NAUFRAGE DE LA SANTA-MARIA
avaient pas laissé une seule minute de répit. Cédant au besoin du repos, une heure avant minuit il descendit dans sa chambre et se jeta sur son lit, tout habillé. L’Amiral devait être parfaitement tranquille sur la situation du navire. La mer était calme; on se trouvait dans des parages connus que les chaloupes avaient sondés quelques jours auparavant; d’ailleurs un officier surveillait la barre.
Pourtant maigre la defense renouvelée durant le voyage d’abandonner le timon aux novices, même dans la bonace, dès que 1 Amiral fut couché, le lieutenant de service 0n fit autant; une heure apres le timonier, livrant le gouvernail a un mousse, gagna son hamac; et les hommes de ]uart se couchèrent également pour dormir plus à l’aise. Le mousse se sentit a son tour gagné par le sommeil, et la Sanfa-Maria fut insensiblement poussée par les courants ►^ers un banc de sable. De plus d’une lieue, on entendait es brisants; mais si profond était le sommeil de l’équi- )age, qu’il ne se réveilla qu’à la voix de l’Amiral. Car ;elui-ci, aux premiers cris du mousse alarmé du choc, ’était précipité hors de sa chambre et s’occupait de remélier au sinistre, avant que personne se doutât qu’on fût îchoue. Dans un instant les pilotes furent tous sur le
lont avec le maître du navire qui était de quart cette lUit-là.
L’Amiral commanda de mettre à flot le canot amarré en lorte-manteau sur l’arrière de la Santa-Maria^ d’y char- ;er une ancre et d’aller la jeter un peu au large, derrière 1 poupe. Le maître et ses hommes sautèrent aussitôt dans 0 canot; mais au lieu d’exécuter la manœuvre, ils s’éloinèrent a toute vitesse, pour s’aller mettre à l’ahri sur la Vina qui était ancrée à une demi-lieue au vent. Le capiune de l^Nina ne voulut pas recevoir à son bord ces iches déserteurs. Ils furent donc forcés de revenir à la
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caravelle; pourtant la clialoupe de la Nina l’atteignit encore avant eux. L’Amiral s’apercevant de la trahison de son équipage, voyant que la mer baissait et que déjà la >S'a7^/a-A/ar^a penchait d’un côté, avait essayé de couper le grand mât, pour alléger le navire et tâcher de le remettre à flot; mais il ne lui restait plus assez de bras pour cette opération ; on dut renoncer à ce moyen. D’ailleurs la Santa- Maria était trop fortement engagée par la quille pour être redressée. 11 confia donc à la Providence le corps du navire perdu sans ressource, et passa sur la Nina pour y transborder son équipage. La mer enfin brisa sur le corps même du vaisseau, mais sans le défoncer. Les coutures seules s’ouvrirent; la coque resta dans son entier. Colomb activement en prépara le sauvetage. Au point du jour, il dépêcha vers le roi Guacanagari Diégo de Arana et Pédro Guttierrez pour l’informer du sinistre.
Cette nouvelle émut le Roi jusqu’aux larmes. Il envoya sur-le-champ force gens avec des canots pour aider an déchargement du navire; et concerta des mesures pour la conservation des objets qu’on retirerait de la caravelle. Fréquemment il envoyait dire à l’Amiral de ne pas s’attrister, qu’il (( lui donnerait tout ce qu’il possédait. » Grâce à la multitude de bras bien dirigés, le sauvetage s’opéra en quelques heures. Guacanagari fit donner à ses hôtes trois grandes maisons afin d’y déposer ce qui leur appartenait ; il établit une garde armée pour veiller à cette propriété des étrangers. Il vint lui-même présider à ces dispositions. Telle fut sa surveillance et telle était l’honnêtetei de ses sujets, cpie dans le transport de la cargaison, des: munitions et des agrès de la caravelle, il ne fut pas dérobe i un bout d’aiguille. Les sympathies des naturels pour IC' malheur de ce naufrage, l’accueil fait par le souverain de' la contrée adoucissaient à Colomb l’amertume de cet acçi-i
HOSPITALITÉ DE GUACANAGARÏ. 333
dent. Nulle part en Europe, il n’aurait rencontré une hospitalité plus empressée ou plus cordiale.
