LE BANQUET DU GRAND CARDINAL MENDÜZZA
d’écarteler dans son blason les armes royales de Castille et de Léon avec les siennes propres. On n’arrêtait aucune idée sur la prochaine expédition sans la lui avoir soumise.
Telle était sa faveur que souvent on voyait le Roi se promener à cheval , ayant à sa droite son fils , l’héritier présomptif du trône, et à sa gauche l’Amiral de l’Océan, honneur dont il n’y avait eu jamais d’exemple. En ce moment, Ferdinand tirait vanité de Colomb, devenu l’objet de l’admiration enthousiaste du peuple et de l’envie des plus puissants.
Après les Rois, le premier Espagnol qui rendit de grands honneurs à Christophe Colomb fut un prince de l’Eglise, le grand Cardinal d’Espagne, Mendozza.
A son intention il donna un magnifique banquet et lui assigna la place d’honneur, le fit servir sous un dais comme un souverain, à plats couverts, chaque mets qu’on lui présentait étant d’abord goûté devant lui, suivant l’étiquette royale, et le traitant en tout d’après son titre de Vice-Roi. Ce banquet ouvrit la série des fêtes et des invitations que lui firent les plus grands personnages d’Espagne, et devint la règle de l’étiquette , qui dès lors fut respectueusement observée à son égard.
C’est pourtant à ce banquet solennel qu’on a voulu rattacher l’anecdote de l’œuf, ce conte insipide auquel toutefois la mémoire de Colomb a dû, peut-être, sa plus grande popularité en Europe.
L’un des convives, dit-on, lui ayant demandé s’il pensait qu’à son défaut personne n’eût pu découvrir les Indes, pour toute réponse l’Amiral se fit apporter un œuf et proposa de le faire tenir debout sur la table. L’un après l’autre .les invités l’essayèrent inutilement^ alors il le prit et l’appuyant assez fort pour en briser l’extrémité, le fit tenir d’aplomb sur le bout aplati. Tel est en sub-
LE CONTE DE l’oEUF. 407
stance le fait raconté. Washington Irving n’a pas craint de l’accréditer. Pour le surpasser, sans doute, M. de Lamartine fait exécuter cette farce à la table môme du roi Ferdinand*.
Nous ne perdrons pas notre temps à démontrer Fahsurdité de cette historiette, par sa clioquante invraisemblance. D’abord elle est dépourvue de sens et de sel ; elle ne prouve rien, n’explique pas davantage. On n’en saurait induire aucune conséquence. Elle n’est pas plus une réponse qu’une allusion-, et n’otfre, en résumé, qu’une grossière tricherie.
Ce n’était point en cassant par le bout un œuf, quand loyalement il s’agissait de le maintenir par l’équilibre, que l’Amiral démontrait la cause de sa Découverte. Ce n’était point non plus par cette infériorité de goût, ce manque de délicatesse, qu’il prouvait sa supériorité de constance et de génie. Colomb aurait-il expliqué les faveurs dont l’avait comblé la Providence, et justifié le succès de sa théorie, basée sur des errements scientifiques, par un tour de bateleur!... et encore de bateleur maladroit^... pour ne pas dire déloyal!
Les circonstances de temps et de lieu ne démentent pas moins cette inepte historiette. Qui donc aurait osé, soit à la table des rois, soit à celle du grand Cardinal d’Espagne, risquer une interpellation si saugrenue envers le Vice-Pioi des Indes? qui se fût permis une question aussi désobligeante qu’irrespectueuse? Et comment l’Amiral aurait-il oublié l’étiquette au point de donner des ordres chez ses augustes hôtes, et demander qu’on lui apportât un œuf? Ce divertissement était-il compatible avec le nombre et la dignité des convives?
* De Lamartine, Le Cinllisateurj n® d’octobre 1852, p* 355.