PROJET DE CHRISTOPHE COLOMR
gation se sent pris du désir de pénétrer les secrets de ce monde \ Cet aveu de sa vieillesse nous dit les préoccupations du milieu de sa vie comme de son adolescence. Voilà l’involontaire confidence de ces longues années passées sur mer, sans profit pour sa fortune, sans bénéfice pour son avancement.
Par quelles voies merveilleuses agit la Providence ! Elle tire d’un désastre un bienfait pour celui qui en paraît la victime. Colomb se trouve porté, malgré lui, au centre des idées qui devaient agrandir ses vues, cbez le seul peuple qui s’adonne aux découvertes, et acquière des notions de plus en plus avancées sur l’Océan et les régions du Midi.
L’idée qui grandissait silencieusement en lui, le germe qu’y fécondaient la réflexion, l’étude et sa contemplation passionnée de l’œuvre divine reçut tout à coup, au sein de son propre foyer, un rapide développement. Dans les causeries de 1 intimité, sa belle-mère, femme d’une éminente piété, fort zélée pour TÉglise % frappée de son inclination à pénétrer l’inconnu, de son désir de découvrir les contrées ignorées, lui raconta la vie de son mari, qui avait été un babile bomme de mer. Elle lui apprit de quelle manière il avait coopéré à la découverte de plusieurs îles. Elle lui confia les notes et journaux des voyages de son beau-père. De ces observations, Colomb tira bientôt un appui pour son projet. 11 examina tout le progrès des Portugais sur la côte de Guinée et la route qu’ils suivaient pour y atterrir. Quelque temps après, il s’embarqua avec doua
^ La mesma arte inclina â quien le prosigue a dcsear de saber los secretos deste mundo. »■ — Christophe Colomb, Caria del Almiranic al Rey y à laReina, fol. 4 del libro de las profecias. — Docum. diplom.,
* Le P. Ventura de llauUca, La Femme catholique, t. II, p. 325.
98 VOYAGE DE COLOMB AUX AÇORES, A LA COTE d’ AFRIQUE.
Felippa , sa femme , pour sa stérile possession de Porto- Santo -, il y demeura un certain temps. Ce fut là que naquit son premier fils, Diégo.
Entouré de Timmensité des flots, image de l’infini, sous l’éblouissante lumière du soleil tropical, le génie de Colomb mûrissait dans les abîmes de sa pensée une idée surhumaine, un projet plus hardi que l’héroïsme connu. Ce qu’il vit, ce qu’il entendit ne fit que corroborer la hardiesse de ses inductions. Ses habitudes, ses goûts, ses rapports de voisinage et de parente semblaient arrangés d’avance pour servir au plan qui s’élaborait dans les profondeurs de sa réflexion.
La seconde sœur de doua Felippa avait aussi des droits sur les possessions de Porto-Santo. Elle devint la femme d’un noble marin. Pedro Correa , qui fut gouverneur de cette île. Durant les épanchements du foyer domestique, Colomb pouvait communiquer ses aperçus cosmographiques à ce navigateur, recueillir ses observations. Il eut occasion de faire quelques voyages aux îles les plus avancées dans l’Atlantique, loin de la côte africaine. Il alla à Madère, aux Açores. Il passa à la côte de Guinée, visita l’embouchure du Fleuve d'or, el rio d'oro, séjourna à la forteresse de Saint-Georges de la Mine ^ étendant ainsi le domaine de son expérience et l’échelle de ses comparaisons.
Pedro Correa lui dit avoir vu, dans les parages de l’île, une pièce de bois travaillée délicatement, et poussée par le vent d’ouest vers le rivage, comme si elle arrivait de l’autre côté de la mer. Aux Açores, il apprit que, par les vents d’ouest, les flots poussaient contre les côtes de Graciosa, de Fayal, de grands pins dont l’espèce était inconnue. On l’assura qu’à l’île des Fleurs on avait trouvé sur la grève deux cadavres dont les traits difieraient de tous ceux des insulaires. On prétendait aussi avoir rencontié
RENSRIGNEMENTS OU’lE Y RECUEILLE. 90
(les barques pleines d’iiommes (Fuiie race ineounue. Un olïicier (le la marine portugaise, Martin Vincente, lui eonlia qu’à quatre cent cinquante lieu(‘s de TKiirope, vers l’occident, il avait retirer des vagues une ])ièee de bois jiarfaiternent ciselée, qu’une brise de l’ouest poussait depuis plusieurs jours en vue de son bord. Un autre marin, Antonio Leme, qui s’était marié à Madère, lui raconta (ju’ayant navigué fort avant vers le couchant, il avait aperçu trois îles à l’extrême ligne de l’ouest.
Ces renseignements, auxquels on a attribué une grànde influence sur les déterminations de Colomb, n’étaient qu’un stimulant pour son attention-, mais ils n’avaient aucune solidité, aucune cohésion entre eux, et partant, aucune prise sur sa croyance. Et celui qui les recueillait savait les réduire à leur juste valeur.
, D’abord il regarda comme de pures illusions d’optique ces îles dont parlait Antonio Leme. H supposa, (ju’au surplus, ce devait être des écueils, des rochers qui, vus sous un certain angle et à travers certaines conditions atmosphériques, avaient pu simuler l’aspect de terres^ ou bien, que c’était un de ces îlots flottants, couverts d’arbres, décrits par certains auteurs, entre autres par IMine et Juventius Fortunatus,et qui voguaient sur l’Océan poussés au gré des brises. Eflécti veinent, il sutbientiM que cette excursion aventureuse de Martin Vincente n’était (ju’une forfanterie, puisqu’il ne s’était pas éloigné des C(Hes de plus de (‘eut lieues'. Quant à ces planches sculptées, ces roseaux gigantesques, ces cadavres de pins et d’hommes d’espèce étrange, que les souilles d’ouest avaient poussés aux Açores et aux Canaries, leur témoignage n’établissait rien de positif^ car ils avaient pu être portés, de la partie en
^ Fernando Colomb, Bist. de V Amiral, chap. vnu