ÉTATS SUPPOSÉS DU GRAND KAN
Colomb pensa que cette vaste terre, aux influences si caractérisées, était peut-être le continent asiatique, et qu’il se trouvait à cent lieues environ de Zayto et de Quinsay.
Le Vendredi, 2 novembre, l’Amiral résolut, pour fixer ses doutes, d’envoyer un message au souverain de cette région. Il choisit à cet effet Rodrigo de Jerez qui déjà était allé en Afri que , et le polyglotte Luiz de T orres , j uif converti , autrefois attaché à la famille du gouverneur de Murcie en qualité de précepteur^ auxquels il adjoignit deux Indiens comme interprètes éventuels. Ces messagers, pourvus de verroteries pour se procurer des vivres sur leur route, devaient aller vers le grand Kan, et lui apprendre l’arrivée dans ses États de l’Amiral chargé d’une lettre et de présents de la part des rois d’Espagne, désireux d’établir avec Son Altesse des relations amicales. Colomb leur donna des instructions très-détaillées sur les remarques à faire dans cette excursion. Pendant leur absence, l’Amiral commanda quelques réparations aux trois navires, mais en ayant la précaution de n’en coucher qu’un seul à la fois sur la côte, pour éviter toute surprise, et en tenir toujours deux prêts à combattre, bien que d’après l’apparence on n’eût guère à redouter les indigènes.
Les messagers revinrent au bout de six jours.
Au lieu du grand Kan et de sa capitale, ils n’avaient trouvé qu’un village de cinquante feux où ils avaient été reçus comme des êtres descendus du ciel. Les plus notables habitants les avaient portés sur leurs bras, à la maison principale, et fait asseoir sur des sièges ; tandis qu’ils se mettaient respectueusement à terre pour les entourer, leur baiser les pieds et les mains.
En revenant, les messagers rencontrèrent sur leur route beaucoup de gens, tant hommes que femmes, qui portaient à la main des herbes sèches, renfermées dans une
RÉSULTAT DE l’ AMBASSADE ENVOYÉE AU GRAND KAN. 299
autre feuille également sèche, roulée en forme de flageolet, et allumée par un bout, tandis que l’autre bout était dans leur bouche et qu’ils le suçaient en aspirant, et faisaient ainsi sortir de leurs lèvres un petit nuage de fumée. Ils désignaient cette sorte de flageolet ou de grand cigare du nom de tabago « tabac, que nous avons donné à la plante même.
Ces envoyés avaient parcouru des terres parfaitement cultivées, parsemées de hameaux, vu quantité d’arbres, de fleurs, d’herbes balsamiques et d’oiseaux tout à fait inconnus en Espagne, à l’exception des rossignols, des perdrix et des oies qui y abondaient. D’ailleurs, ils n’avaient pas ouï parler du grand Kan^ même les interprètes et les habitants n’avaient pu se comprendre à cet égard. Rien n’indiquait non plus chez eux l’existence de mines d’or.
Mais si l’on ne voyait point d’or dans cette fertile contrée, il s’y trouvait des âmes à sauver, des populations pacifiques à conserver, et Colomb augurait bien de leurs dispositions religieuses. Il exprimait aux rois ses espérances en ces termes : (c Je tiens pour dit, Sérénissimes Princes, que dès l’instant où des missionnaires parleront leur langue, ils se feront tous chrétiens. J’espère en Notre- Seigneur que Vos Altesses se décideront promptement à y envoyer, afin de réunir à l’Église des peuples si nombreux^ et qu’Elles les convertiront aussi certainement qu’Elles ont détruit ceux qui n’ont pas voulu confesser le Père, le Fils et le Saint-Esprit ^ (les Maures et Sarrasins d’Espagne). » Comme dans l’ardeur de sa foi Colomb n’avait nulle horreur de la mort, il ne craignait pas d’en présenter aux rois l’image , que les courtisans écartent d’eux si soigneusement. 11 disait donc à Leurs Altesses :
^ Journal de Colomb* — Mardi; G novembre I492i
l’ile imaginaire de babèque.
« Et quand Elles auront terminé leur carrière (puisque nous sommes tous mortels), Elles laisseront leurs royaumes dans la plus grande tranquillité, purs d’hérésie et de mpvais levain. Et Elles seront bien accueillies devant l’Éternel Créateur *. » Avec la même simplicité, le Messager de la Providence, laissant courir sa plume, priait Dieu pour Leurs Altesses, derhandait « qu’il Lui plût de leur accorder une longue vie, un grand accroissement de royaumes et de principautés, et de continuer à leur donner « la volonté et les dispositions pour étendre la sainte religion chrétienne »
Puis il annonçait aux Rois qu’il avait mis son vaisseau à flot le jour même; qu’il allait à la recherche de l’or. « Je me dépêche afin de partir jeudi, aü nom de Dieu, et aller au sud-est à la recherche de l’or, des épiceries et des terres à découvrir®. »
L Amiral sortit du <( fleuve des mers » se dirigeant, d’après l’indication des Indiens, sur File nommée Bahèque où ils disaient par signes que l’on ramassait de l’or sur la plage, la nuit, aux flambeaux. Pendant dix-huit lieues il longea la côte, sans vouloir s’en approcher. Le lendemain, mardi, il reconnut un cap qu’il appela le cap Cuba.
Le 14 novembre, il s’éloigna tà l’est, courant cà la découverte de cette Babèque, dont les Indiens ne cessaient de vanter les pierres d’or. Il se trouva porté dans un archipel
« Y despiies de sus dias (ijue todos somos mortales) dejarân sus reinos en muy tranquilo estado^ y limpios de heregia y maldad, y serân bien rescebidos delante el Eterno Criador. w — Martes, 6 de noviemhre.
^ « Y voluntad y disposicion para acreeentar la santa religion crisliana, » — Idem, ibidem.
3 « Y me despacho para partir el juevese en nombre de Dios e ir al Sueste â buscar del oro y especerias y descobrir la tierra. » — Martçs,
§ de noviembre.