LES GÉNOIS ET LES VÉNITIENS LE REPOUSSENT
bien appréciées des nobles membres de cette compagnie. Les Génois, habiles autant qu’intrépides dans le bassin de la Méditerranée, ne s’aventuraient guère sur l’Océan. Le progrès que faisaient chaque jour les [Portugais dans la geographie ne les avait pas encore atteints. Ils s’estimaient maîtres profès en fait de navigation, pensaient cju’on ne pouvait les surpasser, et tinrent l’ollre de leur compatric^te pour une orgueilleuse rêverie. Ils prétextèrent la pénurie du trésor épuisé par des armements considérables^ et, afin de rabaisser peut-être la prétention de (.olond), ils lui dirent que ce désir de découvertes n’était pas une nouveauté pour le Sénat ;* que déjà maint explorateur avait payé par la mort sa curiosité téméraire; les archives de la république en faisaient foi. On y lisait, deux cents ans avant la proposition actuellement soumise au conseil, ({ue deux capitaines de la plus haute noblesse, Tédisio Doria et Ugolino Vivaldi, étaient partis pour le grand Océan, sans qu’on eût jamais eu nouvelle de leur sort '.
Refusé par le Sénat de Gênes, Colomb, qui voulait absolument faire bénélicier Tltalie de sa découverte, passa, dit-on, à Venise, la république de Saint-Marc lui paraissant, sous le rapport des finances et de la marine, en mesure de seconder ses vues. Mais, malgré ses ouvertures et les instances les mieux aidées de la démonstration scientifique, le Conseil n’accéda point à ses olVres.
Aucun document relatif à cette proposition ne nous est parvenu; toutefois, la tradition conslante des Vénitiens prête ici à l’assertion de quebjues historiens une grande autorité; et le témoignage d’un magistrat de rancienne république, rapporté dans Luigi Rossi se trouve accré-
1 « Ingolfatisi nelU Oeeano, non avevano più data nuova di loro. » — Filippo Casoni, Annali di Genova.
* Luigi Bossi, Note alla vïta di Crlstoforo Colombo, n® 14.
dite par ropinion de plusieurs écrivains éminents, entre autres l’adversaire de Colomb , l’historiographe de la marine espagnole, don Martin de Navarrete C
§ IV
Ainsi remercié par Venise comme il l’avait été par Gênes, Christophe Colomb se rendit à Savone pour visiter et consoler son père, alors âgé de plus de soixantedix ans.
Nous disons à Savone et non pas à Gênes -, car, antérieurement à l’année 1469 , Dominique Colomb avait quitté la « cité de marbre » pour s’établir à Savone : plus tard, il revint à Gênes. Ce domicile intermédiaire, qui dura plus de dix-sept ans , nous paraît avoir principalement contribué à l’incertitude et aux erreurs des historiens sur la véritable patrie de Christophe Colomb. On nous permettra de donner ici quelques détails d’intérieur, et de soulever respectueusement l’humble rideau qui recouvre le pauvre ménage du vieil ouvrier en laine. La trivialité du récit sera pardonnée en faveur de la nouveauté des renseignements et de leur exactitude. Ils sont tous précis et relevés sur des documents authentiques.
Que la fortune est diverse en ce monde ! Les uns trouvent de bonne heure dans une honnête aisance le prix de l’assiduité, de la prévoyance et de l’économie ^ d’autres, malgré la régularité du travail, les privations ajoutées patiemment les unes aux autres, ne parviennent jamais à rompre le joug du pénible labeur auquel ils semblent prédestinés. Leur récompense est réservée tout entière pour
1 Navarrete, Colecclon de viages y descubrimlentos que hïcieron por mar los Espanolcs, etc., iiitroauccioii, § 49*
TllISTE SITUATION DE SES PARENTS.
l’éternité. Ils ne toiiclient, ici-Las, (fiie les ^agosirime espérance immortelle contemie dans les consolations de la foi. La vie de Dominique Colond) fut une IntUï incessante contre d’oLsciires tribidations. Ses embarras pécuniaires, le malaise de sa petite industrie lui jièrsnadaient ipi’à Savone il réussirait mieux ([ii’à (iènes. l.es malbenrenx se font aisément illusion. 11 louadoucaipielque bonnetier son logement de la me Mulcento, et alla s’établir i\ Savomu Le loyer cependant continua d’tMre acquitté sous son nom peut-être parce que les religieux Bénédictins n’avaient rien voulu changer à leur bail, peut-être parce iju’il conservait l’espérance de revenir un jour dans cette ancienne demeure.
