‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 240 sur 316 · BONHEUR ET FATIGUE · texte numérisé non relu

BONHEUR ET FATIGUE

quisition des secrets de ce monde, le poëte égalait en lui le naturaliste-, et tout en jouissant de ces aspects dangereux, il se délectait aux parfums ^ qui s’épandaient sur les vagues houleuses.

S ni.

Pour dédommagement de ses fatigues durant le cours de cette navigation, le contemplateur de la Création fut ensuite convié aux grands spectacles de la nature. Amesure qu’il retrouvait les eaux profondes et transparentes des côtes de Cuba, des scènes animées vivifiaient les solitudes de l’Océan.

Un jour il vit s’élever à la surface des flots une multitude innombrable de tortues aux larges écailles , qui pareille à une armée en marche suivait une direction unique et comme sous Tordre d’un chef allait se dirigeant au nord. Cette population s'avançait régulièrement, et couvrait au loin la mer de ses carapaces. Telle était Taflluence de la tribu cuirassée, que ses foules mouvantes retardaient la marche des caravelles Les proues heurtaient en vain cette épaisse migration. C’était le moment de la ponte. Des abîmes lointains, mystérieusement convoquée sur ces parages, la peuplade des cbéloniens allait aborder en môme temps la côte méridionale de Cuba, et y déposer dans le sable ses œufs que le soleil devait faire éclore.

Le lendemain, une scène différente remplit l’horizon de

A « Usci un’ odore corne di fiori di grandissima soavita. » — Fernando Colombo, cap. lvii.

a In pelagus incidit testudinibus magnis adeo consensum, quod naves aliquando detardarent. » — Pétri Martyris Anglerii, Oceaneæ Decadïs priniæ, lib. III, fol. 9.

DE CETTE NAVICxATION.^ ^79

mouvements et de cris. Des phalanges d’oiseaux pélagiques traversaient les airs. Des handes de grues se suivaient. Des vols de corbeaux marins se succédaient par troupes. C était une caravane aérienne, une migration immense. Ils venaient des archipels de Pile des Pins et des Jardins de la Reine, des îles plus éloignées des Caïmans 5 et comme s’ils avaient un rendez - vous à jour fixe, ils se dirigeaient en passant par Cuba vers un point inconnu.

Ce passage fut suivi de l’arrivée silencieuse, mais éclatante, des plus légers hôtes de l’air. Des papillons aux ailes richement diaprées se déployèrent dans l’atmosphère en mobile tenture. Cette frêle nation égarait son vol incertain au large dans les airs ^ sa masse compacte passant au-dessus des navires interceptait les rayons du soleil*. Cette multitude se poussant elle-même et chassée par la brise se heurtait contre les mâts, les cordages; et nombre de blessés restaient sur le tillae des caravelles. Leurs nuées se succédaient sans interruption. Mais le soir, le vent d’ouest et les fortes ondées qui le suivaient dispersèrent dans l’espace cette fragile population.

En continuant sa route, il rentra dans les eaux étranges qui avaient tout d’abord alarmé les équipages. Il retrouva la mer épaisse et blanche qu’il avait franchie avant d’arriver à la hauteur d’Évangelista. Les vagues lourdes et sédimenteuses étaient d’un blanc si vif qu’elles éblouissaient la vue On ne pouvait donner que peu de voiles

^ a Vennero a navigli tante farfalle, clie oscuravan l’aria, edurarono fin a sera, che furon da una grossa pioggia sbandate. » — Fernando Colombo, cap. lvi.

^ « Erat aqua lactea spissaque ac si farinam toto illo pelago sparsissent. » — Pétri Martyris Anglerii, Oceanex Decadis primæ, lib. III, fol. y.

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