UN JUSTE CHEZ LES IDOLATRES
et répéter à chaque instant les sondages. A ce phénomène local s’en ajouta bientôt un autre non moins inquiétant pour l’équipage, mais curieux pour un esprit chercheur. C’était la mer noire comme de l’encre, où l’œil ne distinguait rien-, tout autre courage que celui de Colomb eût reculé devant cette transition formidable. Aux mouvements réguliers de la mer s’ajoutaient dans le voisinage des côtes des agitations périodiques , chaque soir, par suite des pluies vespérales dont l’abondance enflait les rivières à leur embouchure. Enfin, le 6 juillet on prit terre à l’extrémité du golfe que forme la saillie du cap de la Sainte-Croix. Les équipages débarquèrent, et se délassèrent un peu. Les Indiens de la contrée s’empressèrent de leur apporter des vivres dont ils avaient le plus grand besoin.
Pour remercier Dieu de sa protection signalée à travers des dangers si continus’, Colomb fit dresser un autel sous les ombrages les plus voisins, et la messe y fut solennellement célébrée.
Pendant la cérémonie un Cacique âgé, vénérable en dépit de sa nudité, s’approcha, observant avec attention tout ce qui se faisait. Il comprit qu’il s’agissait d’un acte religieux. Après que Colomb eut fini ses actions de grâce, le vieillard le saluant, lui affrit une corbeille de beaux fruits qu’il tenait à la main, et s’asseyant auprès de lui, au moyen de l’interprète Diego dont il entendait l’idiome, lui dit : (c II est juste de rendre grâce à Dieu des biens qu’il nous accorde. Il paraît que c’est votre façon, à vous autres, de lui rendre hommage^ c’est bien. Il m’a été dit que tu avais précédemment parcouru avec ta puissance ces contrées qui jusque-là t’étaient inconnues C répandant une
i Fernando Colomb, Histoire de V Amiral, cliap. lyii.
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grande frayeur parmi les populations; mais ne t’enorgueillis pas de cela, llappelle-toi , je te le recommande et t en plie, qu au sortir du corps l’àme trouve deux routes : l’une, conduisant à une demeure i'étide et tenéltreuse, préparée pour ceux qui ont désolé leurs send)lal)les; l’autre, menant à un séjour délicieux et fortuné, disposé pour ceux qui pendant leur vie aimèrent la paix et la maintinrent parmi les hommes. Par conséquent, si lu te crois mortel, et penses que chacun sera rétribué selon ses œuvres, ne lais aucun mal à personne »
La piété de Christophe Colomb fut émue et consolée par ces paroles. Jusque-là, parmi les indigènes, il n’avait rien vu qui marquât une claire 'notion de la vie future. L’Amiral bénit Dieu d’avoir accordé cette lumière aux hommes de bon vouloir, relégués en ces régions lointaines. Ce vieux Cacique lui rappelait un de ces justes de la loi primiüve, habitant comme Raguel les contrées idolâtres. L’Amiral répondit, par l’organe de l’interprète, qu’il était venu des extrémités de l’Océan dans ce pays, envoyé par ses souverains pour enseigner la véritable religion L faire régner la justice , assujettir les inhumains Caraïbes, les forcer à la paix, et protéger les nations paciliques.
A cette idée, le Cacique ne put retenir des larmes d’attendrissement^; puis à son grand ravissement, i’interprète lui raconta la splendeur des monarques d’Espagne.
1 enetré de la grandeur de ces hôtes, attiré par la majesté de leur chef, il annonça soudain sa résolution de les suivre.
« Si Igitur te mortalem esse, et unicuique pro presenlibus operibus U ura mérita obsignata memineris, neminem int’estabis. » — Pétri Mar- .yns Anglerij, Oceaneæ Decadis priinæ, lib. 111, fol. 9, g d.
^ Andies Beinaldez, Historia de lus Reyes catôHcos. Ms., cap. exxx.
''El buen anciano derramaba lagrimas de alegria. » — MuiToz, His- 'oria del ISuevo Mundo, lib. V, § 17.
