LES CANNIBALES
était d’avance destiné par Colomb aux pays qu’il allait Jécouvrir. Voici ce que dit son fils don Fernando : (( Comme les Indes passaient dans tout le monde pour être abondantes en or et en toutes sortes de richesse, il voulut donner le même nom aux terres qu’il avait dessein ie découvrir, pour obliger la Castille à favoriser son entreprise par l’espérance d’un grand profit'. )> Sans doute par instant, la physionomie si caractérisée de Cuba l’inclinait à croire qu'il venait d’atteindre l’extrémité du continent asiatique ; mais plus souvent, d’après ses aperceptions spontanées, il pensait avoir abordé les avant-frontières d’un monde totalement nouveau. Au reste , dans ce premier voyage , le contemplateur de la Nature cherchait moins à expliquer qu’à dénombrer les régions rencontrées par ses caravelles.
§ VI
En se dirigeant sur l’invisible Babèque, l’Amiral aperçut au sud-est une terre que les Indiens lui dirent être Bohio où l’on mangeait les hommes. Ils paraissaient avoir un horrible effroi des gens de Caniba^^ qui demeuraient dans cette île ou son voisinage. Ils prétendaient que ces féroces déprédateurs, nourris de chair tiumaine, avaient une tête de chien et un seul œil, au milieu du front. Quand ils virent, malgré leur description, l’Amiral prendre la route de Bohio, l’épouvante les anéantit, et les stupéfia jusqu’à leur ôter la parole. Poussée par une forte brise, la Santa-
^ Fernando Colomb, chap. vi, édition française, sous ce titre : La vie DE Cristofle Colomb et la Découverte qu’il a faite des Indes Occidentales, vulgairement appelées le Nouveau Monde. — Traduction du provençal Cotolendy. — Paris, chez Claude Barbin, 1681.
2 De là est dérivé le nom de cannibale^ équivalent d’anthropophage.
l’amiral a la recherche de bohio.
Maria se couvrit de toutes ses toiles. Les courants étaient favorables. On fut rapidement porté vers cette île mystérieuse. Mais la nuit étant survenue, on courut des bordées pour attendre le jour.
Le 6 décembre, F Amiral entra dans une anse qu’il plaça sous l’invocation de la Vierge. Au sud-ouest de cette anse s’avançait un très-beau cap \ en hommage à Marie , la douce Étoile de la mer, il le nomma le Cap de l’Étoile. On vit aussi plusieurs promontoires et des havres auxquels il imposa leurs noms. Il continua de naviguer en vue de la côte *, et « à l’heure des vêpres ^ » jeta l’ancre dans un port admirable par la sûreté et la magnificence du site, qu’il nomma Saint-Nicolas en l’honneur du saint dont ce jour était la fête. Colomb déclarait qu’après tout ce qu’il avaitj dit des ports de Cuba, celui-ci pouvait encore être vanté justement-, « mille caraques pourraient y courir des bordées à l’aise. )>
Le Vendredi, 7 décembre, on mit à la voile pour suivre la côte au nord-est. On découvrait au loin, dans les terres, de hautes montagnes et sur les plans intermédiaires, des campagnes, des collines dont le port et les teintes rappelaient la Castille. L’Amiral remarqua des arbres qui ressemblaient aux chênes verts, aux yeuses et aux arbousiers d’Espagne. Il trouva la température plus rafraîchie qu’à Cuba. Vers le soir, il entra dans une anse qu’il nomma la Conception. L’Amiral voulant examiner les poissons de ces nouveaux parages, fit mettre dans son canot des filets, et avant qu’il y fût entré, un mulet s’élançant tomba dans
1 La piété de Colomb, son habitude de dire régulièrement roffîce, aux heures fixées par la Règle des Franciscains, lui fait involontairement désigner sur son Journal de bord « Vheure des Vêpres, w pour indiquer le moment de l’après-midi qu’il réservait à ce religieux devoir. Cette expression lui est plusieurs fois échappée, sans qu’il s’en doutât.
DÉCOUVERTE D’ïIISPANIOLA OU ROHIO. 321
l’embarcation. Il était tout pareil à ceux des côtes d’Espagne. Les marins prirent des saumons, des sardines, des soles et d’autres poissons semblables à ceux de la Castille. L’aspect général de cette contrée, tant par la culture que parla disposition du paysage, difïérait de la physionomie tropicale de Cuba, et rappelait vaguement la Castille.
Le 8 décembre, jour de la Conception, une violente pluie accompagnée de vent retint tout le monde à bord.
L Amiral put vaquer librement a sa tendre dévotion pour a Sainte Vierge. La fréquence des averses Tempêchant de , pavoiser les navires, il fit, pendant les heures des offices, irer des salves en l’honneur de Marie , conçue sans )éché.
Le lendemain, la pluie persista. L’humidité, la forme les nuages, le ton de l’atmosphère, rappelaient aux Espagnols les effets du mois d’octobre en Andalousie. Les )]aines qu’on apercevait retraçaient aussi à leurs souvelirs quelque ressemblance avec la Castille^ et à Ccjuse de :e doux rapprochement, l’Amiral donna le nom d’île Espagnole, (( isla Espahola, » à cette île dont le nom primitif itait multiple pour les indigènes. Les uns l’appelaient qui signifiait « maison ou vaste demeure; » les ntres, en moindre nombre, la nommaient qui veut lire (( haute terre; » la plupart l’appelaient Quisqueya^ not exprimant « la grande terre ou le grand tout, » Car es peuples ne connaissaient pas de terre plus étendue.
Les Castillans appelèrent « l’île Espagnole » tantôt « la letite Espagne, )> Hispaniola^ tantôt simplement, par bréviation, V Espagnole,
Le 12 décembre, l’Amiral consacra sa prise de possesion de l’île Espagnole par un signe naturel à sa piété. En irésence des deux équipages , il fit planter à l’entrée du lort, sur une élévation aperçue de fort loin, une très-