MALADIES ET DISETTE A L’ISABELLE
Rentré à l’Isabelle, Colomb ne s’était pas encore reposé de ses fatigues quand un message de Pedro Margarit l’avertit que le a seigneur de la maison d’Or, » le Cacique Caonabo, se préparait à l’assiéger. Sans s’inquiéter beaucoup, parce qu’il savait la faiblesse des Indiens, leur terreur des chevaux et des armes à feu , l’Amiral envoya toutefois un renfort de soixante-dix hommes avec un supplément de vivres. Puis il s’occupa de pousser activement l’achèvement de l’Isahelle.
La fécondité du sol semblait incroyable. Les légumes germaient en trois jours et arrivaient à maturité dans trois semaines. Le 30 mars, jour de Pâques, un laboureur offrit à l’Amiral des épis murs du blé semé à la fin de janvier. On était certain d’obtenir deux récoltes par an. Pourtant cette espérance ne pouvait remédier aux maux actuels. La fièvre sévissait. Les ouvriers robustes, accablés de travaux, tombaient dans le découragement, faisaient peu de travail, les hidalgos, enveloppés de leur orgueil, se livraient à d’amers regrets, maudissaient l’Amiral et la Découverte. Ils consommaient sans aucune utilité pour la colonie, lés vivres qui diminuaient à vue d’œil. La plupart des viandes étaient gâtées, les médicaments épuisés^ il ne restait plus qu’une petite provision de vin. Le hlé seul, mieux conservé, offrait quelque ressource: mais il fallait le ménager avec parcimonie.
L’Amiral songeait à évacuer dans l’intérieur de l’île la troupe s’élevant à quatre cents fantassins et seize cavaliers, pour ne laisser à l’Isabelle que les travailleurs et les malades. En attendant, il commença par rationner tous les membres de la colonie, sans exception de rang et de personnes. Il
460 TRAVAUX d’utilité publique imposés par COLOMB.
se soumit le premier à la loi commune. Cette mesure de salut parut insupportable à certaines gens. La provision de farine étant épuisée, on distribua des rations de blé tel qu’il existait en magasin. Chacun fut donc obligé de moudre lui-même avec un moulin d'huas sa portion de farine. Or, il n’y avait pas assez de moulins. En outre, les volontaires, les hidalgos, ceux qui, habitués aux aises de la vie, n’étaient venus dans Tîle que pour ramasser de l’or, se refusaient à ce labeur. Les malades, les convalescents ne pouvaient s’y livrer-, les hommes de corvée obligés de faire seuls cette besogne, par surcroît à leurs travaux, devenaient malades ou feignaient de l’être. Colomb jugeait inique de faire tomber tout le poids de cette calamité sur les pauvres ouvriers. L’établissement d’un moulin public et l’achèvement du canal qu’il voulait faire passer par le milieu de la ville pouvaient seuls remédier à ces inconvénients. Il décréta le travail à ces deux ouvrages d’utilité publique , obligatoire sous des peines sévères. L’urgence justifiait la sévérité, car ce travail collectif et temporaire dispenserait sous peu d’un travail irrégulier quotidien; et, sans efforts, donnerait a tous du pain cuit convenablement. Mais cette mesure révolta l’orgueil castillan. Les employés, les gens de la maison royale, les hidalgos se trouvèrent profondément humiliés d’être contraints au travail manuel. Il leur paraissait naturel que les ouvriers, minés par la continuité des fatigues et l’insufSsance de nourriture, fissent seuls au milieu de cette pénurie générale, le canal, le moulin, les fours, et achevassent au détriment de leur vie les magasins et les édifices publics.