AVARIES DE LA SANïA-CLARA.
Oubliant ses années, il voulait traverser les espaces de rOcéan pour aller contempler ces choses dont la description excitait son enthousiasme. Mais sa femme, ses enfants se mirent à ses pieds, le suppliant de ne pas les quitter^ il eut pitié de leur désolation et consentit à rester au milieu de son peuple.
Le vieux Cacique avait observé la Nature, voyagé dans les îles voisines et formé des relations à Hispaniola. Il y connaissait plusieurs chefs. Ses excursions l’avaient amené fort avant vers l’occident de Cuba. Ses réponses contribuèrent à confirmer Colomb dans l’idée, partagée de tous ses pilotes, qu’il était sur la frontière d’un continent.
Pendant les quelques jours qu’ils passèrent au bord de ce fleuve qu’on nomma le Fleuve de la Messe ^ les gens de cette tribu les comblèrent de provisions. L’Amiral répara un peu les navires-, prit Je l’eau, du bois, des vivres frais, du poisson rôti^ et le 16 juillet se dirigea sur Hispaniola. Mais au moment où il allait doubler le cap de la Sainte- Croix, une bourrasque soudaine des plus violentes les surprit et faillit les faire sombrer. La promptitude de la manœuvre les sauva seule-, en un clin d’œil les marins, montés sur les vergues, avaient plié les voiles. On jeta les plus grosses ancres pour se maintenir. Mais la Santa- Clara avait tellement été endommagée parles cayes, qu’elle faisait eau de plusieurs côtés , et que les efforts des calfats et le jeu continu des pompes pouvaient à peine rempêcher de couler bas. Par surcroît de maux, les vivres manquaient^ chaque homme n’avait par jour qu’un biscuit et un coup de vin. L’Amiral voulant partager la pénurie commune se contentait d’une ration de matelot. Le danger fut si grand qu’il écrivait à la Reine, en racontant les travaux de cette navigation ; (c Fasse Notre-Seigneur que mes fatigues profitent à son saint service et à celui de Vos
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Utesses'. Quanta ce qui me touclie, jamais l’intérôt ne ne ferait plus m’exposer à tant de fatigues et de périls; l ne se passe pas de Jour que je n’approche à tout monent de la mort. » Les lames deterlaient avec une telle iolence, qu’elles enfoncèrent sous l’eau les hordages delà '^anta-Clara. L’équipage n’espérait plus aucun secours lumain pour relever la caravelle malgré le poids des ncres. Dans l’imminence de ce naufrage, Dieu secourut on serviteur, et lui permit de s’ahriter en une anse du ap de la Sainte- Croix où les naturels lui apportèrent bondammentdu pain de cassave, des poissons cuits, des iseaux, des agoutis et des fruits de toute sorte.
L’Amiral employa trois jours à reposer les équipages ,
réparer les avaries de son navire. Le vent contraire ersistant à lui barrer la route d’Ilis[)aniola , il ouvrit ses oiles le 22 juillet, et porta de nouveau sur la Jamaï{(ue, our en acbever la reconnaissance. Là aussi, des oraaes
îguliers rassaillaient tous les soirs ^ ses uavires et ses ommes en ressentaient une grande fatigue. Fieclierchant L cause de cette particularité, son esprit invesligateur la *ouva dans rabondance des forêts, Télévation des pitons Duronnés d une végétation impénétrable. Il remarqua ue les pluies, autrefois très-régulières aussi aux Canaes, a Maciere et aux Açores, y étaient bien diminuées
3puis que Ton avait coupé une grande partie de leurs Dis.
Le vent ayant passé au nord-est, TAmiral mit la barre ir l’Espagnole, et porta d’une manière si sûre vers la )lonie, que le lendemain, 210 août, il arrivait au cap 'cidental d’Hispaniola, totalement inconnu et qu’il plaça
^ « Piaccia a Nostro Signor che cio sia per suo santo servigio e (telle tezze vostre; perciocche, per quel che âme tocca, io non mi metterei i â tanti travagli e pericoli, etc, » — Fernando Colombo, cap. lyiiu