CONDUITE INSOLENTE DU GOUVERNEUR
L’Amiral lui demanda pourquoi, contrairement aux lois de l’hospitalité, en violation du droit des gens, il retenait ses matelots , alors que les Portugais se trouvaient dans les États de Castille aussi en sûreté qu’à Lisbonne. Il ajouta que le Roi et la Reine, dont il était grand amiral pour la mer Océane, lui avaient ordonné de traiter avec distinction les vaisseaux portugais qu’il pourrait rencontrer. Il l’assura que, s’il ne lui restituait pas cette partie de son équipage, il n en continuerait pas moins sa route avec le reste, mais qu’il ferait sévèrement châtier cette odieuse perfidie.
Le Gouverneur répondit d’un ton arrogant qu’ici l’on ne s’inquiétait ni du Roi ni de la Reine de Castille, ni de leurs lettres, et qu’il lui ferait savoir ce que c’était que le Portugal. Quand il eut épuisé sa jactance et lancé toutes ses fanfaronnades, il dit insolemment à l’Amiral qu’il pouvait, si bon lui semblait, retourner au port avec sa caravelle^ quant à lui, n’ayant agi qu’en vertu des ordres du Roi son maître, il se sentait tranquille.
L’Amiral dut se bornera fulminer de terribles menaces contre une telle déloyauté. Contraint par l’état de la mer, il fallut retourner au port, qui n’était guère sûr. Son premier soin fut alors de se garer contre toute éventualité fâcheuse. Il arrim.a d’abord avec précaution toute sa cargaison, se fit un lest provisoire en remplissant d’eau de mer les futailles vides. Il se savait dans un mauvais port, et, de plus , craignait que, durant la nuit, ces perfides ennemis ne lui coupassent ses amarres ; ce qui arriva effectivement. Il se vit donc obligé de fuir au milieu des ténèbres, pour chercher dans les secousses de la haute mer un abri contre les haines du rivage. Durant deux jours et une nuit, il fut en butte aux dangers les plus imminents. Car, parmi les hommes qui lui restaient à bord, il ne comptait que
l’amiiul quitte les ACOUES. / 35^
« trois marins^ '» le reste se composait d’indiens et d( novices. Heureusement les vagues ne déferlaient sur sor navire que d’un seul côté , au lieu de le choquer en tou; sens, comme dans les jours précédents. Le cœur toujour élevé vers son divin Maître, l’Amiral lui rendit grâces d' cette diminution de péril.
Le Vendredi février, par une résolution subite, Colomb, étant revenu mouiller dans ce port qu’il avait dû abandonner, vit bientôt un homme, agitant son manteau, faire signe à la Mm d’attendre. Quelque temps après, la chaloupe, portant deux ecclésiastiques et un notaire, accosta la caravelle. Ils demandaient garantie pour leur sûreté avant de monter à bord. L’Amiral l’ayant accordée, ils montèrent et l’invitèrent à leur montrer les papiers du bord, pour s’assurer qu’il était réellement attaché au service des Rois catholiques. N’ayant pu réussir dans son coup de main, et redoutant les conséquences de cette alïaire, le Gouverneur cherchait à se tirer de ce mauvais pas sous un prétexte plausible. L’Amiral, le devinant, consentit à leur montrer ses lettres patentes, et leur donna quelquesuns des objets qu’il rapportait du Nouveau Monde. Les délégués du Gouverneur, paraissant suffisamment édifiés sur sa qualité , lui renvoyèrent avec la chaloupe tous les hommes de l’équipage qu’on avait si déloyalement retenus. Il sut de ses gens que si le Gouverneur était parvenu à s’emparer de sa personne, jamais on ne lui eût rendu la liberté, car tel était l’ordre précis du roi Joam IL
Les ancres furent aussitôt dérapées , et la Mna évolua autour de l’île , voulant y faire du bois et charger des pierres comme lest. Mais la violence du ressac empêcha les embarcations d’accoster. Les signes précurseurs du vent du sud, que dans ces parages il est dangereux d’attendre sur ses amarres, décidèrent l’Amiral à continuer