L’âme chrétienne de Colomb, s’élevant au-dessus des considérations de rang et de prérogatives , maintint le principe de l’égalité devant la loi du péril et du salut
ÉNEUGIE DÉPLOYÉE PAU COLOMB. 'iOl
commun. Il courba les préjugés du sang sous l’autorilé du malheur. Tous les hommes valides, mis en ré(juisition et dirigés par escouades sur le chantier des travaux, payèrent de leur personne. Le châtiment des récalcitrants assura l’exécution de ses mesures. Aucune considération ne put l’arrêter-, et son inflexibilité salutaire fut un grief cjiie les Castillans ne lui pardonnèrent pas. Sauf les ouvriers exténués et les malades que sauvait sa miséricordieuse rigueur, les fonctionnaires de la colonie, les officiers de la cour, les nobles volontaires, le vicaire apostolique luimême, tous s’étaient déclarés contre lui. Colomb sut aller jusqu’au bout^ et l’événement justifia sa sagesse.
Pour soumettre les prétentions de caste survivant à l’égalité des maux, réveiller l’engourdissement des âmes, diminuer les fatigues par leur équitable répartition, il fallait une compassion supérieure aux considérations de personnes, une volonté absolue comme la nécessité même, cette loi qui les maîtrise toutes. L’énergie déployée par l’Amiral sans égard pour les influences, les rangs et les oppositions, sauva la colonie^ et l’on sait que la fin justifie les moyens. Toutefois ces moyens furent aussi modérés que le comportaient les circonstances.
A cet égard, d’unanimes témoignages se résument dans celui de Thistoriographe royal Herrera : « Il fallut dresser des moulins pour moudre le blé. Mais comme les soldats et gens de travail étaient faibles et malades, il fallut de nécessité que la noblesse y travaillât, ce qui les afiligeait
autant que la mort Cependant l’Amiral, voyant tous
ces mécontentements, fut obligé d’user de contrainte afin que son peuple ne pérît pas, faute de travailler aux ouvrages publics ‘ . »
* Herrera, Histoire générale des voyages dans les Indes occident laies, décade i, liv. II, chap. xu.
LE PÈKE BERNAUD BOÏL.
Colomb posait en principe cette maxime des religieux des premiers siècles : « Celui qui ne travaille pas ne mérite pas de manger. » Aux nobles fainéants et aux égoïstes paresseux, il offrit le choix entre le travail et le retranchement des rations^ à cause de cela, les consommateurs inutiles lui firent une réputation de barbarie que l’appui du vicaire apostolique revêtit d’une apparence de vérité. Cette réputation fut complaisamment agrandie par les bureaux de la marine à Séville 5 consolidée par l’entourage et le parentage ulcère des hidalgos qu’il avait soumis au travail, surtout par le Père Boïl qui n’espérait plus atténuer ses torts qu’en noircissant l’Amiral.
Ici devient nécessaire une courte explication sur le Père Boïl et ses travaux évangéliques.
Le Pere Bernard Boïl, Catalan, moine bénédictin de Montserrat, fort accrédité à la cour par son savoir, sa capacité, sa connaissance des affaires, la finesse et les ressources de son esprit, d’ailleurs irréprochable quant à la régularité des mœurs, n’était point venu aux Indes spontanément, mû par sa vocation. Il n’avait pas demandé • l’apostolat.
Désigné par les Bois à ce vicariat apostolique, il avait obéi en s embarquant, comme il serait allé à des négociations de diplomatie dont il avait le goût. Ses choix pour la plupart de ses coopérateurs se ressentaient du manque d’élection divine où il était lui-même. Parmi ceux qu’il emmenait, quelques-uns étaient réellement destines à évangéliser les idolâtres 5 le plus grand nombre faits pour la paisible régularité du cloître se trouvaient sans force, sans efficacité dans leur nouveau genre de vie. Ils n’avaient ni zèle ni facilité pour parler la langue des .indigènes et les entretenir de Dieu. Ils n’édifiaient, ne consolaient personne, et ne se consolaient pas eux-mêmes
DISSENTIMENT DU PËHE BOÏL AVEC COLOMB. 4Ü3
(le leur eloignement; passaient leurs jours à criticjuer l’Amiral et à regretter la patrie.
