‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 161 sur 316 · ABATTEMENT DES ESPRITS A BORD · texte numérisé non relu

ABATTEMENT DES ESPRITS A BORD

ent, pieds nus et en chemise, à l’église de Notre-Dame plus voisine de la première terre où l’on aborderait. L’abattement des esprits ne peut se rendre. Personne ï doutait que la Pinia n’eût péri. Chacun se recomandait en particulier à son patron ou à Dieu ^ mais n’oit espérer. Tous se croyaient perdus sans ressource ; cune chance humaine de salut ne restait. La caravelle jguait d’autant plus horriblement qu’elle manquait de ;t, l’AmiraJ n’ayant pu atteindre « l’île des Femmes, )> il se proposait de lester et d’arrimer la Nina, La con- [nmation des vivres, l’épuisement des barils d’eau et vin l’allégeaient tellement qu’elle allait en tous sens, mme ne gouvernant plus. L’équipage s’abandonnait au sespoir.

Colomb lui-même sentait presque défaillir sa constance, n cœur plus agité que la mer tumultueuse, descendantde confiance au doute, et de la crainte aux angoisses, s’éleit et s’abaissait alternativement comme les flots de l’Atitique. Il l’a raconté : chaque éclaboussure des vagues qui ssait sur ses yeux suffisait pour le troubler. Il attribuait te faiblesse à l’insuffisance de sa foi et à son manque bandon à la divine Providence. — D’un côté, quand il rappelait les circonstances prodigieuses de sa Découle, les faveurs que Dieu lui avait faites, en lui accorit un triomphe si grand, lui montrant d’innombrables Tveilles, lui faisant découvrir une multitude d’îles, nme s’il eût voulu qu’après tant de contrariétés éprouîs en Castille, toutes ses espérances se trouvassent sur- 5sées, Colomb se rassurait un peu. Quand il descendait fond de sa conscience et y trouvait, premièrement, son ;ir de la plus grande gloire de Dieu, il lui semblait impos le que ce Dieu qui l’avait délivré de tout péril dans sa imière traversée, alors qu’il devait le plus craindre, et lui

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avait assujetti la peur et la révolte, le soutenant (( seul contre tous, )> aujourd’hui rendit inutiles les constants miracles de sa bonté et le délaissât dans ce péril suprême.— D’autre part, voyant persister la rigueur du ciel malgré ses prières, l’approche de la destruction devenir plus imminente, il se disait que sans doute à cause de ses fautes, Dieu pour le punir voulait lui ôter la satisfaction d’apporter luimême aux Rois la nouvelle de la Découverte, et le priver de la gloire qui en rejaillirait sur son nom.

Mourir sans avoir révélé les beautés inconnues qui furent dévoilées à son admiration, laisser ainsi dans l’ignorance du Nouveau Monde les nations chrétiennes, et dans l’ignorance du Christ ces peuples nouveaux, était une douleur immense comme sa pensée. Mourir quand il avait touché au rivage de l’or, quand il croyait tenir la délivrance des Lieux Saints ; mourir avec son triomphe de la vérité, cette conquête cosmographique la plus importante de l’humanité, c’était agoniser par l’âme, par le cœur, par l’esprit; c’était périr trois fois en expirant une seule. S’il avait été seul en danger il aurait supporté, dit-il, son malheur avec plus de résignation; il avait si souvent vu la mort de près, qu’il ne l’aurait pas plus redoutée maintenant qu’en d’autres occasions. Ce qui aggravait encore sa douleur, c’était de songer qu’il causait la perte de tant de gens l’ayant suivi, contre leur gré, la plupart, et qui dans leur suprême désespoir, à la dernière heure, le maudissaient, l’accusant de leur sort. Il pensait aussi à ses deux jeunes fils qui faisaient alors leurs études à Cordoue, et allaient devenir orphelins sur une terre étrangère, où ils se trouveraient sans appui, car les Rois ignorant quel service avait rendu leur père ne se souviendraient plus de ces pauvres enfants.

Au milieu des lamentations de l’équipage, des averses,

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des coups de lame, des gémissements de la Nina à demi noyée, du grincement des poulies, du sanglot des pompes, surmontant 1 accablement d’une fatigue si prolongée, Colomb entra dans sa cabine. Là d’une main rapide autant que ferme, malgré l’aflreux roulis, à la hâte il traça sur un parchemin ‘ le résumé de ses découvertes^ l’enveloppa dans une autre feuille sur laquelle il suppliait celui qui lirait ces lignes de le porter a la reine de Castille, promettant, en son nom, une récompense de mille ducats. Il enferma ce pli dans une toile cirée, la scella de son cachet, puis la mit dans un gâteau de cire, qu’il plaça dans une barrique vide, et l’ayant fermée hermétiquement, la lit jeter à la mer. L’équipage ne vit dans cette ofïrande aux flots que 1 accomplissement d’un vœu secret.

De peur que les courants n’entraînassent loin de l’Eu-

rope ce message désespéré, il en avait fait deux copies, et place 1 autre exemplaire dans une seconde barrique qu’il ittacKa solidement à l’Arrière de la caravelle, dans cet ^spoir que si \^N2na venait a soimjrer, la barrique pourrait mrnager et être recueillie un jour.

Cependant, à travers les bourrasques, le vent tourna à ouest. La mer sévissait toujours noire et bouleversée.

§ II

Le Vendredi 15 février, au lever du soleil, on reconnut me terreau nord-est. Cette vue ranima les esprits; pourant la mer venait toujours grosse du côté du couchant, ^es pilotes se croyaient, d’après leur estime, sur les paages de Castilie, mais l’Amiral leur annonça les Açores

* « Tomo un pergamino y escribo en él todo lo que pude. » — JiiC'es, de hebrero,

^ « El Almimnte por su navegacion se hallaba estar con las islas do

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