Dominique Colomb avait avec lui deux (ils : Jean Pellegrino, déjà majeur, et le petit Jacques, encore au maillot. Pellegrino le secondait comme ouvrier, quand ses forces le permettaient^ mais sa santé paraît avoir été souvent languissante ; et Dominique était obligé de salarier un étranger. 11 prit plus d’une fois pour l’aider un nommé Barthélemi Castagnollo, qui avait été son apprenti.
L’année 1470 accabla le pauvre cardeur sous nombre do petits revers. La nécessité le réduisit à vendre, le Î24 septembre, dans l’étude de M® François Camogli , notaire à Gênes, quelques pièces de terre et une maison (pi’il possédait au quartier de Ginestrel, à Bisagno, le pays de sa lemme. Telle était sa pénurie que le mois suivant, le 25 octobre , il lit cession au nommé Antoine Bollero d une misérable somme de 18 livres à recouvrer sur son ancien apprenti Barthélemi Castagnollo '^. Malgré le pro-
^ Le nom de Dominique Colomb figure sur les livres de recette de l’abbaye de Saint-Étienne depuis l’année 145G jusqu’à raunce 1480. Les livres des années 14G1 à 14GG n’ont pu être retrouvés.
* Acte du 25 octobre 1470, par-devant M« Giovanni Gallo, notaire à
duit de ces aliénations, sa situation ne fît qu’empirer. Si détresse était visible. Si bien que l’année suivante, Giu liano etScampino de Caprile, acquéreurs de ses immeubles à Bisagno, craignant que sa femme ne les revend! quât un jour, comme affectés à la garantie de ses droit: dotaux , exigèrent qu’elle ratifiât la vente faite par b mari ,
La détresse des Colomb s’aggrava ensuite à ce point qu’ils ne pouvaient plus même se procurer la mati-ère pre mière, la laine pour leur fabrication de draps. Hors d’éta de la payer au comptant, n’offrant aucune garantie poui l’obtenir à crédit, criblés de petites dettes, ils enduraien tous les embarras et les Immiliations de la pauvreté. Ai commencement de l’année suivante , Dominique alla i Gênes tenter d’y créer quelque ressource. Nous avons If preuve qu’il s’y trouvait le 14 avril 1472. Enfin , Dominique Colomb, revenu à Savone, parvint à obtenir de Jear de Signorio, la fourniture d’une quantité de laines de h valeur de 40 livres. Cette avance ne pouvait le mener hier loin. Heureusement, au mois d’août suivant, Christophe Colomb, dans une des visites filiales, qu’il jouissait de faire à ses parents, quand l’occasion s’en offrait, apporte quelque soulagement à leur gêne. Il détermina Jean de Signorio à fournir d’autres laines, jusqu’à concurrence d’une valeur de 100 livres. Toutefois, celui-ci exigea h garantie morale du fils, et qu’il s’engageât, conjointemen avec son père, non-seulement au payement des 100 livres mais des 40 livres précédemment avancées. Le 26 août par-devant M® Thomas de Zocco, Christophe Colomb s’o-
Savone. — Aota di diversi documenti dcgll ArcJi'nn dï Genova e Savone rigiiordanti la famïgüa del Cristoforo Colombo, 1839.
^ L’acle de ratiücation eut lieu le 25 mai 1411, par-devant M® Fran cesco Gamogli, à Gènes.
IL SÉJOLUNE AUIMIÈS 1) EEX.