Dès l’arrivée, le Père Boïl jusqu’alors plein de considération pour Colomb, fut en dissentiment avec lui, relativement à la complicité présumée de Guacanagari dans le massacre des Espagnols laissés au fortin. Il l’aurait voulu frapper sur un soupçon, pour montrer la supériorité des Espagnols qui pénétraient dans la pensée sans être dupe des protestations et des apparences. L’Amiral s’était montre plus patient, plus confiant, plus miséricordieux que lui; de là son involontaire éloignement pour Colomb. Deux fois il avait inutilement conseillé des mesures précipitées et violentes contre Guacanagari. Le Père Boïl n’était pas habitué à donner ses avis en pure perte. Le roi Ferdinand, grand politique, prisait fort l’habileté dont il fit preuve lors des affaires du Boussillon. C’est luimême personnellement qui l’avait désigné pour son poste évangélique. Le Père Boïl, fier du suffrage royal, ayant une grande estime de sa valeur, fut profondément indispose contre 1 Amiral qui semblait pilutôt croire à ce sauvage qu’à sa pénétration de diplomate. De là l’inimitié du bénédictin contre Colomb. Ce germe, caché sous des formes polies, perça dès que le danger de manquer de vivres obligea l’Amiral à rationner les colons sans exception aucune. Il se produisit d’une manière aflligeante lorsque 1 Amiral contraignit aux travaux d’urgence les hidalgos et volontaires qui n’étaient pas à la solde royale.
Le vicaire apostolique censura publiquement une mesure impérieusement imposée par le salut commun. Le Pere Boïl taxa Colomb de « cruauté ' ; » et les murmurateurs, les gentilshommes aigris par leur prétendue humi-
‘ Herrera, Hist. génér. des Indes occid., déc. i, liv. II, ch. xii.
464 COLOMB FAIT PARTIR LA GARNISON d’iSABELLE.
liation, s’autorisèrent du vicaire apostolique en contrevenant aux ordres de l’Amiral . Celui-ci , ne pouvant exercer de châtiments corporels, diminuait ou retranchait leur ration comme cela se pratique abord. C était le seul moyen de dompter l’insolente paresse. Le Pere Boil, sans cioire peut-être aller si loin, inspirait la désobéissance, fomentait la révolte. L’Amiral n’en faisait pas moins exécuter ses ordres. Par suite de cette opposition en plusieurs circonstances, le vicaire apostolique, mesusant de ses pouvoirs spirituels, frappa d’excommunication le Vice-Roi et mit en interdit l’Église Dans cette extrémité, l’Amiral supprimait complètement la ration, et la colere du vicaire
apostolique fléchissait aussitôt.
Tandis que le pieux frère Juan Bergognon, religieux de l’ordre de Saint-François, et le frere Roman Pane, dit le pauvre ermite, de l’ordre de Saint— Jerome, s attachaient a étudier la langue de Marcorix qui était l’idiome le plus répandu parmi les divers peuples de l’île, le supérieur de la mission, dégoûté de ces pauvres Indiens, écrivait à la Reine pour reconnaître l’inutilité de son séjour parmi eux à cause des difficultés du langage, et la pressait d or donner son retour.
A travers ces contre - temps , les travaux d urgence s’exécutaient grâce à la fermeté de Colomb. Il fit partir la garnison d’Isabelle pour l’intérieur de l’île afin de la reconnaître complètement, de montrer aux populations f étendard de ta Castille, la force de ses sujets; d’apprendre les gisements de l’or, toutes les richesses, toutes les ressources du sol et ses commodités stratégiques. Cette mesure offrait
* « L’Amiral n’en avait rien rabattu d’une conduite qu’il jugeait nécessaire, et il taisait d’abord cesser l’interdit, en retranchant absolument la ration au bénédictin. » — Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue, liv. H, p. 126, in-4®.