer sa recherche de l’or et sa collection des produits du soi, l’Amiral sauta dans la chaloupe, prit possession de cette terre dans la forme accoutumée, y planta une grande Croix, donna à l’île le nom de Juana, et au port celui de Saint-Sauveur « San-Salvador. )> Ensuite apercevant deux maisons éloignées, il s’y présenta. Les habitants s’étaient enfuis à son approche. Il n’y trouva
^ Las Casas, Journal de Colombj 28 octobre.
l’ile de cuba.
qu’un chien lâchement timide et muet, gardien inutile de quelques ustensiles de pêche. Il réitéra sa défense de toucher à aucun objet, puis remonta le fleuve à une assez grande distance.
La profonde sérénité de l’azur, la limpidité transparente des eaux, la suavité de l’air, les émanations embaumées, les riches tentures des arbres, Jes réseaux aériens des lianes bercées par les brises, les insectes brillants, les papillons de feu, les colibris chatoyants, les aras aux plumes éclcitantes, le chant des petits oiseaux invisibles sous la feuillée, le coloris des fleurs, la grâce des plantes nouvelles, la vivacité des tons du paysage, ces murmures, ces bruits vagues ou sonores, prolongés à travers l’épaisseur des forêts, la fertilité surmontant l’inculte, la vie, l’organisme sourdant de toutes parts, fourmillant au milieu d’un luxe inouï et se pressant avec une vigueur suffocante, plongeaient son âme dans un enchantement indicible. Il avoue candidement qu’il ne pourra s’arracher de ces lieux^ qu’avec effort et par l’espérance d’y revenir. Il comprend qu’il foule un sol privilégié de la nature, qu’il touche à la merveille des régions équinoxiales ; et alors que les deux tiers du Globe sont encore inconnus, il déclare que a cette île est la plus belle qu’aient jamais vu les yeux de l’homme L »
Le temps et l’expérience ont sanctionné l’ardente admiration du contemplateur du Yerbe. Aujourd’hui, après la complète exploration des espaces de l’Océan, Cuba reste sans rivale. Cette île est encore, suivant l’expression de Colomb , (( la plus belle qu’aient jamais vu les yeux de l’homme. Cuba, la perle des mers, justifie son titre de Reine que lui décernent les Antilles. La douceur et l’éga-
» Journal de Colomb. — Domingo 28 de octubre.
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lité de sa température, son exemption des ouragans ordinaires et de la violence des courants sous-marins, la salubrité de ses côtes, la comuiodité de ses ports, la pureté de ses eaux, la fraîcheur de ses montagnes plongeant leurs cimes dans un limpide azur, l’opulence de ses produits et la variété de ses perspectives, l’élèvent au-dessus de tout rapprochement. Constant objet de l’admiration du penseur, du poëte, du peintre et du botaniste, elle excite l’opiniâtre convoitise d’une nation voisine, envahissante et inassouvie nonobstant sa possession d’une moitié du Nouveau Continent.
Au milieu de cet infini de choses inexpérimentées, Christophe Colomb s’efforçait de saisir les sublimes reliefs de la Pensée Créatrice^ d’apprendre par quelles nouvelles merveilles la science de Dieu daignait se manifester à l’entendement, et de surprendre l’indice de quelque grande loi du globe. Car dès cette époque, il portait en germe tout ce qu’il déploya subséquemment d’observation philosophique et de tendance à la généralisation des faits.
La poésie, l’admiration, les grandes vues de ses inductions ne lui font jamais oublier le côté pratique, utile et commercial des choses. Après sa découverte de plusieurs palmifères, il examine les herbes aussi hautes à la fin d’octobre qu’on les voit en Andalousie au mois de mai, et reconnaît entre leur multitude, dans certaines plantes, les caractères du pourpier et du cresson sauvage. Ayant remarqué l’abondance des herbes qui poussaient presque au bord même de la plage, sur la marge des flots, il en conclut justement qu’en ce lieu la mer devait rester toujours calme. Effectivement, cette côte se trouvait préservée par toute la largeur de l’île, des violences du courant équatorial qui passe entre Cuba et le continent Américain. L’Amiral remarqua un endroit qu’il jugea propre à la for-