Toujours soumis à la Providence, sachant qu’elle tire souvent notre avantage de ce qui nous a paru un malheur, Colomb en rapprochant les diverses circonstances de ce sinistre, arrivé sans faute de sa part^ malgré l’absence du vent et des brumes^ nonobstant le calme et le bruit des brisants ^ en dépit de tous ses efforts pour relever le navire, et par la trahison meme du maître de la caravelle, qui était son compatriote^ en considérant que ta Santa-^Maria était restée intacte comme au départ-, que de tout ce que portaient ses flancs rien n’avait été perdu : pas une planche, un bout de corde, pas un clou-, pas une poignée de farine, fut amené à penser « que Dieu Notre-Seigneur l’avait fait échouer afin qu’il s’établît dans cet endroit ^ )> En effet, il
pouvait laisser dans les Etats d’un souverain hospitalier une partie de son équipage qui apprendrait la langue des naturels, leur enseignerait la religion chrétienne et ramasserait de l’or pendant son retour en Espagne. D’euxmêmes plusieurs marins demandaient à rester dans cette île. Le roi Guacanagari était charmé de voir ces hôtes merveilleux se fixer auprès de lui. Comme parfois des forbans anthropophages débarquaient sur cette côte et enlevaient ses sujets pour les manger, il espérait par ces puissants étrangers être débarrassé des Caraïbes. L’Amiral, pour confirmer sa confiance, lui montra les effets des armes espagnoles : les arbalètes, les arcs maures et les ravages que pouvait produire l’artillerie^ il voulait tout en lui prouvant combien il serait redoutable aux Caraïbes, lui inspirer le respect que commande la force, afin qu’au besoin la crainte suppléât à la bienveillance. La construc-
^ «... Que yo conozco que milagrosnmcnte mandé qucdar allî aquella nao Nuestro-Senor... » — Domingo, 6 de enero,
PORTRAIT DE GUACANAGARI.
tion d un fortin fut donc résolue. Cet établissement fortuit et presque forcé devenait, au surplus, une preuve de priorite et de possession à l’abri de toute contestation ultérieure de la part des Européens. Colomb prit décidément son parti sur ce malheur.
De jour en jour, les rapports entre l’Amiral et le roi Guacanagari avaient été plus intimes. Le Prince ressentait pour Colomb une admiration pleine de respect et de conliance. Son intelligence.surexcitée par une vive curiosité, s’efforçait de s’élever vers ces hôtes mystérieux venus du ciel, de comprendre leur nature et d’adopter leurs usages. 11 était d’une gravité pleine d’aisance et de noblesse. Une distinction innée se faisait remarquer dans sa démarche, ses gestes, sa manière d’entrer, de s’asseoir, de sortir, de saluer. Tandis que ses officiers et son peuple, passionnés pour les grelots, qu’ils nommaient chuq, chuq, s’extasiaient devant les verroteries et les brimborions contre lesquels ds échangeaient de 1 or, du coton, des denrées, lui portait une chemise, préférait des gants à tous les colifichets; et, en retour de masques d or, de miroirs d’or, de couronnes d or, demandait une simple aiguiere, avec son bassin, pour se laver les mains après le repas, au lieu de les frotter avec des herbes odoriférantes, comme il faisait avant d’avoir vu 1 Amiral. U possédait l’instinct de la hiérarchie, delà dignité et du commandement. La générosité semblait naturelle en lui. Jamais il ne vit l’Amiral sans lui présenter un cadeau. 11 donnait en monarque, pour le seul plaisir de donner, pour sa royale satisfaction. L’étiquette de son agreste cour offrait les rudiments d’une civilisation naissante, qui n’était point dépourvue d’élégance et de recherche, au milieu de sa simplicité.
Toutefois le dévouement que Guacanagari témoignait aux Espagnols ne doit pas être confondu avec une adnii-