)ligea au payement de la dette de 1 40 livres , rend)onisa- }le en étoffe confectionnée dans le délai de six mois Le temps ne vint pas améliorer la position du cardeur. Le 12 février 1473, il achetait d’un nommé Larharin iimi •ertaine quantité de laine (ju’il s’obligeait à payer en maiiil’œuvre. Le 4 juin, il achetait aussi de Louis de Multedo ie la laine dont il devait acquitter le prix par son travail ia position, de plus en plus embarrassée, alarma rac([uéreur d’une petite terre qu’il avait vendue, (^elui-ci exig(‘a
aon-seulement la ratification de la vente par Suzanne Fontanarossa , sa femme, mais par ceux de ses enlants majeurs qui en ce moment se trouvaient auprès de lui. Le 7 août 1473, Christophe Colomb et le valétudinaire lean Pellegrino accompagnèrent leur mère, à cet elfet, lans l’étude de M® Pierre Corsaro ^ .
Ces dates authentiques attestent qu’à cette époque, le séjour de Colomb auprès de ses parents, fut de près d’une innée. Là, comme dans son enfance, il leur était attaché 3t soumis-, les aidait de ses étroites ressources , et s’idenàfiait tellement avec eux , qu’hahitant sous le toit paternel, partageant la vie commune de la famille, on le consiiérait lui-même comme appartenant à la corporation des ^ardeurs. Dans l’acte du 2(5 août précédent, on lui avait ionné la qualité de cardeur de laine, conjointement avec son père. Soit qu’il ne voulût pas, en présence du vieil-
‘ Tomrnaso del Zocco, notaro in Savona. — 20 agosto 1 472. — Nota di diversi documentï deglï Archivï di G enova e Savona rUjuardanlï la famiglia del Cristoforo Colombo, 1839.
^ Acte passé par M® Pierre Corsaro dans la salle basse du palais do justice de la commune de Savone, en présence des deux témoins, maîlie Étienne Vieto et Antoine Olivieri, citoyens de la ville.
^ Pietro Corsaro, notaro in Savona. — 7 agosto 1 473. — Danno altresi il loro consenso ed autorizzano la madré, Cristoforo e Giovanni Pellegrino figli didetti Domenico Colombo e Susanna giugali.
lard, décliner sa profession et renier son ancien apprentissage, soit que le prêteur, marchand de laine, eût fait de cette qualité une condition pour accepter sa garantie, Christophe Colomb figura dans l’acte, non pas comme marin, mais comme cardeur. Son père, sa mère, ses frères travaillant la laine, il devait naturellement, vivant avec eux, être censé faire comme eux. Mais il est certain que dans cette indigente demeure, il fabriquait des cartes marines, copiait des manuscrits que de temps à autre il portait à Gênes où il achetait et vendait des livres imprimés 5 de là des écrivains contemporains ont dit qu’il lit le commerce des livres à Gênes
Quelques semaines après , Christophe Colomb était retourné en Portugal.
Dans l’année 1474, pendant que son fils Christophe évoluait en son esprit le plus vaste projet de l’humanité, Dominique Colomb, qui faisait partie de la confrérie des maîtres cardeurs et était appelé à délibérer sur leurs règlements, se considérant désormais comme fixéà Savone, désira posséder une petite propriété dans son territoire. Sans doute, il comptait sur quelque ressource inattendue. La fortune lui avait fait, dans ses songes d’or, quelque magnifique promesse. Quoi qu’il en soit, le 19 août, il acquit de Conrad de Cuneo une terre située à Yalchaude, sujette à redevance envers la prébende canoniale de Saint- Jacques et Saint-Philippe, moyennant la somme payée comptant de 2S0 livres en monnaie de Savone Le vendeur en donna valable quittance par-devant maître Jean de Rogero, en présence des deux témoins Jacques Ferre-
1 Andres Bernaldez, — Hlstoria de los Reyes CatôUcos. Ms., cap.
2 « Et hoc pro pretio et nomme pretii librarum ducentai’iun quinqiiagiiita moiietœ Saonæ* »
MK.